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Olivier de Mazières : "La lutte contre la radicalisation violente fait partie de mes grandes priorités"

"La lutte contre la radicalisation violente fait partie de mes trois grandes priorités", déclare Olivier de Mazières à AEF info. Le préfet de police des Bouches-du-Rhône estime que "tout le monde est amené à détecter des signes de radicalisation". L’ex-chef de l’état-major opérationnel de prévention du terrorisme détaille la "méthode" appliquée ce département, qui compte 420 personnes inscrites au FSPRT. Interrogé sur la relation entre le trafic de stupéfiants – encore très implanté dans le département malgré un meilleur bilan de la criminalité enregistrée en 2018 – et le terrorisme, il note qu'"aucune affaire n’a démontré de liens". Olivier de Mazières revient en outre sur les actions lancées dans le cadre de la police de sécurité du quotidien, alors que le second "quartier de reconquête républicaine" du département a été lancé en janvier 2019 à Marseille.

Olivier de Mazières, préfet de police des Bouches-du-Rhône.

AEF info : Vous animiez en personne, mercredi 6 février 2019, une réunion de sensibilisation sur la radicalisation devant une quarantaine de cadres et entraîneurs de la Ligue Méditerranée de football (lire sur AEF info). La prévention de ce phénomène est-elle stratégique dans le milieu sportif dans les Bouches-du-Rhône ?

Olivier de Mazières : Oui, il s’agit d’un enjeu particulier au niveau national et d’un axe majeur de travail dans les Bouches-du-Rhône. Les espaces sportifs sont un des lieux de convergence d’individus radicalisés, parfois même un ciment entre des personnes qui peuvent constituer un groupe sous l’emprise d’un individu prosélyte. La pratique sportive permet un endurcissement des corps dans une logique d’endoctrinement religieux et de passage à l’acte. Les salles de musculation et l’ensemble des clubs de sports collectifs peuvent être menacés par des comportements communautaristes. Le football étant le sport roi, il est le plus touché par ce phénomène. Il peut y avoir des tentatives d’entrisme, notamment dans les petits clubs.

Dans les différentes disciplines, cela se traduit par autant d’indicateurs qui doivent nous alerter sur la possible radicalisation : le refus de se déshabiller devant les autres, d’accepter les femmes dans le club, de se conformer aux règles sportives, comme au judo, le refus de saluer son adversaire au motif qu’on ne s’incline que devant Allah.

De façon plus globale, la lutte contre la radicalisation violente fait partie de mes trois grandes priorités, avec la lutte contre les stupéfiants et son corollaire, les règlements de compte, ainsi que la délinquance générale, contre laquelle nous luttons avec la mise en place de la police de sécurité du quotidien. Marseille est une grande ville et, de ce fait, la population communautarisée est assez importante.

AEF info : En matière de prévention de la radicalisation, quel plan d’action avez-vous mis en place en direction des milieux sportifs ?

Olivier de Mazières : La direction régionale de la jeunesse et des sports a installé un référent "radicalisation" avec lequel nous travaillons, depuis fin 2018, à la mise en place d’un programme de formation pour les dirigeants et animateurs sportifs. J’ai déjà dispensé une formation devant le comité régional olympique sportif français, à laquelle assistaient tous les présidents de ligues départementales et régionales, fin août 2018. C’est à leur demande que je suis intervenu devant la Ligue Méditerranée de football.

420 inscrits au FSPRT

 

Début février 2019, un peu plus de 420 personnes résidant dans les Bouches-du-Rhône sont inscrites FSPRT, indique la préfecture de police. Un chiffre qui oscille régulièrement entre 410 et 470.

AEF info : De quels moyens disposez-vous pour lutter contre la radicalisation ?

Olivier de Mazières : Il s’agit avant tout d’une méthode de travail : mailler le terrain pour démultiplier les capteurs et permettre de faire remonter les signaux de radicalisation aux services de renseignement. La vigilance a tendance à baisser en l’absence d’attentat, alors qu’elle doit être permanente. Pour cela, nous devons nous appuyer sur d’autres partenaires que la police et la gendarmerie, telles que les collectivités, et viser des objectifs autant individuels que collectifs : les salles de prière, les écoles clandestines, les clubs sportifs.

Notre première tâche est de renforcer la sensibilisation et les formations sur la détection des signaux, sur la façon de réaliser le signalement et la façon dont nous les traitons. Je l’ai fait auprès d’associations de défense des droits des femmes, d’agents de sociétés de transports collectifs, de personnels de la CAF et de sapeurs-pompiers. Nous faisons le même travail auprès des élus.

Par ailleurs, la préfecture de police a mis en place 11 cellules municipales d’échange sur la radicalisation, plus restreintes que les CLSPD. Huit autres CMER sont en cours de constitution, dont une à Marseille, l’unique à ce stade dans la ville. Elle sera montée dans le IIIe arrondissement, où la Préfecture de police a procédé à la fermeture de la mosquée As-Sounna en décembre 2017. Ces cellules s’accompagnent d’une formation des agents municipaux de guichets, des policiers municipaux, du maire et de ses collaborateurs.

Si la personne signalée ne constitue pas une menace immédiate ou élevée, son cas est traité au sein de la cellule municipale d’échange sur la radicalisation. En effet, de nombreux signalements nécessitent davantage un accompagnement social qu’une intervention policière. Cela nous permet d’intervenir bien en amont, au début de la radicalisation, avant qu’elle prenne une forme violente. Si le signalement est d’une dangerosité plus importante, nous le traitons directement au niveau du GED (groupe d’évaluation départemental), structure chargée du suivi des individus radicalisés.

AEF info : Il s’est beaucoup dit que le renseignement de proximité a été fragilisé ces dernières années. Qu’en est-il dans les Bouches-du-Rhône ?

Olivier de Mazières : Le rôle du renseignement territorial a été réformé, pas affaibli, car il y a eu un recentrage des compétences. Le renseignement territorial traite 40 % des individus suivis, les 60 % sont faits par les autres services – la DGSI, le renseignement pénitentiaire, la DRSD pour les militaires, la gendarmerie et la police judiciaire. Pour des raisons de discrétion, je ne peux pas vous dire combien d’agents travaillent au renseignement territorial. J’insiste à nouveau : tout le monde est amené à détecter des signes de radicalisation, que ce soit au niveau de la police, de l’éducation nationale – qui est un capteur majeur – mais aussi des services fiscaux ou encore de la DNRED.

C’est pour cette raison que ma méthode repose sur trois étages : d’abord, être au plus près du terrain pour recueillir les signalements ; ensuite faire circuler les informations via les instances – CMER, GED, cellule de prévention de la radicalisation et d’accompagnement des familles – et enfin déterminer des actions mutualisées. Par exemple, pour le contrôle de commerces détenus par des personnes radicalisées, nous menons des opérations coordonnées avec l’Urssaf, la Direccte pour le travail clandestin et la PAF pour les étrangers en situation irrégulière.

AEF info : Marseille s’illustre par ses affaires de grand banditisme, trafic d’armes et de stupéfiants. Avez-vous constaté des liens avec le financement du terrorisme ?

Olivier de Mazières : Aucune affaire n’a démontré de tels liens, c’est même plutôt le contraire. Des individus radicalisés ont très vite été écartés par les patrons des réseaux de stupéfiants. Il n’y a pas de mélange des genres. Nous sommes extrêmement vigilants sur ce point car nous ne pouvons pas exclure que des dons soient faits à titre individuel à des commerces radicalisés.

Bilan de la délinquance enregistrée dans les Bouches-du-Rhône

 

La délinquance enregistrée dans les Bouches-du-Rhône a baissé par rapport à 2012, année de création de la préfecture de police (lire sur AEF info), se félicite cette dernière. Les "violences physiques crapuleuses" constatées ont diminué de plus de 59 % en cinq ans, les vols avec violence de 60 %, les vols sans violence de 12 %, et les cambriolages de -14 %. En revanche, les violences physiques non crapuleuses enregistrées par les services de police et de gendarmerie ont augmenté de près de 33 % et les infractions économiques et financières, de 13 %.

En 2018, 771 affaires ont été enregistrées en matière de trafic de stupéfiants (près de -2 % par rapport à 2017) et 1 064 personnes ont été mises en cause (- 10 % par rapport à l’année précédente). La préfecture de police attribue ces résultats au "pilotage renforcé" mis en place depuis 2015 et qui permet à la police judiciaire de centraliser et d’exploiter tous les renseignements de terrain. Depuis la mise en place de cette centralisation et l’exploitation par la police judiciaire de tous les renseignements de terrain, 116 réseaux ont été démantelés et 543 personnes écrouées. En 2018, 68 réseaux ont été démantelés (+36 %) et 177 écroués (+13 %)

Quant aux règlements de compte, ils sont en hausse en 2018 par rapport à l’année précédente, qui avait été "la moins meurtrière" selon la préfecture de police : 21 faits et 23 morts comptabilisés en 2018 (contre 13 faits et 14 morts en 2017). La moyenne annuelle depuis cinq ans se situe autour de 22 faits par an. En 2012, le bilan avait été plus lourd (24 faits et 23 morts). Pour 2019, à ce stade, un fait et un mort ont été constatés, contre respectivement quatre et cinq à la même date l’an dernier.

Le taux d’élucidation des règlements de comptes "est très élevé par rapport à la moyenne nationale qui est autour de 30 %", indique Olivier de Mazières à AEF info. "Nous en avons déjoué sept en 2018, en interpellant les personnes qui s’apprêtaient à en commettre ou alors en protégeant celles qui risquaient d’en être victimes", ajoute-t-il. "Les règlements de compte correspondent à des vendettas entre bandes ou des conquêtes de territoire. Ils sont aussi, parfois, le fruit des coups que nous portons aux trafics de stupéfiants, en créant des appels d’air pour des équipes concurrentes", nuance également le préfet de police.


AEF info : En 2019, des combattants de Daesh devraient revenir sur le territoire français (lire sur AEF info) et, par ailleurs, les premiers condamnés pour des affaires de terrorisme devraient sortir de prison. Comment les services de la préfecture de police des Bouches-du-Rhône s’y préparent-ils ?

Olivier de Mazières : Le retour des djihadistes représente encore un volume faible dans les Bouches-du-Rhône, que je ne peux communiquer. Ils seront tous judiciarisés à leur retour, et beaucoup devraient être incarcérés. Une partie des enfants seront probablement placés en familles d’accueil. Les femmes non combattantes pourraient ne pas être mises en détention. Un protocole a été mis en place par Bernard Cazeneuve lorsqu’il était Premier ministre (lire sur AEF info).

Le procureur de la République m’alertera et nous mettrons en place, notamment pour les enfants, un bilan sanitaire et psychologique et un accompagnement éducatif. Certains enfants font l’objet d’un embrigadement et auront été témoins de scènes extrêmement violentes, dont ils sont parfois les acteurs, par exemple en donnant la mort à des prisonniers. Nous allons devoir suivre ces traumatismes sur le long terme car la décompensation peut ne jamais intervenir ou intervenir à n’importe quel moment. En tant que préfet de police, il faut que je sache où ces personnes résident, où elles sont scolarisées, de manière à intervenir très rapidement en cas de risque de passage à l’acte. Nous devrons actualiser cette information pendant de nombreuses années.

Quant aux sorties de prison, nous avons conçu un dispositif robuste puisque les individus incarcérés pour apologie du terrorisme ou association de malfaiteurs ou radicalisés au cours de leur détention sont suivis par le renseignement pénitentiaire, qui est extrêmement performant, comme j’ai pu le constater lors de nos réunions du GED. Leur suivi à leur sortie se fera avec un service de renseignement de milieu ouvert.

AEF info : Vous l’avez dit, une des façons de lutter contre la radicalisation est aussi d’occuper le terrain. Comment la police de sécurité du quotidien se met-elle en place dans les Bouches-du-Rhône, et plus particulièrement à Marseille ?

Olivier de Mazières : D’abord un renfort d’une trentaine d’agents a été abondé dans chacun des deux "quartiers de reconquête républicaine". Le premier a été mis en place en septembre 2018 dans les IIIe, XIV et XVe arrondissements de Marseille (lire sur AEF info). Le second a été lancé en janvier 2019 dans le centre de la ville – de la gare Saint Charles jusqu’au Vieux-Port, en passant par le quartier de l’opéra.

Je n’ai pas voulu attendre l’arrivée des renforts dans les "quartiers de reconquête républicaine" pour lancer la police de sécurité du quotidien, en février 2018. L’idée était de se servir de la PSQ pour innover avec de nouvelles méthodes de travail. Avec les partenaires – élus, éducation nationale, transports collectifs, services de l’État – nous avons mené une concertation déclinée dans les arrondissements de Marseille et le reste du département. Nous avons fait émerger onze mesures-socles de la PSQ.

La plus importante est la création de conseils de sécurité aussi bien à l’échelle des bassins de vie – 14 ont été identifiés en zone gendarmerie –, que des communes situées en zone police, et des arrondissements pour Marseille. Ils se réunissent tous les 15 jours en présence du maire, du responsable de la police nationale ou de la gendarmerie, et d’autres services. En effet, quand on parle d’insécurité du quotidien aux habitants du département, ils parlent d’abord de stationnement, de voirie, de traitements des ordures ménagères et d’entretien de l’éclairage public, qui relèvent tous de la compétence des collectivités. Les comités d’intérêt de quartier y assistent également, ils représentent les habitants qui sont d’importants capteurs de signalements.

L’idée était de mettre autour de la table l’ensemble des cadres capables d’engager leurs services ou collectivités. Nous avions auparavant des microréunions sur des microterritoires avec des personnes qui n’avaient pas le pouvoir de résoudre rapidement le problème signalé. En choisissant des responsables, nous assurons aussi aux citoyens que leurs doléances ne sont pas abandonnées dans une pile de dossiers, ce qui peut nourrir le sentiment d’insécurité. C’est aussi une façon de mettre en valeur le travail des services. Depuis mai 2018, ces instances partenariales se sont réunies près de 400 fois au total.

AEF info : Quelles autres mesures importantes illustrent la mise en place de la police de sécurité du quotidien ?

Olivier de Mazières : Une autre mesure concerne le pilotage renforcé en matière de transports. Chaque réseau prenait de son côté des mesures de sécurité sans réelle articulation entre eux. Par ailleurs, la loi dite Savary sur la sécurité dans les transports de mai 2016 n’était pas suffisamment appliquée (lire sur AEF info). Je réunis tous les deux mois un comité de pilotage opérationnel, où nous décidons d’actions de contrôles coordonnées sur des axes de transports sensibles du point de vue de la fraude et de la menace terroriste : Aix-en-Provence/Marseille, Marseille/Toulon et la Côte bleue (Carry-le-Rouet, Sausset-les-Pains…).

J’encourage les employeurs à recourir plus fréquemment au criblage des individus travaillant sur des secteurs sensibles des transports. Nous signerons au printemps avec les autorités organisatrices de transports – la région pour la SNCF et la métropole pour la RTM – le premier contrat d’objectifs au niveau national sur la sécurité dans les transports, également prévu par la loi Savary.

Nous avons aussi mis en place avec la fédération du BTP un dispositif "ras le vol". Il a permis de sécuriser 80 chantiers, notamment dans les quartiers relevant de la politique de la ville. Leur activité, qui fournit énormément d’emplois dans le département, représente 7 milliards d’investissement par an dans les Bouches-du-Rhône. Ce travail de prévention se fait avec les médiateurs dans les cités. En mars 2018, nous avons aussi organisé les premières "Assises de la sécurité du BTP", que nous renouvellerons.

(1) Capdepon Romain, "Les Minots, une enquête à Marseille", édition JC Lattès.

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Judith Blanes, journaliste