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"Les sciences comportementales ont beaucoup à apporter en matière de transition écologique" (Thibaud Griessinger)

Thibaud Griessinger, chercheur consultant, a signé mi-janvier un rapport de la direction interministérielle de la transformation publique sur l’apport des sciences comportementales en matière de transition écologique, "convaincu qu’elles peuvent contribuer à faciliter la transition vers des modes de vie plus soutenable". Au-delà des "nudges", ces "incitations douces" développées depuis une dizaine d’années pour orienter les individus vers des comportements plus responsables, le spécialiste plaide pour une approche plus scientifique de l’action publique, dépassant la simple intuition des personnalités politiques. Réagissant à la volonté de François de Rugy de récompenser les Français qui réduiraient leurs émissions de CO2, il juge que cette hypothèse "risque de créer des inégalités". Il répond aux questions d’AEF info.

Thibaud Griessinger DR

AEF info : Pouvez-vous présenter votre parcours et ce qui vous a amené à vous intéresser à l’apport des sciences comportementales dans la transition écologique ?

Thibaud Griessinger : J’ai fait une thèse en sciences cognitives à l’École normale supérieure de Paris. Mon doctorat portait sur les interactions sociales, sur la manière dont on se représente autrui, ses intentions, et comment on s’adapte en fonction de ses réactions. Il y a un an, j’ai voulu sortir du cursus purement universitaire pour tenter de contribuer directement à des problématiques de société. Les thématiques environnementales me préoccupaient beaucoup et j’ai commencé à me rapprocher d’associations, en particulier d’Avenir climatique. Je me suis alors rendu compte qu’on avait encore très peu de connaissances fines des comportements humains en matière de transition écologique. Pire, que les connaissances académiques dont on dispose déjà n’étaient presque pas exploitées. Or, j’avais le sentiment que les sciences cognitives ont beaucoup à apporter. Je ne dis pas que tout est comportemental. Mais je suis convaincu que ces sciences peuvent contribuer à faciliter la transition vers des modes de vie plus soutenables.

AEF info : Pourquoi, selon vous, personne n’a fait le rapprochement avant vous ?

Thibaud Griessinger : Peut-être parce que ces connaissances sont relativement nouvelles, et qu’elles restent pour le moment très académiques. Mon objectif est de faire ce lien entre le monde académique et l’action politique. Je veux aider à comprendre comment les sciences comportementales peuvent contribuer à affiner les politiques publiques. L’Angleterre s’est emparé du sujet depuis longtemps. En France, la DITP (direction interministérielle de la transformation publique) s’y essaie depuis plus récemment. L’objectif est double. D’abord de faire émerger une approche plus scientifique de l’action publique : poser une hypothèse, expérimenter, piloter, mesurer l’impact. Ce processus doit permettre d’avoir les interventions publiques les plus adéquates. Mais il est rarement mis en œuvre. Ensuite de proposer d’effectuer un travail de compréhension fin des blocages que rencontrent les citoyens dans leurs quotidiens, afin de les épauler au mieux et faciliter le passage de l’intention d’agir en faveur de l’environnement, à l’action, et ce en fonction du contexte social, économique, géographique dans lesquels ils se trouvent.

AEF info : Comment le sujet est-il soutenu par la DITP ?

Thibaud Griessinger : La DITP a lancé en mai 2018 un appel à manifestation d’intérêt sur l’approche comportementale des pouvoirs publics. Deux projets concernent l’environnement : le premier, porté par la Driee, vise à favoriser l’adoption de modes de chauffage écoresponsables, le second, porté par le CGDD, vise à créer un dispositif d’information des consommateurs pour promouvoir l’économie circulaire. Il y a donc un début de dynamique, qui doit permettre de paver le chemin. De plus, les territoires s’emparent eux aussi peu à peu de ces sujets, et tentent de développer ce type d’approche à un niveau plus local, celui des régions voire des villes. Je crois beaucoup à cette approche territorialisée, qui permet une plus grande adaptation aux contraintes des habitants. J’espère que l’émergence de laboratoires d’innovation publique à cette échelle permettra de co-construire avec les citoyens, de vraiment innover et d’expérimenter plus librement.

AEF info : Parallèlement, vous avez monté un groupe de recherche indépendant, l’Acte Lab, dans le but de "développer une approche comportementale de la transition écologique". Quel est son objectif ?

Thibaud Griessinger : L’Acte Lab est en cours de développement, il a été lancé en septembre dernier dans un cadre qui est pour le moment encore principalement bénévole. Nous sommes une équipe de jeunes chercheurs en sciences cognitives, entourée de contributeurs et collaborateurs ponctuels, qui souhaite prouver que les savoirs scientifiques peuvent renforcer l’action environnementale. Nous mettons nos compétences au service des acteurs de la transition écologique, par l’analyse de données ou l’accompagnement de projets. Nous menons nous-même des projets de recherche, de recherche-action sur le terrain comme de recherche académique en partenariat avec des laboratoires. Nous rédigeons également des rapports dans le but de transformer les connaissances académiques en outils d’actions — publiques ou privées — en faveur de la transition écologique. Enfin, nous organisons des colloques et des événements d’acculturation.

AEF info : Comment répondez-vous aux enjeux éthiques de cette approche, avec le risque d’être accusé de manipuler les Français ?

Thibaud Griessinger : D’une part, j’assume le fait qu’il me semble en soi éthique d’aider par tous les moyens les citoyens à pivoter vers des modes de vie, mais aussi d’organisation, les plus vertueux possible d’un point de vue environnemental. Mais le cadre doit être totalement transparent, ouvert et démocratique. Car il ne s’agit pas de manipuler les gens, mais au contraire de les épauler. Le but est justement de les aider à s’émanciper des multiples manipulations involontaires (due à leurs ressources attentionnelles et cognitives limitées) comme volontaires (le marketing en est un exemple), qui jalonnent nos quotidiens et nous empêchent, et ce bien malgré notre volonté, d’opérer des changements de modes de vie. Nous avons tous des habitudes ancrées qu’il est difficile de changer malgré nos nobles intentions. Notre environnement physique nous pousse souvent à des comportements délétères pour notre bien-être ou pour la planète. Les sciences comportementales peuvent aider à dépasser ces obstacles.

AEF info : La crise des gilets jaunes a explosé à cause de la taxe carbone. Les ruraux, notamment, ont considéré que taxer les carburants était injuste, parce qu’ils ne peuvent pas se passer de leur voiture. Quel regard portez-vous sur cet événement ?

Thibaud Griessinger : On ne peut pas faire évoluer les comportements sans créer d’alternatives. Certains freins ne sont pas comportementaux, mais structurels. Mais le covoiturage, le gaspillage, ou l’alimentation, eux, sont des sujets comportementaux: quasiment tout est en place, mais il n’y a pas de changements des comportements. Dans le premier cas, c’est le fait de partager des véhicules individuels qui pose le plus souvent problème. Dans les deux autres cas, cela peut s’expliquer par la remise en cause des habitudes, un manque d’informations, ou des normes sociales peu propices au changement.

L’idée que je pousse, c’est d’identifier les comportements que l’on veut aider à faire évoluer, et les obstacles comportementaux qui y sont associés. Avec cette approche, on fait le distinguo entre ce qui est à la portée immédiate des citoyens, et ce qui est davantage à la portée des décideurs publics ou privés. Et on va au-delà des nudges, qui n’est qu’une étape très ponctuelle du processus : on impose une méthode scientifique fondée sur les preuves ; et on transforme la connaissance acquise en laboratoire de sciences cognitives pour affiner notre compréhension des freins. On est alors à la croisée de la connaissance fine du terrain et de la compréhension générique du comportement, ce qui permet d’avoir un regard plus fin, opérationnalisable, et de concevoir des interventions plus adaptées et justes.

AEF info : François de Rugy a proposé de récompenser les Français qui diminueraient leurs émissions de gaz à effet de serre. Est-ce une bonne idée selon vous ?

Thibaud Griessinger : Le ministre part du principe que les gens changeront leurs comportements sur la base d’une récompense. Ce postulat reste une question ouverte. Il existe un risque de créer des inégalités entre ceux qui pourront changer facilement leurs comportements et seront récompensés, et ceux pour qui ce sera plus difficile. En ville, par exemple, il est plus aisé de prendre le vélo qu’à la campagne, car tout est beaucoup plus concentré géographiquement. Le problème récurrent des idéologies libérales, c’est qu’elles partent d’une vision d’agents peu contraints, par leur cognition ou leur environnement, et qui seraient en mesure d’effectuer des calculs rationnels, de peser le pour et le contre de chacune de leurs actions. C’est loin de ce qui est observé dans le monde réel.

Néanmoins, dans l’approche scientifique que je défends, récompenser financièrement pour compenser un manque de motivation pourrait être une hypothèse de départ. Mais qu’il faudrait tester en évaluant son potentiel de transformation et ses éventuels effets rebonds, et en comparant les résultats avec ceux d’un autre type d’incitation. Les personnalités politiques doivent dépasser leur propre cadre de pensée et arrêter de croire que leur intuition est supérieure à celle de personnes qui sont sur le terrain depuis 20 ans. Ces savoirs doivent être revalorisés. Le rôle des élus est de prendre des décisions éclairées et les plus susceptibles de favoriser l’intérêt commun. Et cela nécessite justement de favoriser l’élaboration d’un dialogue le plus pluriel et le plus objectif possible. Ce qui est paradoxal finalement, c’est que ce principe de rationalité, ils ne se l’appliquent souvent pas à eux-mêmes.

AEF info : Pourquoi est-ce difficile selon vous pour les personnalités politiques d’accepter ce processus s’il est plus efficace ?

Thibaud Griessinger : Une hypothèse est que les décideurs politiques ne sont pas familiarisés avec cette approche, peu d’entre eux ont finalement une formation scientifique. Une autre possibilité est que les décideurs se méfient de la mesure d’impact parce qu’ils craignent d’avoir des retours négatifs. Et c’est vrai que cela semble plus confortable de ne pas quantifier réellement l’efficacité, cela permet de communiquer en privilégiant d’autres aspects de l’action publique, qui sont considérés en soi comme des éléments de réussite. Mais du point du cerveau, l’erreur n’est pas une fin en soi, c’est au contraire un moteur puissant puisqu’elle représente une information clé : elle montre qu’il y a inadéquation entre le résultat observé et celui attendu, et ce signal entraîne une correction. L’erreur est au cœur de notre cognition, elle constitue un enseignement précieux qui permet d’ajuster et guider nos actions. Ce qui est problématique, ce n’est pas d’être dans l’erreur, c’est de ne pas lui prêter d’attention, et finalement de s’y conforter.

Dans le cas de la limitation des routes nationales à 80 km/h, il aurait fallu lancer une expérimentation randomisée contrôlée, en comparant l’impact de la limitation sur un ensemble de routes à d’autres répondants aux mêmes critères mais sans limitation, et ce sur la même période de temps. En l’absence de méthode scientifique, il n’y a aucune possibilité de savoir si une éventuelle baisse des accidents de la route est la conséquence de la décision du Premier ministre ou celle, par exemple, de conditions météorologiques plus favorables à ce moment-là. Quant à la baisse attendue des émissions de CO2, elle peut être compensée par l’usage accru d’une voiture ou par l’achat d’un SUV plutôt qu’une voiture économe. Le fameux effet rebond, qu’il est nécessaire d’anticiper par l’expérimentation notamment, afin de s’assurer que le bénéfice écologique initial d’une série d’actions publiques ne soit pas compensé par la survenue concomitante de comportements aux conséquences néfastes pour l’environnement.

Je pense aussi que cette méthode pourrait recréer de la confiance entre les citoyens et les élus.

AEF info : Comment ?

Thibaud Griessinger : Si les élus arrivent à faire comprendre qu’à travers cette démarche, ils veulent des résultats observables, qu’il ne s’agit pas pour eux de faire des effets de manche, cela peut permettre de rétablir le lien de confiance. L’objectif est clair, et quantifiable. Mais cela nécessite d’être à l’écoute et d’être par ailleurs transparent sur l’approche, en mettant toute la documentation et la méthodologie en accès libre. Une fois ces conditions réunies, peut en effet venir la nécessité de faire de la pédagogie.

AEF info : Les pouvoirs publics peuvent-ils imposer de nouvelles normes sociales ?

Thibaud Griessinger : Pour ce qui est de l’acceptation de l’erreur, si elle s’ancre dans un processus de quantification de l’impact et un objectif de progrès mesurable, oui totalement. Les cartes sont entre leurs mains pour changer la perception de leur rôle, et normaliser un nouveau critère de jugement de leurs compétences. En ce qui concerne les changements de normes au sein de la population elle-même, en matière d’écologie par exemple, c’est toujours un jeu délicat. Les recherches suggèrent qu’il vaut mieux partager les informations nécessaires sur l’évolution des comportements collectifs en cours pour permettre aux normes d’évoluer que vouloir modifier directement ces normes. Car là encore cela peut faire apparaître des effets rebonds : tenter d’imposer une nouvelle norme sociale comme le végétarisme ou le véganisme peut entraîner une contre-réaction à ce qui peut être alors considéré comme une lubie d’un groupe social particulier souhaitant imposer son système de pensée ou de valeurs. Mieux vaut épauler les citoyens, sans tenter de leur dicter leurs actions. Les normes sociales évoluent d’elles-mêmes assez vite finalement.

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Claire Avignon, journaliste