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Affiliation des chercheurs les plus cités : qu’en pensent les scientifiques concernés ?

AEF info a demandé à plusieurs chercheurs figurant dans la liste des 6 000 scientifiques les plus cités au monde, établie par Clarivate Analytics, ce qu'ils pensent de la décision prise par Frédérique Vidal de les voir mettre en première affiliation l'université de rattachement de leur unité mixte. Les avis sont pour le moins partagés, entre compréhension et réticence. Surtout, la plupart d'entre eux révèlent que faire partie des "esprits scientifiques les plus influents", comme les présente Clarivate, ne leur apporte ni moyens supplémentaires, ni reconnaissance particulière.

© Olly / Fotolia

"La première fois que le vice-président recherche de l’université de Lille a fait allusion à ma qualité de chercheur hautement cité, c’était il y a quelques jours, pour me reprocher de m’être affilié à l’Imperial College où je suis également professeur", relate Philippe Froguel, professeur d’endocrinologie-diabétologie au CHRU de Lille et professeur de médecine génomique à l’Imperial College à Londres. "Je veux bien changer mon affiliation. Sauf que si cela aura bien un impact – négatif – pour l’Imperial College, qui figure dans le top 25 du classement de Shanghai, cela n’en aura strictement aucun pour l’université de Lille, qui ne figure même pas dans le classement."

Philippe Froguel fait partie des 157 scientifiques français classés parmi les 6 000 chercheurs les plus cités au monde en 2018 par Clarivate Analytics (lire sur AEF info). Frédérique Vidal, ministre de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation, a demandé à la fin du mois de février dernier aux organismes publics de recherche de faire en sorte que leurs chercheurs les plus cités travaillant dans des unités mixtes mettent désormais comme première affiliation non pas leur organisme employeur, mais l’université cotutelle de l’unité mixte (lire sur AEF info). Cette demande est motivée par un objectif précis : permettre aux universités concernées de gagner des places dans le classement de Shanghai, dont 20 % de la note globale dépend du nombre de chercheurs hautement cités, sachant que les organismes de recherche, eux, ne sont pas référencés dans ce classement purement universitaire (lire sur AEF info).

L’université en première affiliation : des avis partagés

Qu’en pensent les principaux intéressés ? Les chercheurs hautement cités interrogés à ce sujet par AEF info se montrent partagés. Les uns n’y voient pas d’inconvénient majeur, d’autres s’estiment redevables non pas des universités qui les hébergent, mais des organismes de recherche qui les paient. D’autres encore émettent des réserves sur le principe même de se fondre dans le moule imposé par un classement qui ignore les spécificités nationales d’organisation de la recherche, quand ils ne doutent pas purement et simplement de l’attractivité que peut exercer un tel classement.

UNE MESURE DE BON SENS POUR LES UNS

"À partir du moment où les institutions de recherche de type CNRS et Inserm ne sont pas dans le classement, cela me paraît être une mesure de bon sens, plutôt que de gaspiller cette possibilité qu’ont les universités de s’élever dans le classement", pense Francesco d’Errico, directeur de recherche CNRS au laboratoire bordelais Pacea (de la préhistoire à l’actuel : culture, environnement et anthropologie), une unité mixte CNRS-université de Bordeaux. "Si jamais le classement de Shanghai venait à s’intéresser aux organismes de recherche, alors bien sûr, il faudrait revoir cette mesure. Mais aujourd’hui, ne pas nous comptabiliser dans le score des universités est un gâchis."

Valérie Masson-Delmotte, directrice de recherche au CEA affectée au LSCE (Laboratoire des sciences du climat et de l’environnement), unité mixte CNRS, UVSQ et CEA située sur le plateau de Saclay (Essonne), indique qu’elle a pour sa part mis l’université Paris-Saclay en première affiliation, à la demande du CEA, "qui semble avoir été précurseur en la matière pour ce qui concerne la recherche fondamentale". "Un courriel a été adressé aux chercheurs du CEA qui, comme moi, sont hautement cités, pour nous expliquer à quel point cette affiliation peut permettre de rendre beaucoup plus visible le rayonnement des recherches effectuées à l’université Paris-Saclay, qui vise le top 20 mondial" (lire sur AEF info).

UN CAS DE CONSCIENCE VIS-À-VIS DE L’EMPLOYEUR POUR LES AUTRES

La réaction de Sandrine Bony est moins conciliante. "Personnellement, je ne suis pas favorable à cette mesure", dit cette directrice de recherche CNRS, responsable de l’équipe Étude et modélisation du climat et du changement climatique au Laboratoire de météorologie dynamique (CNRS, École polytechnique, ENS Paris, Sorbonne Université), qui a reçu la médaille d’argent du CNRS en 2018. "En tant que chercheuse CNRS, je me sens bien plus redevable à mon organisme qu’à l’institution qui héberge mon bureau", explique-t-elle. "Mais je suis les instructions de mon employeur, à savoir le CNRS." Sandrine Bony s’interroge aussi sur la "pertinence de se focaliser autant sur le classement de Shanghai : a-t-il un quelconque impact réel sur l’attractivité des universités françaises ?"

Les mêmes réserves sont exprimées par Bernard Henrissat, directeur de recherche CNRS au laboratoire AFMB (Architecture et fonction des macromolécules biologiques), une unité marseillaise CNRS-AMU où il dirige l’équipe de glycogénomique ainsi que la plate-forme de bioinformatique CAZy : "Je ne trouve pas que ce soit une bonne idée. C’est le CNRS qui me paie et me donne des promotions, pas l’université. Il me paraît naturel d’avoir une certaine loyauté vis-à-vis de son employeur. Et le classement de Shanghai demanderait à être amélioré dans sa conception. Il y aurait franchement des choses à faire plus importantes que cette petite chose qui va agacer les chercheurs."

"DU MERCUROCHROME SUR UNE JAMBE DE BOIS"

"Si tout le monde fait pareil, le classement ne changera pas fondamentalement", renchérit Hervé Cochard, écophysiologiste à l’Inra, directeur adjoint de l’UMR Piaf (physique et physiologie intégratives de l’arbre en environnement fluctuant) à Clermont-Ferrand, associant l’Inra et l’université Clermont-Auvergne. Pour le classement 2018, il a néanmoins pris l’initiative de demander à l’université et à l’Inra de se mettre d’accord sur la première affiliation qu’il devait mentionner. "Je n’ai eu aucun retour. J’attribue cela au fait que les uns étaient plus préoccupés par la fusion avec Irstea et les autres par la fusion des deux universités clermontoises."

Car Hervé Cochard n’est pas contre le principe d’inscrire l’université en première affiliation. Il estime toutefois la mesure très insuffisante. "À mon sens, il faudrait surtout mener une politique qui revalorise la recherche académique dans les universités, car nombreux sont nos collègues enseignants-chercheurs qui n’ont ni le temps, ni les moyens de rivaliser dans ces grands classements internationaux. En l’état actuel des choses, la mesure de la ministre revient à mettre du mercurochrome sur une jambe de bois, comme disait Coluche. Cela va certes faire remonter nos universités dans les classements internationaux, mais ne permettra nullement de rendre ses lettres de noblesse à la recherche universitaire française."

MANIPULER LES INDICATEURS N’AIDE PAS LA RECHERCHE FRANÇAISE

Pour Éric Garnier aussi, directeur de recherche CNRS au Cefe (Centre d’écologie fonctionnelle et évolutive) à Montpellier, une UMR CNRS, université de Montpellier, université Paul-Valéry Montpellier-III, EPHE et IRD, "la question fondamentale à se poser sur cette mesure de changement d’affiliation est de savoir si cela va améliorer la qualité de la recherche". "Si on ne change que les affiliations, si on ne manipule que les indicateurs, eh bien non, évidemment. Les signaux négatifs s’accumulent sur la recherche française, entre la diminution des recrutements au CNRS et à l’université, les taux de sélection notoirement insuffisants des projets, que ce soit à l’ANR ou à l’Europe. Ce n’est pas en payant des gens à manipuler des indicateurs plutôt qu’à faire de la recherche que l’on fera avancer le front des connaissances. Nous avons un véritable problème de réflexion sur l’organisation de la recherche en France."

Quelle reconnaissance apporte le fait d’être hautement cité ?

Tous les chercheurs hautement cités interrogés par AEF info s’accordent à constater que ce "statut" n’a quasiment aucune incidence sur leur carrière ou sur les conditions dans lesquelles ils exercent leur métier. "Ce classement ne m’apporte rien de particulier", tranche ainsi Valérie Masson-Delmotte, qui se dit de toute façon "assez peu réceptive aux indices de citation comme mesure de la manière dont un chercheur participe aux progrès des connaissances". "Je préfère lire moi-même les articles des chercheurs plutôt que de me fier à leur seule 'popularité'. Il y a en effet des biais importants de communauté et de visibilité qui rendent ces indicateurs très imparfaits."

"LA RECONNAISSANCE, C’EST ZÉRO"

"Cela fait plaisir, je le mets en avant dans mon CV, mais cela ne change pas non plus la vie au quotidien", indique Jean-François Lutz, directeur de recherche au CNRS, médaille d’argent du CNRS en 2018 et responsable de l’équipe de chimie macromoléculaire de précision à l’Institut Charles Sadron de Strasbourg, une unité propre du CNRS. "Ce n’est pas aussi valorisant qu’être lauréat d’un grand prix scientifique. Du reste, une grande majorité des chercheurs, en France et dans le monde, ne savent pas très bien ce que c’est. Certes, le signaler sur son CV peut jouer quand on postule à un projet de recherche, mais ce n’est pas le critère le plus important aujourd’hui pour être valorisé en science." Le chimiste rappelle aussi que "ce sont des mesures de littérature basées sur des algorithmes : or même si le classement de Clarivate est plutôt bien fait, on ne peut pas complètement quantifier l’originalité scientifique."

"La reconnaissance en tant que chercheur hautement cité, c’est zéro", renchérit Bernard Henrissat. "Je suis hautement cité dans deux disciplines depuis que le classement existe. Cela ne m’a pas permis d’obtenir un financement, que ce soit auprès de l’université ou de l’ANR. Je ne touche même pas la PEDR de la part du CNRS." Si le chercheur reconnaît au moins au classement de Shanghai le mérite de faire en sorte "qu’on s’intéresse à la bibliométrie", il estime qu' "il faudrait aller plus loin pour que ceux qui sont hautement cités en tirent un bénéfice" : "Si cela était toléré, voire tolérable par nos collègues et nos institutions, il faudrait donner non pas plus d’argent nécessairement, mais au moins plus de moyens humains aux laboratoires dans lesquels nous exerçons. C’est une question de meilleure répartition entre laboratoires performants et moins performants."

"EN FRANCE, CELA NE M’A JAMAIS RIEN VALU"

Éric Garnier considère lui aussi que le fait de figurer dans le classement des chercheurs les plus cités apporte plus de reconnaissance "de la part des scientifiques" que des institutions et des agences de financement. "Pour ma carrière, j’ai soumis deux dossiers d’avancement et n’ai pas du tout progressé. Je ne demande pas la PEDR car par principe, je préférerais que l’enveloppe de cette prime serve au CNRS à embaucher 25 ou 30 techniciens plutôt qu’à augmenter mon salaire. Quant aux demandes de financement, l’ANR n’a pas retenu les projets que j’ai déposés, sans mettre en cause la reconnaissance du porteur scientifique, mais en arguant que ceux-ci n’entraient pas dans le cadre de ceux qu’elle soutient. Ce qui pose tout de même la question du cadrage des appels à propositions et du financement de la recherche non thématisée en France."

"Je mentionne le fait d’être hautement cité dans mon CV quand je présente un projet à l’international, mais pas en France où cela ne m’a jamais rien valu", indique de son côté Philippe Froguel. Il se rappelle notamment avoir été "félicité par l’Imperial College quand le classement est sorti, alors qu’en France…" "Les scientifiques qui tiennent le haut du pavé sont plutôt négligés", en conclut-il. Une opinion à laquelle Bernard Henrissat souscrit "entièrement" : "En France, être hautement cité est quasiment négatif, voire suspect. On préfère de loin ne voir aucune tête dépasser, ce qui évite d’avoir à reconnaître que tous les chercheurs ne performent pas de façon identique. En d’autres mots, contrairement aux pays anglo-saxons – qui dominent le classement de Shanghai –, la France n’aime pas l’individu et préfère le collectif."

JOUER UN RÔLE DANS LA PRISE DE DÉCISION DE LA RECHERCHE FRANÇAISE

S’il pense que sa présence dans le classement a pu avoir "un petit rôle" dans l’attribution de la médaille d’argent par le CNRS, Francesco d’Errico s’interroge quant à lui sur "ce que les universités peuvent faire pour que les chercheurs HiCi le restent, et qu’elles en aient plus". "Elles sont contentes de les avoir, mais ne boostent pas du tout leurs activités", explique-t-il. "Et plus généralement, il faudrait que l’on se pose la question de savoir ce que les chercheurs HiCi peuvent apporter à la prise de décision, quel rôle ils pourraient jouer dans la recherche française. Les sciences sociales ont des choses à offrir. Je suis archéologue, je travaille entre autres sur l’impact des changements climatiques sur les populations du passé, je suis HiCi depuis quatre ans et je n’ai pas l’impression de jouer le moindre rôle, alors que je vois l’Allemagne donner des financements substantiels aux recherches transdisciplinaires."

"Prenez les groupes de travail de préparation de la loi de programmation de la recherche : il n’y a quasiment aucun chercheur actif pour y participer", abonde Philippe Froguel (lire sur AEF info). Rappelant que Clarivate met en avant son classement en parlant des "esprits scientifiques les plus influents", il estime que "la ministre pourrait s’appuyer aussi sur eux". "Au fond, il n’y a que les prix Nobel et les médailles Fields qui ont un peu de parole en France. Et encore : il est des chercheurs tels Cédric Villani ou Axel Kahn qui sont plus connus pour leur statut de politique ou de philosophe que pour leur œuvre scientifique."

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René-Luc Bénichou, journaliste