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Olivier de Mazières à des entraîneurs de football : "Vous êtes les capteurs en matière de radicalisation"

"Il y a des signes qui doivent vous faire tilt !" Devant une quarantaine de cadres et d'entraîneurs de la Ligue Méditerranée de football réunis à Aix-en-Provence (Bouches-du-Rhône), mercredi 6 février 2019, Olivier de Mazières anime une session de sensibilisation sur la radicalisation violente, à laquelle AEF info assistait. Le préfet de police détaille, durant deux heures, les comportements auxquels les entraîneurs doivent être attentifs, explique le processus de signalement et détaille le travail des services de renseignement. Malgré cet exercice de pédagogie, les éducateurs semblent peu à l'aise avec cette démarche.

Olivier de Mazières, préfet de police des Bouches-du-Rhône, lors de la session de sensibilisation devant la Ligue Méditerranée de football, mercredi 6 février 2019 à Aix-en-Provence.

"Le premier étage de la détection des personnes radicalisées, c'est de récupérer le renseignement. Il faut que nous ayons des capteurs, et les capteurs, c’est vous." C’est par cette formule directe qu’Olivier de Mazières livre son message à une quarantaine d’éducateurs, entraîneurs de football en formation et cadres la Ligue Méditerranée de football, mercredi 6 février 2019, à Aix-en-Provence. Le préfet de police des Bouches-du-Rhône, ex-chef de l’état-major opérationnel de prévention du terrorisme (lire sur AEF info), a été sollicité par la plus grosse ligue de football de la Fédération française de football. Avec plus de 116 000 licenciés dans la région Paca, dont 45 000 dans le seul département, c’est "un sujet à prendre au sérieux", note Éric Borghini, président de la LMF, à l’initiative de cette demi-journée, après une première de ce type organisée par le comité régional olympique et sportif en août 2018.

"Appliquez les règles de votre sport !"

"On a senti le besoin d’organiser cette formation", explique Éric Borghini à AEF info. Les statuts de la Fédération française de football ont été modifiés il y a trois ans "dans le sens d’un renforcement des valeurs de la République", mais n’ont pas mis de frein à des pratiques comme "les prières en groupe dans les vestiaires avant les matchs, le refus de saluer les arbitres féminins, de changer de vêtements devant les coéquipiers", déplore-t-il. Olivier de Mazières livre son premier conseil : "Appliquez les règles de votre sport, sinon le jeune va communautariser votre club !"

Sports et radicalisation

 

"Depuis l’attentat de Mohamed Merah en 2012, il n’y a pas une exception où un terroriste n’est pas pratiquant d’un sport de haut niveau ou de façon intensive", assure Olivier de Mazières en citant en premier lieu les sports de combat et la pratique quotidienne de la musculation. Le foot "sport dominant" est "un des sports collectifs les plus touchés par la radicalisation", tout comme le futsal. Dans les régions lyonnaise et parisienne, les équipes féminines de basket seraient particulièrement concernées. Dans tous les cas, l’objectif est le même : obtenir un "endurcissement".

Intervenant aux côtés du préfet, le commissaire de police chargé de la coordination de la lutte contre la radicalisation dans le département ajoute d’autres indicateurs : "Le rejet de l’institution et des autres, l’interdiction d’écouter de la musique, les discours complotistes" ou encore le fait de visionner ou de faire visionner des vidéos violentes sur un téléphone dans les vestiaires. Autant de signes d’une "rupture comportementale" à l'image également des "changements physiques" (port de barbe, régimes alimentaires stricts), auxquels les entraîneurs doivent être attentifs, et des messages de parents "démunis", qui n’arrivent plus à établir un contact avec leurs enfants. "C’est un cumul de facteurs. Vous les voyez, au quotidien, plusieurs fois par semaine, à l’entraînement et au match", insiste-t-il.

Signaler en cas de doute

"Plus on aura de capteurs comme vous sur le terrain, plus on pourra 'récupérer' en amont ces personnes", abonde le préfet de police. "Nous devons détecter la 'radicalisation violente'. Les deux termes sont importants", rassure-t-il. "Quelqu’un qui a une pratique radicale de la religion n’est pas un problème. En revanche, quand il incite à la haine, à la violence et au terrorisme, là, ça doit vous intéresser."

"Je ne vous demande pas de déterminer si l’individu est dangereux. Il en est hors de question, c’est trop lourd pour vos épaules", affirme Olivier de Mazières en détaillant le rôle des différents services de renseignement. Leur travail permet, au bout de quinze jours et après une réunion du groupe d’évaluation départemental, de dégager un "profil" de l’individu signalé : "S’il est très dangereux, ce sera la direction général de la sécurité intérieure. S’il fait partie du 'moyen spectre', ce sera le renseignement territorial ou la gendarmerie".

Mais, très probablement, "vous allez être confrontés à des individus du 'bas spectre', ceux pour lesquels il n’y a pas besoin d’un suivi policier". "90 % des signalements donnent lieu à une clôture du dossier. Cela ne donne rien en termes de poursuites pour radicalisation", illustre le coordonnateur de la lutte contre la radicalisation. La réponse sera alors davantage éducative et sociale. En revanche, "le petit pourcentage qui reste, il ne faut pas passer à côté", estime le policier.

La rapidité du passage des personnes radicalisées entre "bas" et "haut du spectre" est "une constante", rappelle en outre Olivier de Mazières. Et de noter par ailleurs que les services de renseignements sont "démunis" face aux "fous solitaires", des personnes qui disent agir au nom de l’islam mais sont touchées par une maladie mentale.

"On ne va pas détruire la vie des gens"

Le préfet de police, qui a animé plusieurs autres sessions de sensibilisation, anticipe les réactions de la salle : "C’est très important que je vous parle de tout ça, ça fait tomber les défiances. Beaucoup de citoyens disent : 'Je ne suis pas flic, ce n’est pas à moi de juger. Dans l’immense majorité, il ne se passera rien.' C’est pour nous protéger et les protéger, car ce sont des gosses. Ils ont entre 16 et 25 ans".

Les actions possibles

 

Le numéro vert 0 800 005 696 communiqué lors de la session par le préfet sera diffusé auprès des adhérents. Olivier de Mazières recommande d’afficher "dans tous les clubs" la campagne stop-djihadisme.gouv.fr. La liste des indicateurs d’une radicalisation violente sera également transmise pour être diffusée aux entraîneurs. S’appuyer sur les réunions sur l’organisation de matchs "sensibles" avec la préfecture de police pour "mieux se connaître" et échanger des informations est avancé. Les noms des référents radicalisation au sein de la ligue et de la direction de la jeunesse et des sports sont échangés. Eric Borghini souhaite qu’un module de formation sur la radicalisation violente soit monté par la préfecture de police soit dispensé au sein de l’Institut régional de formation du football à destination de plusieurs milliers d’éducateurs, 1 100 arbitres et d’une cinquantaine de délégués.

"On a neuf chances sur dix de se tromper", réagit un éducateur, pour qui le signalement "n’est pas évident". "Vous avez une chance sur dix de ne pas vous tromper", rétorque Olivier de Mazières. "Les neuf signalement sur dix qu’on classe, c’est parce que nous avons travaillé dessus".

"On ne va pas détruire la vie des gens, nous agissons dans un cadre contrôlé", souligne le préfet en référence au contrôle des services de renseignement par la CNCTR. "Si quelqu’un ne veut pas faire de signalement et qu’il y a un attentat, il s’interrogera en son âme et conscience, et avec la justice, aussi ! Le 1er octobre 2017, j’étais le premier arrivé à la gare Saint-Charles, les deux jeunes filles [victimes d’une attaque au couteau], je les ai vues" (lire sur AEF info), raconte-t-il, visiblement ému.

Pour les éducateurs, La peur de trahir

"Faire un signalement n’est pas une trahison de la part des éducateurs", reprend Éric Borghini. "C’est une simple vérification", ajoute le président de la Ligue Méditerranée de football, selon lequel "il n’est pas question que les agents qui signalent soient inquiétés". Un entraîneur demande en quoi consistent les vérifications faites par les services de renseignement. Olivier de Mazières évoque le "criblage" via la consultation des fichiers (antécédents judiciaires et FSPRT), la réalisation d’une enquête d’environnement, l’intervention sociale, une éventuelle convocation "pour fermer la porte" et la possibilité de déplacer de postes les personnes qui occupent des fonctions à risque.

Un autre éducateur demande au préfet de police si "le vivre ensemble n’est pas une valeur plus forte que la dénonciation". "Ma conviction, c’est que nous aurons répondu à une grande partie des problèmes de radicalisation quand nous aurons trouvé les réponses aux enjeux socio-économiques", mais pour le préfet de police, "prévention et répression ne sont pas incompatibles".

Deux données illustrent les réticences de ce milieu sportif à faire des signalements. Aucun incident relatif à des questions de radicalisation n'a été signalé à la ligue de football via "L’Observatoire des comportements", destiné à recenser les faits de violences. Par ailleurs, d’après Olivier de Mazières, une seule personne faisant partie du milieu du football a été signalée dans les Bouches-du-Rhône.

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Judith Blanes, journaliste