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Laurence Parisot prône une "approche holistique" des emplois et compétences de la transition écologique

"Seule une vision générale et transversale, régulièrement actualisée à l’épreuve des faits, permettra de lisser les effets de la mutation" entraînée par la transition écologique, prévient Laurence Parisot qui a remis à François de Rugy et à Muriel Pénicaud son rapport de mission destiné à préparer le plan de programmation des emplois et des compétences, mardi 19 février 2019. Évoquant des destructions d’emplois à prévoir mais aussi des créations, qui ne compenseront peut-être pas totalement ces pertes, elle porte l’idée d’un "pacte social" pour rendre la transition écologique acceptable.

François de Rugy et Laurence Parisot le 19 février 2019 MTES

C’est par une citation de Proudhon, "la transition est éternelle", que commence le rapport remis par Laurence Parisot ce mardi à François de Rugy et Muriel Pénicaud. L’ancienne présidente du Medef avait été missionnée le 28 mars dernier par les ministères de la Transition écologique, du Travail, de l’Éducation nationale et de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, en vue de préparer l’élaboration du PPEC (plan de programmation des emplois et des compétences) exigé par la loi de transition énergétique de 2015, en lien avec la publication des programmations pluriannuelles de l’énergie.

Le rapport détaille une méthodologie pour plusieurs sujets : l’évaluation quantitative et qualitative des emplois, des compétences et des besoins en formation, ainsi qu’une approche territoriale. Il se penche plus particulièrement sur trois secteurs : l’énergie, le bâtiment et les transports.

difficulté statistique

Laurence Parisot dresse dans un premier temps le constat de la "difficulté à saisir la réalité des activités et des emplois dans la transition énergétique" et à définir ce qu’est un emploi lié à la transition écologique. Elle se fonde pour cela sur les travaux de l’Ademe qui publie une étude annuelle baptisée "marchés et emploi de l’efficacité énergétique et des énergies renouvelables" et recense environ 300 000 ETP directs (soit 1,16 % des emplois du pays) en 2015. Elle s’attarde aussi sur ceux de l’Observatoire national des emplois et métiers de l’économie verte (Onemev), qui propose une approche plus large par métiers et par activités et compte 146 000 "emplois verts" et 3,8 millions d’emplois dans les "métiers verdissants" en 2015.

La mission recommande à ce sujet de "renforcer la coordination" entre les deux démarches et d’intégrer les "effectifs inconnus" des start-up liées à la transition énergétique, estimés à plus de 400 000 par une étude BCG-La Boussole d’avril 2018. Plus largement, la mission juge "indispensable" la création d’un tableau de bord (dashboard) des emplois de la transition énergétique, intégrant une meilleure définition des emplois et des notions, sans lequel il sera "impossible de réaliser un PPEC". "Un tel travail suppose une mobilisation commune des équipes statistiques des deux entités mais nous semble faisable", écrit l’ancienne patronne du Medef.

Elle demande aussi une intégration des paramètres énergétiques (évolution du mix énergétique, taxation carbone, réduction des consommations d’énergie et des émissions de CO2) dans les modèles macroéconomiques nationaux et le croisement des différents modèles utilisés par l’Ademe, la DG Trésor, le Cired… À ce jour, tous les modèles, à l’exception de celui de la DG Trésor, concluent à un effet positif des politiques de transition énergétique sur l’emploi, à moyen et à long terme, allant de 160 000 à 600 000 nouveaux emplois, rappelle la mission. Mais aucun ne prend en compte la dimension "éducation-formation", comme c’est le cas en Norvège, qui permettrait d’estimer la demande de travail par secteur, croisée par niveau d’éducation.

"peu de création de nouveaux métiers"

Dans un second temps, la mission s’accorde à affirmer que la transition énergétique ne "crée que peu de véritables nouveaux emplois" mais "conduit à une évolution du contenu des métiers existants et à de nouvelles façons de travailler". "Tous les interlocuteurs de la mission font le même constat : l’ampleur des évolutions de compétences est/sera spectaculaire dans de nombreux métiers existants", en raison des compétences nouvelles à acquérir.

La mission recommande de privilégier, s’agissant de compétences nouvelles à acquérir, la sensibilisation, l’écoconception, la mise en commun et la coordination des compétences (en particulier dans le bâtiment et dans l’automobile) ainsi que la convergence avec la transition numérique.

ajustement permanent de la formation

Dans un troisième temps, la mission insiste sur la nécessité d’un "ajustement permanent" entre l’offre de formation et l’offre d’emploi. Elle juge le processus d’adaptation "bien entamé" pour la formation initiale, avec des évolutions de diplômes prenant en compte le développement durable, même s’il est "extrêmement difficile d’avoir une cartographie complète des établissements concernés". Elle pose toutefois la question de la "fréquence de la révision des diplômes, notamment pour les niveaux bac+2, bac+3". "En effet, les transformations et les besoins changent vite, sous l’effet du numérique. Et les accélérations, ou les freins, peuvent également être très puissants sous l’effet des normes, des réglementations, des choix politiques." Elle relève ainsi une inadéquation avec les choix politiques sur les métiers liés à l’éolien offshore, en raison du retard de déploiement de la filière en France. "À la demande des acteurs économiques concernés, un BTS a été créé dès 2014 mais sans aucun débouché possible. Heureusement, l’éolien terrestre a pu offrir des emplois aux premiers formés", note-elle.

S’agissant de la formation professionnelle, la mission recommande de la "compléter" et de la "rendre intelligible et accessible" dans le domaine de la transition énergétique et constate la difficulté à recenser l’offre de formation dans ce domaine. Elle s’attarde en particulier sur la fonction publique, pour laquelle elle recommande de créer des modules de formation spécifique, à la fois en phase de formation initiale et en phase continue.

"créer un pacte social"

Pour finir, la mission recommande une "gestion opérationnelle et durable des ajustements". Elle recommande pour cela de s’appuyer sur des outils statistiques fiables, sur "un cap clair et stable" défini par l’État, sur la coopération entre acteurs et propose de créer un "pacte social".

"Il ne fait pas de doute que la transition énergétique provoquera des destructions d’emplois, notamment dans les activités basées sur l’énergie fossile ou très émettrices de CO2. Certaines activités industrielles par exemple pourraient être impactées. Symétriquement, il est possible, mais pas certain, que la progression des emplois de l’économie verte compense totalement ces pertes. Certes, il y aura des transferts, il y aura des créations, mais le risque est qu’ils ne soient pas simultanés. Par conséquent, une approche holistique de la question sociale s’impose. Il s’agit d’évaluer les opportunités et les risques, de manière transversale, filière par filière, région par région et branche par branche. La transition sera socialement acceptable si elle est anticipée et si les ajustements se font au plus près du terrain et des acteurs concernés", explique-t-elle.

Des conséquences dans le nucléaire

Laurence Parisot dresse par ailleurs une analyse détaillée dans différents secteurs de l’énergie, des transports et du bâtiment.

Dans le secteur de l’énergie, elle relève l’arrivée de nouvelles compétences comme celle de la maîtrise des données et des compétences technico-juridiques. Pour le secteur du nucléaire plus particulièrement, l’administratrice d’EDF note que "si la PPE prévoit des fermetures au-delà de la centrale de Fessenheim, il est évident que les effets en termes d’emplois pourraient être significatifs. Une tranche en activité génère environ 2 000 emplois directs et indirects, dont 500 agents EDF et 250 emplois filière. En revanche, une tranche à l’arrêt conserve au cours des cinq premières années entre 750 et 500 emplois puis 200 emplois les années suivantes. Ces chiffres ne tiennent pas compte des emplois induits et des risques d’appauvrissement des bassins d’emplois concernés".

En vue de la fermeture des centrales à charbon en 2022, qui concerne quatre sites, la mission estime le total des emplois concernés à 1 400 emplois directs et indirects. Deux appartiennent à EDF, à Cordemais (411 salariés hors prestataires) et au Havre (250 personnes) et deux à l’entreprise allemande Uniper, celle de Gardanne (180 emplois) et celle d’Emile-Huchet à Saint Avold (150 emplois).

Dans le secteur du bâtiment, elle relève que "tous les métiers sont concernés", aussi bien en amont du chantier (architectes, bureaux d’études, ingénieurs…) que "dans les gestes métiers" qui doivent intégrer l’isolation thermique.

Pour le secteur du transport, la mission se penche à la fois sur les impacts de la production de véhicules thermiques et électriques mais aussi sur les enjeux de la sortie du diesel, qui pourraient concerner 12 000 emplois.

Les 12 recommandations de la mission

 
  1. Créer un dashboard des emplois directs et indirects de la transition énergétique ;
  2. Se poser la question de la visibilité et de l’attractivité des diplômes ayant une dimension transition énergétique ;
  3. S’assurer que toutes les formations concernées intègrent les dimensions d’interdisciplinarité et de maîtrise systémique indispensables à la conduite de la transition énergétique ;
  4. Se poser la question de l’attractivité des parcours de formation des opérateurs et ingénieurs de l’industrie nucléaire ;
  5. Faire en sorte que la formation théorique s’accompagne de formations pratiques avec les entreprises et sur des cas réels ;
  6. Donner la possibilité et encourager les branches professionnelles à réviser à un rythme plus soutenu qu’aujourd’hui les référentiels métiers ;
  7. Favoriser des formations doubles alliant transition énergétique et transition numérique ;
  8. Suggérer à la nouvelle agence France Compétence d’ouvrir un chantier spécifique à la transition énergétique ;
  9. Développer des formations spécifiques destinées aux fonctionnaires d’État d’une part et aux fonctionnaires territoriaux d’autre part ;
  10. Installer une instance de partage d’informations réunissant les ministères de l’Environnement, de l’Économie et des Finances, du Travail, les représentants du CNI, les organisations d’employeurs et les organisations de salariés, se réunissant 2 fois par an. Le pilotage de la transition énergétique passe par une meilleure prise en compte simultanée des enjeux énergétiques, des problématiques spécifiques des filières industrielles des questions sociales de reconversion et de revitalisation ;
  11. Sensibiliser les branches professionnelles à examiner régulièrement les impacts sociaux liés à la transition énergétique dans leur domaine ;
  12. Inciter les régions et les grandes collectivités locales à suivre très régulièrement en collaboration avec les organisations d’employeurs et les organisations de salariés les impacts locaux de la transition énergétique afin de mettre en place le plus en amont possible les meilleurs instruments permettant les transitions réussies.

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Aline Brachet, journaliste