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Les universités, angle mort de la "start-up nation" française ?

"La France sera vraiment devenue une start-up nation le jour où les étudiants en dernière année de thèse, à la question 'Que comptez-vous faire l’an prochain ?', répondront, comme c’est le cas à Boston, San Francisco ou Haïfa : 'Je n’ai pas encore choisi dans quelle start-up de mon patron de thèse je vais entrer'." Cet extrait du rapport Lewiner sur l’innovation de mars 2018 définit, en creux, le concept flou de "start-up nation", cher à Emmanuel Macron. Alors que Frédérique Vidal veut faire de 2019 l’année de l’innovation sur les campus et prépare des annonces en ce sens, AEF info s’est interrogé sur les raisons de l’absence des universités françaises dans les lieux emblématiques de cette "start-up nation", de Station F au CES Las Vegas, bien mieux investis par les grandes écoles, au risque de disparaître dans un "angle mort". Mais le PIA est peut-être en train de changer la donne.

Le grand hall de Station F, dans le 13e arrondissement parisien, peut accueillir jusqu'à 3000 postes de travail et environ 1000 start-up. SP/AEF

Chaque année au mois de janvier, c’est la même frénésie : tout ce que le pays compte de start-up prometteuses dans le domaine des nouvelles technologies, de structures d’accompagnement à l’innovation, de chefs d’entreprise à l’affût des dernières tendances et d’hommes politiques connectés se retrouve à Las Vegas, au "Consumer electronics show", le plus vaste salon au monde consacré à l’innovation technologique, qui a accueilli en 2019 quelque 180 000 visiteurs.

Avant que les gilets jaunes ne viennent tempérer cet enthousiasme, la France, avec ses 437 start-up présentes cet hiver (soit le 3e exposant derrière les États-Unis et la Chine), avait fait du CES Las Vegas une vitrine pour promouvoir ses jeunes pousses à l’international et polir son image de "start-up nation", emmenée par un président jeune et dynamique. Le tout, fédéré sous la bannière de la "French Tech", symbolisée par un coq rouge stylisé.

à lire dans le Dossier "les universités et la start-up nation"

 

Plusieurs grandes écoles ont investi le CES

Conscientes du potentiel du CES Las Vegas pour aider leurs start-up étudiantes à se faire connaître et s’ouvrir des marchés, plusieurs grandes écoles françaises en ont fait un rendez-vous incontournable : CentraleSupélec et l’Institut Mines-Télécom, sous tutelle de Bercy comme l’est la "French Tech", sont des habitués, tandis que Polytechnique, qui joue à fond la carte de l’entrepreneuriat depuis quelques années, s’y était rendue en 2018. Cette année, l’IMT y est même arrivé "en force", avec 21 start-up incubées dans ses écoles, et en coorganisant sur place "un grand événement avec plus de 1 000 participants", témoigne l’un des meilleurs connaisseurs du CES Las Vegas, le consultant Olivier Ezratty, qui publie chaque année un guide de référence sur le salon.

Une opération business, mais aussi d’image, pour ces écoles d’ingénieurs qui se forgent ainsi une belle visibilité dans le monde de la tech. "La présence au CES permet d’exister dans l’industrie et vis-à-vis de l’ensemble de l’écosystème : les médias, les canaux de distribution, les sociétés en aval et en amont de votre activité, et même les groupes français, en vous découvrant au CES, vont probablement vous prendre un peu plus au sérieux que s’ils vous avaient croisé par hasard en France", explique Olivier Ezratty à l’adresse des start-up.

quelle place pour la recherche ?

Quelques laboratoires ou organismes de recherche font également le déplacement dans le Nevada, comme l’Institut de la vision, Inria ou le CEA Tech, montrant ainsi qu’ils sont "actifs dans l’univers entrepreneurial". "Le CEA Tech Village (1) présentait des pro­jets de recherche et hébergeait plusieurs start-up", note Olivier Ezratty dans son épais rapport, citant quelques-uns de ces travaux de recherche, comme Sigma Cells, "une technologie de cellules intelligentes de batterie légères pour les transports électriques", Face, "une architecture électronique et électrique indispensable pour les véhicules connectés" ou Pixcurve, "un procédé de courbure des capteurs photos permettant de réduire l’encombrement des optiques des appareils photos". La recherche a donc bien sa place, au-delà du seul univers des technologies numériques, à Las Vegas.

Pourquoi, alors, aucune des grandes universités de recherche françaises, en quête de visibilité internationale et de partenariats industriels, ne figure au sein de la délégation française du CES ? Pas de stand "Sorbonne Université", pourtant leader français au classement de Shanghai. Aucun logo de l’Université Paris-Saclay, premier cluster de l’Hexagone. "Les universités ont une approche de l’entrepreneuriat plus sporadique et récente que les grandes écoles", estime Olivier Ezratty, interrogé par AEF info. "Leurs enseignants sont peut-être moins proches de l’industrie – à moins que cela ne soit un stéréotype non vérifié sur le terrain… Mais, certainement, ils communiquent moins, et moins bien. Les incubateurs et accélérateurs des universités françaises sont assez peu visibles dans l’écosystème français. J’en ai entendu parler en 2018 au niveau de PSL, qui s’est activée", note-t-il cependant.

des start-up incubées à l’université sont à las vegas, mais sans leur maison mère

Pourtant, à Las Vegas, on trouve bien des start-up incubées dans les universités françaises, ou créées par des diplômés de l’université : elles sont même assez nombreuses, malgré une majorité de créateurs issus de grandes écoles, comme le montre une étude de la CGE datant de 2015 (lire sur AEF info). L’UPMC était même, à l’époque, la première pouponnière de créateurs de start-up présentes au CES, devant HEC et l’Esiee.

Mais ces grandes universités ne semblent pas voir le même intérêt que les écoles à se rendre sur place : "Notre rôle, c’est d’attirer des business angels, des investisseurs, d’être présents sur le terrain. C’est ce qu’attendent de nous nos start-up, et je pense que Sorbonne Université commence à être bien reconnue sur ce plan", estime Nathalie Drach-Teman, VP recherche, innovation et science ouverte de SU.

"Je ne suis pas convaincue qu’aller au CES augmenterait notre visibilité auprès du grand public. Il est important, en effet, que celui-ci sache que nous sommes un acteur important de l’innovation et de la création d’entreprises, et nous pouvons certainement nous améliorer sur ce plan ; mais cela passe davantage par une meilleure communication sur nos success stories que par une présence dans ces lieux", juge-t-elle.

"Je ne vais pas aller acheter un stand au ces quand une agence le fait pour moi"

 

"Je ne suis pas convaincue qu’aller au CES augmenterait notre visibilité auprès du grand public."

Nathalie Drach-Teman, VP Recherche & innovation de Sorbonne Université

 

"Des start-up créées à l’université de Strasbourg étaient bien représentées à Las Vegas cette année, mais elles y étaient sous la bannière de la région Grand-Est", confirme Michel de Mathelin, VP valorisation et relations avec le monde socio-économique de l’université alsacienne.

"Je ne vais pas aller acheter un stand là-bas quand une agence le fait pour moi !", ajoute-t-il, assurant qu’il "ne souffre pas de ne pas y être" sous ses propres couleurs. Quitte à ne pas en récolter les fruits en termes d’image de marque ? "Quand nous aurons atteint une dimension qui sera assez spectaculaire pour y aller, alors cela me donnera peut-être envie", concède-t-il. En attendant, force est de constater que les universités, en délaissant le terrain de la communication institutionnelle sur ces sujets, prennent le risque d’en rester des acteurs peu repérables.

le salon Vivatech veut attirer l’ESR, y compris la recherche fondamentale

Le CES Las Vegas est-il une exception, à cause de son éloignement géographique ou de son coût ? Prenons un autre exemple : le salon Vivatechnologies, le pendant parisien du CES, qui a lieu depuis quatre ans en mai. En 2018, les exposants issus du monde de l’ESR étaient au nombre de neuf : EM Lyon, HEC, Inria, Institut Mines Télécom, Ionis, MediaSchool CB News, Polytechnique, Télécom ParisTech, et… l’Université Paris-Saclay. Là encore, les universités étaient sous-représentées au regard de leur nombre.

Question de culture ou de priorités ? "Il faut distinguer les exposants des partenaires", répond Maxime Baffert, directeur du salon. "Être exposant, c’est cher : il faut compter 900 euros du mètre carré, et avec les aménagements, un stand de 15 m2 atteint vite 20 000 euros. En revanche, nous avons mis en place une politique très volontariste de partenariats avec le monde académique : en 2018, nous en avons signé une cinquantaine, ce qui a permis aux étudiants de ces établissements de venir gratuitement sur le salon, car le sujet RH est majeur pour les grandes entreprises que nous accueillons par ailleurs."

Parmi ces 50 partenaires académiques – qui ne viennent donc pas avec leurs start-up – 8 étaient de nature universitaire : Sorbonne Entrepreneur, les universités de Cergy-Pontoise, Paris-I, Dauphine, Nanterre, Paris-Saclay, Paris-Sud et l’Upec, selon la liste fournie par Vivatech. "En 2019, notre dispositif 'Talent' mettra notamment en valeur les étudiants entrepreneurs de Paris-I", indique l’équipe du salon, qui "veut que l’ESR s’y sente chez lui". "Même les établissements qui ne font que de la recherche fondamentale sont intéressants, car nous sommes un salon généraliste", assure Maxime Baffert. Après Inria, le CNRS devrait d’ailleurs être exposant pour la première fois en 2019.

Station F, Graal des grandes écoles, déserté par les universités

Souvent, en effet, les universités ne se sentent pas vraiment concernées par les problématiques de la "start-up nation", pas assez connectées, à leur goût, avec la recherche. Aix-Marseille Université, par exemple, ne revendique aucune forme de collaboration avec The Camp, le "campus high-tech" aux airs de soucoupe volante posée dans la garrigue aixoise, qui veut importer les méthodes de la Silicon Valley et a accueilli dès 2015 le ministre de l’Économie d’alors, un certain Emmanuel Macron. "Ce projet a été pensé sans rencontre ni réflexion avec les universités de recherche, alors que c’est là où commence l’innovation", explique le président d’AMU, Yvon Berland. "Nous essayons de monter une convention avec eux, mais nous ne voulons pas être le faire-valoir d’un lieu dont nous ne comprenons, en outre, pas très bien le langage…"

La déconnexion avec les laboratoires, c’est aussi l’une des raisons qui expliquerait l’absence quasi complète des universités dans le plus grand incubateur de start-up du monde, ouvert sur 35 000 m2 voici deux ans, en plein cœur de Paris, par le chef d’entreprise Xavier Niel : Station F. Alors que les grandes écoles les plus prestigieuses s’y pressent – l’Insead y loue 30 postes, HEC 200 (avec un taux de sélection vertigineux à l’entrée, de l’ordre de 5 %), Ponts Alliance 42, l’Edhec 40, ou encore Arts et métiers accélération, qui y compte 72 postes – aucune université n’y a encore ouvert d’antenne.

Un seul centre de recherche, l’ICM (AP-HP, CNRS, Inserm, Sorbonne U), à la gouvernance très atypique mêlant le privé et le public, y a installé son incubateur "Ipeps" (108 postes). Paris-Diderot, grande université scientifique dont le campus se situe de l’autre côté de la rue, pourrait miser elle aussi sur un "effet machine à café" entre chercheurs, entrepreneurs et investisseurs, dans l’un des lieux les plus en vue de la capitale, arpenté quotidiennement par les dirigeants politiques et les patrons de grands groupes français comme étrangers. Mais elle n’a aucun contact avec Station F. Qui, de son côté, n’a jamais donné suite aux sollicitations d’AEF info pour en savoir plus sur ses relations avec l’ESR.

"Le besoin pour nos quelques start-up, en termes d’hébergement et de développement, est plutôt à l’incubateur de Cochin ou Agoranov, voire dans nos laboratoires", répond la présidence de Diderot, interrogée sur le sujet. Tout se passe comme si ces deux mastodontes se regardaient en chiens de faïence. "Paris-Diderot est très orientée vers les sciences fondamentales, c’est un autre monde", confirme Laurent Daudet, enseignant-chercheur à Paris-Diderot, en détachement pour créer sa spin-off "Light on", incubée à l’ESPCI Paris. "On retrouve la séparation écoles/universités, entre ingénierie et sciences fondamentales, même s’il y a toujours un peu des deux de chaque côté."

Paris-Saclay, une présence timide mais qui devrait se renforcer

Comme pour le CES, le monde universitaire n’est cependant pas complètement absent de l’ancienne halle Freyssinet. Mais comme à Las Vegas, il reste "caché" dans un angle mort. Via leur participation au réseau "Pépites", les Comue Paris-Est, USPC, Hesam, Paris-Saclay, PSL, ou encore Sorbonne U, ont la possibilité d’y incuber leurs porteurs de projets étudiants, au sein du programme "Pépite Starter IDF" soutenu par la région. "Mais notre visibilité est nulle, car la région a effacé tous nos logos", confie un responsable de l’innovation dans une Comue parisienne. "C’est un sujet chaud, nous avons eu beaucoup d’échanges avec la région là-dessus, qui nous a assuré que c’est Station F qui n’en voulait pas…"

"Moi, je refuse que Paris-Saclay prenne de l’espace en propre à Station F, qui a une coloration trop numérique : nous, nous faisons de la deep tech, de la vraie", rebondit Tania Di Gioia, directrice de l’innovation à l’Université Paris-Saclay. Et quid de Las Vegas ? "C’est vrai que c’est emblématique. On pourrait développer un programme pour y envoyer nos start-up, mais nous préférons passer par la French Tech et nous l’assumons : nous n’en avons pas les moyens en interne."

 

"Je refuse que Paris-Saclay prenne de l’espace en propre à Station F, qui a une coloration trop numérique : nous, nous faisons de la deep tech, de la vraie."

Tania Di Gioia, directrice de l’innovation à l’Université Paris-Saclay

 

En revanche, Tania Di Gioia se dit "très satisfaite" du stand de Saclay à Vivatech, qui a "eu beaucoup de succès" l’année dernière. "Une quinzaine de start-up sont venues, elles y ont gagné en visibilité auprès des entreprises et des médias", témoigne-t-elle. "Certaines demandent déjà à revenir cette année." L’idée du stand a été largement approuvée par tous les dirigeants de la Comue malgré son coût, assure-t-elle aussi. Comme quoi, la question des moyens n’est pas fondamentalement bloquante.

le monde de la recherche et celui des start-up ont du mal à dialoguer

En réalité, il existe un "gap culturel" entre la mouvance "French Tech", ou "start-up nation", et le monde de la valorisation de la recherche, "même dans ses composantes tournées vers les start-up", analyse Bruno Rostand, directeur de l’innovation et de l’entrepreneuriat à PSL, qui a lancé un fonds d’amorçage pour les start-up issues de ses établissements membres en 2018 (lire sur AEF info) et a été lauréat de l’appel à manifestation d’intérêt "French Tech Seeds" en janvier (lire sur AEF info). "La distance entre ces deux mondes est sans doute en partie inévitable car leurs contextes, cultures, outils et besoins sont assez différents ; pour autant elle est regrettable, car leurs objectifs sont en partie similaires et les synergies sont évidentes", dit-il.

Christophe Schmitt, vice-président entrepreneuriat et incubation de l’université de Lorraine, qui se positionne comme "la plus entreprenante de France" avec ses quelque 300 étudiants-entrepreneurs (lire sur AEF info), abonde dans le même sens : "Les services de valorisation des universités et les Satt restent trop souvent dans une vision très classique : ils font du repérage des technologies disponibles dans les laboratoires pour essayer ensuite d’en faire quelque chose, au lieu de partir aussi des besoins du terrain. Comme si on n’avait qu’à ouvrir grand les armoires de la recherche pour les transformer en innovations… Mais cela ne fonctionne plus comme ça."

 

"Il existe un gap culturel entre la mouvance French Tech, ou 'start-up nation', et le monde de la valorisation de la recherche, même dans ses composantes tournées vers les start-up"

 

"Certaines structures arrivent à se placer à l’intersection de ces deux mondes", reprend Bruno Rostand, citant "Agoranov, et aussi Station F, dans une certaine mesure". "C’est ce que nous essayons de faire à PSL", dit-il. "À une autre échelle, le plan Deep Tech de Bpifrance (lire sur AEF info ici et ici) est une tentative très intéressante d’unifier les choses, ou au moins de les rapprocher…", ajoute-t-il, en pointant une autre différence de taille : "Sur le plan de la visibilité, notamment médiatique, le contraste est saisissant. Il est en effet très difficile d’intéresser les médias grand public aux questions de technologies, transfert et valorisation, alors que la partie French Tech a une forte visibilité."

étudiants VS chercheurs

Mais le débat "innovation/start-up" versus "recherche/deep tech" cache une autre réalité, dont les universités n’ont pas toujours conscience : leur rapport à leurs étudiants. Focalisées sur leurs laboratoires de recherche, leurs enseignants-chercheurs ou leurs doctorants, elles en oublieraient presque que les start-up peuvent aussi être le fait de leurs jeunes premières années, ce que les écoles ont bien compris. Très souvent, les mots "innovation" et "start-up" sont ainsi assimilées, dans l’inconscient académique, à "chercheurs" et "spin-off", très rarement à "projets étudiants". "Alors que la matière première est là : les étudiants des universités sont hypermotivés !", assure Michel de Mathelin, à Strasbourg.

Emblématique de cette "culture du laboratoire" : la toute récente "Cité de l’innovation et des savoirs", qu’inaugurera AMU le 13 mars prochain (lire ici l’interview du VP innovation d’AMU, Éric Berton, sur les objectifs de cette Cité). Projet d’envergure porté par Yvon Berland, la Cité s’est installée fin août dans l’ancien siège refait à neuf de la compagnie maritime SNCM, avec vue sur le port de Marseille. Le bâtiment accueille déjà accélérateurs d’entreprises, incubateurs de grands groupes (L’Occitane et la CMA-CGM), Satt, services de valorisation… Mais pas ou peu d’étudiants, reconnaît le président d’AMU, qui se montre cependant séduit par l’idée, "pour la phase 2". La structure a en effet d’abord été pensée pour "réunir les structures œuvrant à la valorisation du travail des chercheurs et les outils permettant aux industriels d’innover", confirme Éric Berton.

"Pour créer son entreprise, il n’y a rien de comparable en France"

Coordonnateur national du réseau Pépite (Plan étudiants pour l’innovation, le transfert et l’entrepreneuriat), Jean-Pierre Boissin fait en quelque sorte le même constat : "Une de mes grandes fiertés, c’est d’avoir installé Pépite à Station F, soit 40 postes disponibles pour les étudiants entrepreneurs du réseau. Mon grand doute, c’est que je constate que Station F attire beaucoup plus les étudiants de grandes écoles que d’universités, même quand on leur met à disposition des places gratuitement. Pourquoi ? Le bouche-à-oreille fonctionne-t-il mieux dans les écoles ? Est-ce une question de plus grand opportunisme, ou d’ambition ? De codes ? Les présidents d’université ne se battent pas non plus pour y mettre leurs étudiants…", déplore-t-il.

L’endroit semble pourtant sans équivalent pour les jeunes créateurs d’entreprises, malgré son côté indéniablement "bling bling" qu’abhorre une partie du monde universitaire. Camille Morin, diplômée de l’Edhec et co-créatrice de la start-up Tolktoo - qui entend mettre en relation étudiants français et étrangers d’un même campus via un réseau social dédié - ne tarit pas d’éloges sur Station F.

"L’intérêt d’être ici, c’est d’abord la taille : il y a près de 2 000 personnes sur le site, avec une grande variété de programmes qui permettent de créer très facilement un réseau professionnel, ainsi que de nombreux services", témoigne-t-elle. "Des investisseurs sont en permanence présents, il suffit de prendre rendez-vous pour pouvoir présenter son projet en 15 minutes ; et Station F est aussi l’incubateur le plus international, avec des programmes coréens et chinois hébergés en son sein. Pour créer son entreprise, il n’y a rien de comparable en France." Un sentiment partagé par Stéphane Madoeuf, directeur de la majeure digitale à HEC : "Si nous pouvions avoir 100 postes supplémentaires à Station F, nous les remplirions aisément", assure-t-il.

une question de culture

Tous les interlocuteurs d’AEF info l’assurent : si les universités ne sont pas aussi visibles et actives que l’on pourrait s’y attendre au sein de la "start-up nation", c’est avant tout une question de culture. "Les écoles sont soumises à des classements, des labels, de la compétition", explique Michel de Mathelin, à Strasbourg. "Et l’un des critères sur lesquels elles sont jugées depuis une dizaine d’années, c’est la création de start-up. Cela fait partie de leur évaluation, et influe sur leurs ressources. À l’université, les choses sont très différentes. Jamais le MESRI n’a pris ce critère comme indicateur de performance…"

L’une des propositions formulées dans le rapport Lewiner sur l’innovation de mars 2018 (lire sur AEF info) préconise d’ailleurs de "prendre en compte dans les paramètres de calcul de la dotation annuelle des établissements de la recherche publique le nombre de start-up créées et leur valorisation".

Et c’est justement sur ce point, ainsi que sur celui, crucial, des moyens financiers, que le PIA est en train de changer radicalement la donne : en introduisant des évaluations régulières qui obligent les établissements candidats à démontrer leurs performances en matière d’innovation et de contribution au développement économique, il a semé des graines sur tout le territoire, qui commencent à porter leurs fruits.

le pia pourrait changer le visage de l’université sur le plan de l’innovation

De multiples projets de "lieux totem" dédiés à l’entrepreneuriat fleurissent ainsi sur les campus français. Outre la Cité de l’innovation de Marseille, on peut aussi citer la "Fabrique de l’innovation" de l’Université de Lyon, le futur "bâtiment totem" de l’université de Nantes, qui sera inauguré en septembre dans le quartier de la création, ou encore celui de l’université de Strasbourg, attendu également en 2019. Même si sa conception est antérieure au PIA et que son ouverture a été plusieurs fois repoussée, 2021 devrait aussi voir sortir de terre le fameux "Paris Parc" de Sorbonne U, soit 15 000 m2 au sein du campus Pierre-et-Marie-Curie dédiés à l’innovation deep tech.

"Les fonds idex ne financent pas le lieu, car c’est un investissement immobilier très lourd, mais ils permettent indéniablement de soutenir l’entrepreneuriat étudiant, sur le volet de la sensibilisation et des formations", indique la VP de Sorbonne U, qui voit dans Paris Parc la suite logique de la politique d’innovation de l’UPMC, déjà dotée d’un fonds d’investissement de 60 millions d’euros depuis cinq ans, Quadrivium, financé lui aussi dans le cadre du PIA. "Alors que le CNRS (lire sur AEF info) ou PSL (lire sur AEF info) vont ou viennent tout juste de créer leurs propres fonds, nous entamons la phase de consolidation, avec le lancement d’un second fonds sur cinq ans", se félicite-t-elle.

"Sans idex, il ne serait pas possible de lancer tous ces projets" (M. de Mathelin)

 

"D’ici cinq ans, nous comptons multiplier par trois ou quatre le nombre de start-up technologiques créées sur le campus. L’université de Strasbourg ne sera plus dans l’angle mort de la start-up nation !"

Michel de Mathelin, VP valorisation et relations avec le monde socio-économique de l’université de Strasbourg

 

"Sans idex, il ne serait pas possible de lancer tous ces projets, car même si les sommes en jeu ne sont pas faramineuses, elles sont fléchées, donc ne se perdent pas dans des trous noirs administratifs", estime Michel de Mathelin, à Strasbourg. "C’est une vraie bouffée d’air, qui permet à l’université de Strasbourg de consacrer un million d’euros par an aux relations avec monde socio-économique."

En décembre, l’université a ainsi ouvert un réseau de six fablabs sur le campus. Un programme de maturation de projets portés par les doctorants a été lancé, "qui pourra prendre 15 tickets par an, allant jusqu’à 300 K€ par ticket", poursuit le VP. "Et on a embauché sur les fonds de l’idex un chargé de projet à temps plein pour faire le tour de nos laboratoires et repérer des projets. D’ici cinq ans, nous comptons multiplier par trois ou quatre le nombre de start-up technologiques créées sur le campus. L’université de Strasbourg ne sera plus dans l’angle mort de la start-up nation !"

le plan deep tech de la bpi, un pas de plus vers l’université innovante ?

 

"Il n’y aura pas de 'start-up nation' durable sans recherche fondamentale."

Francky Trichet, VP numérique de l’université de Nantes

 

Une dynamique qui devrait s’accélérer dans les années à venir, si l’on en croit Francky Trichet, VP numérique de l’université de Nantes, adjoint au maire en charge de l’innovation : la "phase 2" de la French Tech, qui compte trois thématiques (scale up, deep tech, tech for good), constitue un "vrai virage", selon lui. "Car avec la deep tech, on ne peut pas faire sans la recherche. Il n’y aura pas de 'start-up nation' durable sans recherche fondamentale", estime-t-il.

Le phénomène devrait aussi s’amplifier car les jeunes chercheurs "n’ont plus les mêmes envies qu’il y a 20 ans", des carrières "linéaires" guidées par le seul objectif des publications, estime encore le VP nantais. "Ils veulent donner du sens à ce qu’ils font et vont se tourner davantage vers les start-up."

Rendez-vous donc dans quelques années à Las Vegas, pour voir si la "fierté universitaire" a planté ses drapeaux sur la planète start-up.

(1) Le CEA Tech Village regroupait le Leti, le List et le Liten, tous situés à Grenoble.

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