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Absence d’évaluation, effets limités : un an après le lancement de la PSQ, deux chercheurs dressent leur bilan

"Il n’y a finalement pas eu de véritable lancement de la police de sécurité du quotidien", estime Sebastian Roché, directeur de recherche au CNRS. "Cette réforme sera effective uniquement dans les zones où les chefs de service sont déjà convaincus par cette philosophie", souligne Mathieu Zagrodzki, chercheur associé au Cesdip. Un an après le lancement officiel de la police de sécurité du quotidien, les deux sociologues reviennent pour AEF info sur l’impact de la réforme. Ils déplorent notamment le manque d’évaluation de la "PSQ".

"On est loin de la promesse initiale", regrette Mathieu Zagrodzki. Dans un entretien à AEF info, le sociologue, chercheur associé au Cesdip, revient sur le déploiement de la police de sécurité du quotidien, officiellement lancée le 8 février 2018 (lire notre dossier). Le chercheur note notamment que le lancement du "Lab PSQ", outil d’évaluation de la réforme, a été plusieurs fois retardé (lire sur AEF info). "L’idée était justement de réunir régulièrement des acteurs de la mise en œuvre de la police de sécurité du quotidien et des chercheurs, pour évaluer l’avancée de la réforme", regrette-t-il. "Un dispositif d’évaluation indépendant de cette réforme était une promesse assez centrale et séduisante, cela aurait constitué une vraie nouveauté dans les politiques publiques en France."

Un manque "préjudiciable"

"L’absence d’outil d’évaluation est forcément préjudiciable, lorsque l’on réalise la complexité de l’action policière dans les zones pauvres, et le degré d’animosité existant entre la population de ces zones et la police", explique également Sebastian Roché, directeur de recherche au CNSR et auteur de De la police en démocratie (1). "Traditionnellement, le ministère de l'Intérieur ne dispose pas des capacités techniques pour évaluer ses politiques, n’a pas l’habitude d’évaluer ou de présenter publiquement ses évaluations", note le directeur de recherche. "Il possède donc de nombreux handicaps dès le départ, auxquels viennent se confronter les annonces politiques." Par conséquent, "il est nécessaire de mettre en place des outils fins, capables d’enregistrer des progrès modestes que la PSQ pourrait amener", souligne Sebastian Roché.

"Le Lab PSQ porte le nom de laboratoire", note également le professeur. "Il faudrait donc par conséquent qu’il fasse de la recherche, qu’il comporte des chercheurs et qu’il soit doté d’un budget de recherche adéquat. Le ministère a besoin d’une telle mutation", estime-t-il. Et d’observer que "l’institution policière, et c’est vrai pour l’ensemble de la fonction publique, souffre d’une grande méconnaissance du monde de la recherche". "Les commissaires ne savent pas qu’une grande science de la police se construit à l’international."

Une "supervision nationale" jugée insuffisante

Au-delà du "Lab PSQ", "le budget d’évaluation de la police de sécurité du quotidien n’a pas non plus été véritablement mis en œuvre", observe Mathieu Zagrodzki. Selon lui, "le Chemi reçoit chaque année une enveloppe budgétaire pour financer la recherche". "Sur l’année 2018, au moins un projet lié à la police de sécurité du quotidien a été financé. En outre, il devait y avoir un budget spécifique lié à l’évaluation de la police de sécurité du quotidien, qui n’a plus été évoqué", déplore le sociologue. Le chercheur estime également qu'il y a bien une "supervision nationale" du dispositif : "La hiérarchie demande des remontées du terrain, des comptes-rendus de ce qui est fait, en police comme en gendarmerie", relève-t-il. "Mais une évaluation précise d’un dispositif ne peut se faire à distance, via le remplissage de tableaux et de statistiques."

À l’heure actuelle, les budgets alloués à la recherche permettent certes "d’ouvrir des terrains sur quelques départements", mais pas de couvrir une zone d’évaluation large. "Il faut souligner qu’entre financer des recherches et acheter des équipements, du matériel, rénover des commissariats, c’est logique que le ministère privilégie d’améliorer les conditions de travail des policiers et des gendarmes", ajoute Mathieu Zagrodzki.

"Nous ne disposons toujours pas d’éléments doctrinaires, d’évaluation mise en place, pas vraiment d’association des universitaires à l’exception d’une étude de l’université de Savoie", regrette également Sebastian Roché. "Nous nous trouvons face à une réforme qui n’en prend pour le moment pas la forme, qui n’a pas fixé de cap, qui laisse remonter les choses du terrain", ajoute le professeur de l’IEP de Grenoble. "Nous nous trouvons historiquement dans un système centralisé, il est par conséquent très difficile d’imaginer à l’échelon local qu’il est possible de prendre l’initiative."

La question du portage politique

Mathieu Zagrodzki estime que le changement de ministre de l'Intérieur, en octobre 2018, a "pesé" sur la mise en œuvre de la réforme. "La police de sécurité du quotidien partait d’une promesse présidentielle, mais était particulièrement liée au précédent ministre de l'Intérieur", estime-t-il. "Lors du départ de Gérard Collomb (lire sur AEF info), le sujet n’a pas vraiment été repris par son successeur, Christophe Castaner. Finalement, on se rend compte que ces promesses sont conjoncturelles et sont liées à une personne ou à un programme, mais ne font pas partie d’une culture administrative plus générale." Et de poursuivre : "S’est ajoutée la crise des 'gilets jaunes', la PSQ n’est donc plus la préoccupation centrale du ministère. C’est compréhensible, mais cela induit chez moi une forme de fatalisme : cette réforme ne s’est pas instaurée dans les mœurs politiques administratives."

Il rappelle en outre que "certains éléments de la police de sécurité du quotidien ont pris du retard". "C’est notamment le cas de certains quartiers de reconquête républicaine, dont la deuxième vague aurait dû avoir lieu en janvier 2019", souligne Mathieu Zagrodzki (lire sur AEF info), prenant l’exemple de "celui à cheval sur le Xe et le XVIIIe arrondissement de Paris, qui est en stand by". Christophe Castaner a annoncé, vendredi 8 février 2019, le lancement de 17 "quartiers de reconquête républicaine" supplémentaires en 2019 en plus des quinze déjà prévus (lire sur AEF info). "En zone gendarmerie, des 'départements mieux accompagnés' avaient été annoncés par Gérard Collomb. J’ai visité plusieurs brigades situées dans ces zones, et qui n’ont pas bénéficié des renforts ou des évolutions promises."

Sebastian Roché déplore de son côté "le manque de détermination de Gérard Collomb en tant que ministre de l'Intérieur". "Il était nécessaire d’avoir une vision politique pour mettre en œuvre une telle réforme", détaille le directeur de recherche. "Cette vision était présente dans le programme d’Emmanuel Macron. Il aurait donc été possible de s’appuyer dessus", pointe Sebastian Roché. "Finalement, une approche beaucoup plus timide et technocratique aura été retenue, avec l’utilisation d’instruments : les fameuses tablettes numériques." Selon lui, "on retrouve finalement les approches assez classiques du fonctionnement du ministère de l'Intérieur, technique, mais sans vision politique, refermée sur la place Beauvau". "Même l’Inhesj, du fait de son caractère interministériel, n’aura pas été associé à des formes d’évaluation."

La PSQ "toujours considérée comme secondaire"

Pour Sebastian Roché, la police de sécurité du quotidien "est toujours considérée comme secondaire". "C’est-à-dire qu’une actualité va toujours la contrarier", note-t-il. "La réforme est ambitieuse et il y a beaucoup de perturbations. Il fallait donc se préparer en amont", ajoute-t-il. "Le mouvement des 'gilets jaunes' ne pouvait pas être anticipé en février 2018. Aujourd’hui, il mobilise largement les services." Et d’ajouter : "C’est un phénomène qui avait été observé lors de la mise en œuvre de la police de proximité en 1997, avec la préparation de la Coupe du monde de football organisée l’année suivante. Il fallait donc prendre en compte la survenue d’un événement dans la mise en place de la PSQ."

De manière générale, Sebastian Roché estime que le ministère de l'Intérieur "a récupéré des éléments déjà existants en annonçant que c’était la PSQ". "C’est le cas des brigades de contact de la gendarmerie (lire sur AEF info), de mesures technologiques, comme les tablettes", observe-t-il. "Mais on laisse de côté la question de redevabilité de la police envers les citoyens, qui implique la création de mécanismes locaux, de rendre des comptes, et la question de l’égalité, sur les contrôles d’identité au faciès par exemple. Le ministère n’arrive pas à conceptualiser ces deux éléments centraux, à les porter politiquement."

Des effets positifs

Mathieu Zagrodski reconnaît cependant des effets positifs à la police de sécurité du quotidien, "que ce soit en QRR ou pas". Il cite notamment l’exemple d’une grande commune de la banlieue parisienne, où le chef de circonscription a pu "bénéficier d’une certaine souplesse au niveau des effectifs". "Il a ainsi pu mettre en place une unité spécifiquement PSQ, dédiée à la résolution de problèmes. Les policiers prennent les doléances des bailleurs, des habitants, de la municipalité", décrit le sociologue. "Ils sont dans un travail de contact, plus sur le long terme, de sécurité et de tranquillité." Selon lui, la réforme peut donc trouver un écho "dans les endroits où se trouve un chef de service convaincu, motivé, et disposant de quelques ressources". "À Nantes, par exemple, la mise en œuvre d’une patrouille pédestre satisfait les commerçants. Çà et là, des points intéressants se mettent en place" (lire sur AEF info).

"Le gros avantage de la police de sécurité du quotidien par rapport à la police de proximité réside en l’autonomie qui a été laissée à la hiérarchie locale", ajoute Mathieu Zagrodski. "Il n’y a pas de doctrine rigide qui est tombée d’en haut. La philosophie est la même partout, mais l’application tient compte des spécificités locales, selon les besoins du chef de service", explique-t-il. "Cela permet d’être un peu optimiste quant au futur de la réforme. Cependant, sans portage national fort, celle-ci sera effective uniquement dans les zones où les chefs de service sont déjà convaincus par cette philosophie."

(1) Paris, Grasset, 2016, 376 pages.

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Raphaël Marchal, journaliste