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Start-up nation : les universités sont "très présentes dans les dossiers du PIA et très peu dans les vitrines" (P. Lévy)

"L’idex a été une super contrainte : sans elle, on n’aurait pas fait les 4/5e de ce que nous avons fait. Cela a apporté un regard international, une stimulation", estime Patrick Lévy, président de l’université Grenoble-Alpes et trésorier de la Curif, interrogé par AEF info sur la place des universités de recherche françaises, en particulier l’UGA, au sein de la "start-up nation". Reconnaissant que les universités manquent de visibilité et de présence dans les grands lieux dédiés aux start-up et qu’il y a là "une forme de contradiction", il estime néanmoins que l’important "est de permettre l’émergence et la croissance des projets". Patrick Lévy témoigne aussi des "incompréhensions" qui existent entre le monde de la valorisation et celui des entrepreneurs, "culturellement différents".

Patrick Lévy, président de l'université Grenoble-Alpes

AEF : Contrairement aux grandes écoles de commerce et d'ingénieurs, les grandes universités françaises de recherche sont très peu présentes dans les lieux emblématiques de la "start-up nation" (lire sur AEF info). Comment réagissez-vous à ce constat ?

Patrick Lévy : Le constat est juste. L'une des raisons est que nous avons un peu externalisé notre activité de valorisation, notamment à Grenoble-Alpes : le fait d'avoir une filiale de valorisation de 15 millions d'euros de chiffre d'affaires par an, qui a créé 80 start-up et 900 emplois actifs, et d'être acteurs de la Satt, fait que nous déléguons les tâches. Et puis, il faut aussi voir que pour des établissements comme HEC, il est vital d'être dans ces lieux, car c’est au cœur de leur activité. Nous, c’est plutôt pour nous affirmer comme un acteur important.

Il y a une forme de contradiction à ne pas apparaître c'est vrai, car nous voulons aider à la construction de ces filières, dans les nanotechnologies, l’énergie, la santé, l’intelligence artificielle, etc. Nous sommes très présents dans les dossiers du PIA et très peu dans les "vitrines". Nous ne sommes pas dans les délégations du CES à Las Vegas par exemple, en tout cas pas en tant qu’université. En revanche, l’écosystème grenoblois y est bien présent sous la bannière "French Tech in the Alps", qui y a accompagné 30 ou 40 start-up.

AEF : Et cela vous convient-il ainsi ?

Patrick Lévy : Je me suis posé la question d'aller au CES cette année. Mais il y a un choix à faire, un deal entre les acteurs de l’écosystème : on peut convenir que c’est tout l’écosystème qui doit apparaître, mais alors, il faut être très présent au sein de cet écosystème. Et cela prend du temps à construire, il faut mettre ensemble tous les acteurs. À la fin, ce qui relève du domaine de la représentation, comme aller à Las Vegas, ne semble pas être une priorité. Ce n’est pas forcément une bonne chose… Très certainement, il faut un responsable politique qui porte la parole de l’université, y compris en matière d’innovation.

Mais s’il y a un choix à faire à cette étape, cela me convient plutôt. Nos relations avec l’industrie sont bonnes, à tel point que dans le cadre du projet 3IA grenoblois par exemple, le privé a mis plus d’argent que prévu et nous devons maintenant demander aux collectivités territoriales de contribuer pour rétablir l'équilibre ! Notre outil est largement reconnu. Donc je ne pense pas qu'il faille systématiquement être dans tous ces lieux. Cela m’intéresse davantage de permettre l’émergence et la croissance des projets. J’aimerais d’ailleurs être acteur dans un fonds d’investissement public.

à lire dans le Dossier "les universités et la start-up nation"

 

AEF : Cette mauvaise visibilité des universités est-elle une question de moyens ou de culture, à vos yeux ?

Patrick Lévy : Un peu des deux ! En matière de professionnalisation, à l'université, il faut voir d'où l'on vient. À Grenoble, au sein de la direction déléguée à la recherche et à l’innovation, cela ne fait que 4 ou 5 ans que nous avons des juristes spécialisés en droit de la propriété intellectuelle, des experts des brevets ou du licensing. Tout ça est récent. Et nous avons certainement mis un peu moins d’énergie à nous donner de la visibilité internationale en matière de communication.

AEF : Voyez-vous une sorte de déconnexion entre le monde de la valorisation et celui de la "French tech", des start-up et de l’entrepreneuriat ?

Patrick Lévy : Au fond, la French Tech, c'est quoi ? Un open space, du brassage, de la mise en réseau d’entrepreneurs. C’est très différent du processus standardisé qui consiste à amener un projet né dans un laboratoire vers un projet d’entreprise. Et en effet, il peut y avoir des incompréhensions entre ces deux mondes, quelques difficultés comme cela a pu être le cas dans l’appel d’offres de la BPI sur les deep tech. Ce sont deux mondes qui se parlent mais qui, culturellement, sont différents. Les uns partent des laboratoires, les autres des entrepreneurs. Et la dynamique French Tech ne peut pas seulement reposer sur la dynamique de valorisation.

AEF : Où en êtes-vous à l’UGA en matière de création d’entreprises ?

Patrick Lévy : Nous avons été plutôt pas mal notés par le jury des idex dans ce domaine, et la présence du CEA Tech change la donne - notamment sur le volume de contrats industriels. Nous comptons une soixantaine de start-up actives aujourd'hui, c’est-à-dire de spin-off issues des laboratoires ; et nous accompagnons environ 150 projets entrepreneuriaux étudiants dans le cadre du pôle Pépite, avec une quarantaine de start-up créées en 3-4 ans. Évidemment, la valeur économique de ces entreprises est très diverse.

AEF : Diriez-vous que les initiatives d’excellence ont changé la donne en matière d’innovation pour les universités ?

Patrick Lévy : L'idex a été une super contrainte : sans elle, on n’aurait pas fait les 4/5e de ce que nous avons fait. Cela a apporté un regard international, une stimulation, et je trouve que le jury est en réalité beaucoup plus subtil qu’on ne l’a entendu dire : il ne prétend pas que le "modèle ultralibéral" est formidable.

Les critères d’évaluation utilisés pour distribuer les moyens du PIA sont plus nombreux que pour calculer la dotation globale de fonctionnement, dans laquelle l’élément historique fort reste le nombre d’étudiants. Aujourd’hui, le critère de la qualité de la recherche reste plus important que celui de la qualité de la valorisation, mais cela peut changer.

L’UGA a un budget de 500 millions d’euros. L’idex, les labex et les idefi, représentent 25 millions d’euros par an : c’est cela qui nous permet de mener des projets, avec un facteur 10 en termes d’efficacité. Par exemple, nous avons pu soutenir l’entrepreneuriat étudiant, via les Pépite, par de la formation, du coaching, des appels à projets, des lieux dédiés, etc. Via le collège doctoral, l’idex finance aussi l’entrepreneuriat des doctorants. Et l'idex booste aussi les initiatives de la recherche allant vers la valorisation, par exemple en ingénierie quantique pour laquelle nous avons conçu un programme pluridisciplinaire, financé des thèses et obtenu un ERC Synergy grant (projet QuCube). Les industriels sont hyper attentifs à cela. Enfin, nous avons monté des appels d’offres en valorisation, qui ont aidé à financer des spin-off en plus des apports de la Satt et de la filiale de valorisation. L’idex a donc permis de professionnaliser, d’amplifier. Finalement, il va peut-être devenir naturel d’aller au CES de Las Vegas !


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Sarah Piovezan, journaliste