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Femme et DRH (2/6) : "Je suis une manager pour qui l’égalité est une réalité" (E. Fournier-Darquier, DRH de Big Mamma)

Elles sont femmes et DRH d’une grande entreprise à l’international, d’une structure en pleine croissance, ou d’une firme où les métiers restent encore très masculins. Comment vivent-elles leur position dans l’entreprise ? Quel parcours ont-elles eu ? Ont-elles été confrontées au plafond de verre ? Pensent-elles que le fait d’être une femme a influencé leurs choix professionnels ? À l’occasion de la journée des droits des femmes du 8 mars, AEF info publie six portraits de femmes DRH qui ont accepté de témoigner de leurs succès, de leurs doutes, des difficultés rencontrées, et des moments importants, tant positifs que négatifs, de leur parcours professionnel. Deuxième entretien de notre série avec Elsa Fournier-Darquier, DRH de Big Mamma.

Elsa Fournier-Darquier, DRH de Big Mamma © Big Mamma

DRH de Big Mamma, une enseigne de trattorias italiennes actuellement en plein développement 100 % française, Elsa Fournier-Darquier, 32 ans, dirige une brigade de 850 salariés, siège social compris. Elle rejoint Big Mamma en 2016, alors que l’entreprise ne compte que 70 collaborateurs. Dans une entreprise composée à 75 % d’hommes, elle a su trouver ses marques et être épaulée par différents mentors. Aujourd’hui, elle se revendique de la nouvelle génération des managers, où la notion de l’égalité n’est plus une question, mais quelque chose d’inné.

AEF info : Qu’est-ce qui vous a amenée à exercer une fonction RH ? Quel est votre parcours RH, et quelles sont vos responsabilités aujourd’hui au sein de l’entreprise ?

Elsa Fournier-Darquier : J’ai commencé mes études par un cursus en droit. À l’époque, je m’intéressais beaucoup aux droits de l’Homme, et j’hésitais entre devenir magistrat et m’orienter vers l’univers carcéral pour travailler sur la réinsertion. Mais j’avais 20 ans, et cela m’a paru trop dur. J’ai quand même continué le droit, et suis partie en Espagne, à Madrid, suivre un master. J’y avais des cours sur le droit du travail, sur les réalités dans l’entreprise. C’est à ce moment-là que je me suis dit que les ressources humaines liaient l’ensemble de mes ambitions : la gestion des hommes et d’un business.

 

"J’avais rencontré via mon réseau, l’un des fondateurs de Big Mamma, Tigrane Seydoux. Son entreprise comptait alors 70 salariés. Il m’a fait confiance tout de suite, et m’a proposé le poste de DRH. J’avais alors 28 ans. Je lui ai dit : "tu es fou". Il m’a répondu que si la compétence pouvait s’acquérir, je disposais déjà des qualités personnelles pour ce poste."

 

Cette aspiration vient sans doute du milieu familial dans lequel j’ai évolué. Lorsque j’étais plus jeune, ma mère était chef d’établissement en ZEP. En tout cas, cet attrait pour l’humain a toujours existé. Toutefois, je ne voulais pas exercer mon activité en milieu institutionnel, mais en entreprise. J’ai entamé un master en ressources humaines, dans le cadre duquel j’ai intégré le groupe L’Oréal en stage. J’ai fini par y rester six ans et demi. J’y ai travaillé sur la stratégie RH au niveau corporate, avec un focus sur l’ensemble des pays. Puis, on m’a conseillé de travailler au marketing, donc plus sur le business. Une expérience qui m’a fait prendre conscience que lorsqu’on exerce une fonction RH, il est indispensable d’avoir en parallèle une expérience opérationnelle. Après être revenue aux RH et au recrutement, j’ai décidé de démissionner en janvier 2016 car j’avais rencontré via mon réseau, l’un des fondateurs de Big Mamma, Tigrane Seydoux.

Son entreprise comptait alors 70 salariés. Il m’a fait confiance tout de suite, et m’a proposé le poste de DRH. J’avais alors 28 ans. Je lui ai dit : "tu es fou". Il m’a répondu que si la compétence pouvait s’acquérir, je disposais déjà des qualités personnelles pour ce poste. Lorsque je suis arrivée à mon poste, nous étions trois aux RH. Trois ans après, nous sommes 14 à travailler sur le recrutement, la formation, les projets RH, avec une équipe en Italie et une en Angleterre, puisque nous venons d’ouvrir une trattoria à Londres. De 70 salariés, nous sommes passés à 850 aujourd’hui. Cela a été très intense, j’ai eu l’impression de traverser dix ans ces trois dernières années !

AEF info : Quelle(s) a/ont été l’étape/les étapes importante(s) de votre carrière RH en tant que femme ? Votre meilleur, comme votre pire souvenir ?

Elsa Fournier-Darquier : Les meilleurs souvenirs que j’ai sont liés au fait que dans notre métier, nous pouvons changer la vie des gens de façon positive, dans l’entreprise, mais aussi en dehors de ses murs. Quelqu’un qui part, cela ne sera jamais un échec. D’ailleurs, je compte communiquer sur LinkedIn sur les projets de ceux qui quittent l’entreprise. Ce que nous proposons, c’est une formation solide, sur mesure. Peu d’entreprises sont aujourd’hui capables de dire à leurs salariés qu’ils sont peut-être faits pour travailler dans un autre environnement, et de les accompagner comme nous le faisons, vers un métier qui leur correspondra mieux.

 

" Chez Big Mamma, les effectifs sont composés de 25 % de femmes et de 75 % d’hommes. Une grande partie d’entre eux sont italiens, de culture méditerranéenne. Ce n’est pas forcément facile de gérer des hommes dans ce contexte-là. En arrivant, j’avais également la barrière de la langue, puisque tout le monde parle italien chez Big Mamma. Je suis aujourd’hui bilingue car j’ai appris en accéléré. Toutefois, je n’ai jamais été confrontée à des stéréotypes liés à mon genre, ou à des réflexions déplacées."

 

Deux anciens de chez nous montent en ce moment leur aventure dans la restauration française. Il y a peu, nous avons promu l’un de nos collaborateurs directeur de magasin. Il y a quelques années, il était en cuisine et cela représentait toute sa vie. C’est pour eux que je me lève le matin, et que je fais ce métier.

AEF info : Avez-vous déjà été confrontée à des freins, des stéréotypes dans le cadre de votre carrière RH parce que vous étiez une femme ?

Elsa Darquier : Chez Big Mamma, les effectifs sont composés de 25 % de femmes et de 75 % d’hommes. Une grande partie d’entre eux sont italiens, de culture méditerranéenne. Ce n’est pas forcément facile de gérer des hommes dans ce contexte-là. En arrivant, j’avais également la barrière de la langue, puisque tout le monde parle italien chez Big Mamma. Je suis aujourd’hui bilingue car j’ai appris en accéléré.

Toutefois, je n’ai jamais été confrontée à des stéréotypes liés à mon genre, ou à des réflexions déplacées. Ce qui m’a aidée, c’est l’investissement des deux fondateurs de l’entreprise sur ces questions, dont la position est très claire. Quand je suis arrivée, j’ai aussi rencontré Ciro Cristiano, le chef exécutif du groupe, qui a été mon meilleur allié pour trouver ma légitimité auprès des équipes.

 

"Pour moi, à une époque, il n’était pas aisé d’aborder la question de l’argent. J’avais le sentiment de devoir prouver d’abord, avant de demander, alors que les hommes ont plus de facilités dans ce domaine. Le fait d’être une femme était un biais, et je voyais mes collègues masculins obtenir des augmentations, alors que pour moi, ce n’était pas forcément le cas."

 

Il y a aussi chez moi une forme de management féminin, qui permet d’avoir une vraie proximité avec les salariés. J’avais sans doute moins d’ego qu’un homme dans certaines situations. Nous avons créé le débat, et les collaborateurs ont eu confiance en moi. Ils m’ont identifiée comme leur DRH. J’ai d’ailleurs eu trois mois de test dans mon poste pour prouver cette légitimité. Pour ce qui est du Codir, c’est un peu différent. Il faut être une sacrée nana, s’imposer et montrer qu’on est présente.

AEF info : Faites vous partie d’un réseau de femmes ? Et si oui, pourquoi ?

Elsa Fournier-Darquier : Pendant un moment, je n’y pensais pas du tout, car je me disais que c’était peut-être un peu réducteur. Finalement, je me suis reconnue dans les valeurs portées par le réseau "Ladies Bank", géré par le fonds d’investissement Oddo. Ils ont créé ce cercle de femmes autour des questions financières et de patrimoine. Pour moi, à une époque, il n’était pas aisé d’aborder la question de l’argent. J’avais le sentiment de devoir prouver d’abord, avant de demander, alors que les hommes ont plus de facilités dans ce domaine. Le fait d’être une femme était un biais, et je voyais mes collègues masculins obtenir des augmentations, alors que pour moi, ce n’était pas forcément le cas. Les fondateurs de l’entreprise m’ont même dit un jour, alors qu’ils m’annonçaient une augmentation, que je ne devais pas hésiter à en faire la demande. J’avais également envie d’acheter des actions de l’entreprise et je ne savais pas comment m’y prendre. Le réseau m’a épaulée.

AEF info : Quel conseil donneriez-vous aux femmes qui souhaitent entreprendre et progresser dans une carrière RH ?

 

"Pour ma part, je fais partie de la nouvelle génération de manager pour qui l’égalité est une réalité, pas une question. C’est peut-être encore dans les grands groupes où il est plus difficile de percer le plafond de verre et de faire bouger les choses".

 

Elsa Fournier- Darquier : Je leur dirais de se former au business au-delà du fait de se former aux RH purs. Sans mon expérience en marketing chez L’Oréal, je n’aurais pas pu impulser ce que je fais aujourd’hui en interne chez Big Mamma, en gardant à l’esprit la rentabilité de l’entreprise. Je ne sais pas si je serai DRH encore longtemps. Un jour, je me vois bien DG d’une entreprise, c’est pour moi la suite logique.

Chez Big Mamma, on essaie de recruter des femmes. Pour cela, nous passons encore par la discrimination positive, en privilégiant les candidatures féminines à l’externe. La population en restaurant est très jeune, avec une moyenne d’âge de 24 ans, ramenée à 29 ans pour le siège. Je n’ai pas encore eu un seul congé maternité en trois ans. Le premier va être pris dans quelques semaines au siège.

AEF info : Quel jugement portez-vous sur les politiques publiques d’égalité professionnelle menées en France ?

Elsa Fournier-Darquier : Je trouve que tout ce qui se passe est super. Entre le phénomène meetoo, la ligue du lol, de plus en plus de femmes récompensées pour leur travail aux Oscars, et celles qui prennent aujourd’hui leur place dans les grandes firmes aux États-Unis.

Pour ma part, je fais partie de la nouvelle génération de manager pour qui l’égalité est une réalité, pas une question. C’est peut-être encore dans les grands groupes qu’il est plus difficile de percer le plafond de verre et de faire bouger les choses. Nous avons aujourd’hui des mesures légales afin d’aider les entreprises à mener des actions. Il faut surfer sur le contexte international, mais l’évolution des mœurs est lente. Si l’on pense à la loi Veil, ce n’est pas si loin. Il y a encore quelques dizaines d’années, on devait demander la permission pour porter un pantalon…

Chez Big Mamma, en tout cas, nous travaillons aujourd’hui sur le comment vivre ensemble et la non-discrimination. Il s’agit là plus d’un enjeu d’éducation, plus que de rectification de comportements détectés.

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Evelyne Orman, journaliste