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Valérie Pécresse à AEF : 10 ans après l'autonomie, "les universités devraient pouvoir expérimenter ce qu’elles veulent"

En matière d’autonomie, "il faut avancer plus vite, mais de manière souple, différenciée, par l’expérimentation portée par le tissu universitaire. Les universités devraient pouvoir expérimenter ce qu’elles veulent […]", déclare Valérie Pécresse, présidente de la région Île-de-France, dans un entretien à AEF info le 18 mars 2019. Alors qu’elle est invitée à intervenir au colloque de la CPU sur les 10 ans de l’autonomie le 22 mars à Vannes, elle revient sur la "triple conquête" qu’a constituée la loi LRU pour les universités et sur les aspects sur lesquels l’autonomie devrait encore progresser : la diversification des ressources et la dévolution du patrimoine. Quant à la gouvernance, les universités devraient pouvoir avoir "des statuts à la carte". Elle évoque aussi la question des droits des étudiants extra-UE - "ça ne me choque pas" - et se dit enfin "inquiète" sur le prochain CPER.

Valérie Pécresse, présidente de la région Ile-de-France région IDF

AEF info : Dix ans après le début de la mise en œuvre de la loi LRU (1), quel regard portez-vous sur les universités et les évolutions qu’elles ont connues ?

Valérie Pécresse : Cette loi sur l’autonomie des universités a permis une triple conquête pour les universités. La première est celle de pouvoir définir une identité stratégique en fonction de leur environnement, de leur potentiel de recherche et de formation. Autrement dit, en fonction de leur singularité, qui est aujourd’hui ce qui fait la valeur d’un établissement, dans un contexte de compétition internationale. Les isite de Cergy et de Paris-Est, que j’ai beaucoup soutenues, en sont l’exemple typique. De la même manière, Saclay et Condorcet ont chacun établi leur identité stratégique : c’est un plus indéniable.

La deuxième conquête, c’est celle de l’innovation pédagogique et des expérimentations, comme le montrent la sélection en master, les NCU, les doubles-licences, etc. Ce sont des boosters. Enfin, dernière conquête, selon moi : la professionnalisation des équipes universitaires. Le niveau des cadres dirigeants a progressé de manière spectaculaire, par exemple sur la fonction immobilière ou sur le volet "insertion professionnelle".

Par ailleurs, je signale aussi que deux fausses peurs de l’époque ne se sont jamais réalisées : la privatisation de l’université et le désengagement de l’État qui aurait mis en faillite les établissements. Au contraire, on n’a jamais mis autant d’argent pour l’enseignement supérieur qu’entre 2007 et 2012.

 

"Toutes les universités ne devraient pas être obligées de se couler dans un moule administratif unique."

 

AEF info : Malgré tout, un certain nombre d’universités ont été confrontées à des déficits, parfois sur plusieurs années.

Valérie Pécresse : C’est vrai. Mais c’était une période d’apprentissage nécessaire. Il a fallu, pour certaines universités, qu’elles apprennent à gérer et qu’elles se professionnalisent. C’est comme les enfants qui apprennent à marcher : ils tombent, mais si on ne les lâche pas, ils n’apprennent jamais. Et même s’il y a eu des ratés à certains endroits, l’État a toujours été là.

AEF info : Sur la gouvernance, voyez-vous des évolutions qu’il serait nécessaire de mettre en œuvre ?

Valérie Pécresse : Sur cette question, je pense qu’il est nécessaire d’avoir une certaine stabilité. Je regrette la régression qu’a constituée la loi de 2013 avec une rigidification de la gouvernance qui a affaibli les équipes présidentielles. Il est désormais nécessaire d’assouplir les règles de gouvernance et que les universités s’ouvrent davantage au monde qui les entoure. Nous ne pouvions pas tout faire en 2007, mais les universités doivent absolument accueillir plus de personnalités extérieures. Chacune à leur manière, en fonction de leur singularité. Comme cela se fait à l’étranger, les universités devraient pouvoir définir leur propre gouvernance, avoir des statuts à la carte. Elles ne devraient pas être obligées de se couler dans un moule administratif unique.

 

"À terme, toutes les universités devraient être propriétaires de leur patrimoine."

 

AEF info : Et sur les aspects budgétaires ?

Valérie Pécresse : C’est effectivement le deuxième volet de l’autonomie sur lequel il faut avancer : pour la renforcer, il faut diversifier les ressources des universités, en particulier en développant la formation continue. C’est un vivier important à développer car les frais d’inscription y sont beaucoup plus élevés et c’est socialement beaucoup plus acceptable que d’augmenter les frais d’inscription en formation initiale, car ces frais seraient largement pris en charge par les entreprises ou les régions. Il faut également développer le mécénat d’entreprise : le monde socio-économique et monde académique ne se parlent pas encore suffisamment, même si les barrières sont en train de disparaître. Pour les universités, cela nécessite de recruter des professionnels.

Il y a un troisième sujet sur lequel il faut progresser, c’est la dévolution du patrimoine immobilier. À terme, toutes les universités devraient être propriétaires de leur patrimoine. C’est un actif important pour elles, absolument indispensable pour qu’elles soient pleinement autonomes. Il faut professionnaliser encore davantage la gestion immobilière, s’ouvrir sur la réalité et en finir avec la gestion bureaucratique. Il faut aussi que les nouveaux campus – que j’ai lancés en 2008 – se réalisent enfin ! Il aura fallu deux quinquennats pour qu’ils sortent de terre. Entre les blocages idéologiques sur les PPP et les difficultés à avoir des permis de construire et à se mettre d’accord, le retard est énorme. L’absence de campus dignes de ce nom ou la vétusté de certains locaux peuvent être des boulets aux pieds des universités.

AEF info : Et sur les RH, faudrait-il aller plus loin comme le réclament certaines universités de recherche (lire sur AEF info ici et ici) ?

Valérie Pécresse : Sur le recrutement des enseignants-chercheurs, on pourrait aller plus loin sous la forme d’expérimentations. Mais il y a une crainte du localisme qui est réelle. Si expérimentation il y a, il faudrait fixer des garde-fous et des règles de bonne gestion. Par exemple, rendre obligatoire la mobilité préalable lorsqu’un maître de conférences devient professeur.

AEF info : Finalement, seriez-vous favorable à une sorte de grand "acte 2" de l’autonomie ?

Valérie Pécresse : Non, pas nécessairement. Je pense qu’il faut avancer plus vite, mais de manière souple, différenciée, par l’expérimentation portée par le tissu universitaire. Les universités devraient pouvoir expérimenter ce qu’elles veulent et tirer les enseignements des expériences réussies. Il faudrait sortir d’une politique nationale uniforme, d’une forme de "gosplan". Je crois à l’émulation : celles à qui on donne des outils et qui s’en servent donnent l’exemple aux autres. On l’a vu sur divers sujets : la fusion avec Strasbourg ou AMU, les partenariats avec les écoles à Nice ou Cergy, etc. À 70 universités correspondent 70 situations singulières. Je ne suis pas pour la régionalisation des universités, mais chacune est ancrée dans son territoire et a des atouts à faire valoir. Évidemment, cela demanderait au ministère d’avoir des relations plus fines et singulières avec chacune d’entre elles.

 

"Aujourd’hui, l’absence de sélection et de droits d’inscription ne nous amène pas forcément les meilleurs étudiants étrangers."

 

AEF info : Vous avez évoqué la diversification des ressources. Êtes-vous favorable à l’augmentation des droits d’inscription pour les étudiants extracommunautaires ?

Valérie Pécresse : Ça ne me choque pas car, dans beaucoup de pays, ce qui est gratuit n’a pas de valeur. Je me souviens d’une anecdote : des étudiants chinois se demandaient si le Jean Tirole qui enseignait au MIT pour plusieurs milliers de dollars était le même qui enseignait à Toulouse pour moins de 400 euros ! Évidemment cette augmentation des droits doit s’accompagner d’une politique offensive et généreuse de bourses de l’État français auprès des pays partenaires et francophones, notamment africains.

Aujourd’hui, l’absence de sélection et de droits d’inscription ne nous amène pas forcément les meilleurs étudiants étrangers. Les universités devraient multiplier leurs partenariats avec des institutions étrangères et éviter de remplir des formations avec des étudiants étrangers dont le niveau n’est pas forcément celui souhaité. Autrement dit, développer une politique qualitative plutôt qu’une politique de remplissage.

En tout cas, je ne suis pas du tout inquiète des conséquences de cette mesure sur l’attractivité internationale des établissements d’Île-de-France.

AEF info : À propos de la politique régionale, où en sont les discussions sur un éventuel nouveau CPER pour l’après 2020 ?

Valérie Pécresse : Je souhaite que les discussions pour un nouveau CPER, dès 2020, s’ouvrent au plus vite. Pour l’instant, rien n’a démarré et cela m’inquiète. En Île-de-France, nous avons rééquilibré le CPER au profit des universités de banlieue et défendu deux projets structurants pour les SHS à Condorcet et les sciences et l’ingénierie à Saclay. Je pense que dans les années à venir, nous devrons soutenir le secteur de la santé. La région est très investie dans un CPER ambitieux et veut continuer à l’être dans le prochain.

AEF info : En Île-de-France, le paysage des regroupements semble relativement stabilisé. Quel regard portez-vous sur son évolution et notamment sur les deux projets distincts à Saclay ?

Valérie Pécresse : Mon obsession est que l’offre d’enseignement supérieur et de recherche de qualité soit répartie sur l’ensemble du territoire régional. Nous voulons soutenir les étudiants les plus fragiles, qui n’ont pas toujours accès à l’information sur les formations et les métiers. C’est notamment pourquoi, nous avons lancé notre outil d’orientation Oriane et que nous aidons les étudiants les plus vulnérables à travers les bourses aux mérites et les aides au DAEU par exemple. En matière de recherche, nous soutenons l’emploi scientifique via les 260 doctorants que nous finançons, nous sommes au carrefour entre la recherche fondamentale et l’innovation via les DIM (domaines d’intérêt majeurs) qui regroupent plus de 200 laboratoires, et nous avons financé 20 M€ d’équipement scientifique via le programme Sesame.

Et en matière de regroupement, je suis contre les mariages forcés ! S’agissant de Saclay et de ses deux projets, je m’y suis résignée. Mais depuis le début, j’étais assez dubitative sur la capacité de l’État à convaincre tout le monde de se marier. Étant une élue du secteur, je savais aussi que la N118 constituait une sorte de barrière physique difficilement franchissable, notamment pour les étudiants, qui s’ajoutait à la barrière psychologique des institutions. Par ailleurs, je rappelle qu’à Boston, il y a deux établissements d’excellence à quelques kilomètres de distance, tout comme à Munich. Et cela ne choque personne. Cette évolution sur le Plateau est somme toute logique et c’est la preuve qu’il faut partir du terrain pour que cela fonctionne.

(1) Loi LRU a été promulguée en août 2007 mais les premières universités – 20 pour la 1re vague – ont bénéficié des RCE au 1er janvier 2009 (lire sur AEF info).

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Anaïs Gérard, journaliste