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EdX convie Harvard, l’IMT, Sorbonne U, TU Delft et Wellesley College à débattre de l’éducation au XXIe siècle

Les universités, qui sont "parmi les plus anciennes institutions dans beaucoup de sociétés", sont "très bonnes pour faire plus avec plus, mais à l’avenir, cela ne sera plus possible. Nous devons donc regarder comment utiliser la technologie pour transformer la fonction de production dans l’éducation", estime le président de Harvard, Lawrence Bacow, lors du Global Forum 2018 de la plateforme EdX, qui s’est tenu le 15 novembre dernier. "L’unité de temps et d’espace sur laquelle nous avons bâti notre système académique est peut-être en train de se déliter", estime Philippe Jamet, DG de l’IMT.

Une session du EdX Global Forum de Boston, le 15 novembre 2018

"Quels sont les plus grands défis qui attendent l’enseignement supérieur au XXIe siècle ?" : telle est la question posée à un panel d’experts composé de Lawrence Bacow, président de l’université Harvard (USA), Andrew Shennan, provost du Wellesley College (USA), Ron Mudde, vice-recteur de TU Delft (Pays-Bas), et de deux représentants français, Philippe Jamet, DG de l’IMT, et Barthélémy Jobert, devenu président de la fondation Sorbonne Université, lors du Global Forum 2018 de la plateforme EdX, à Boston (États-Unis), en novembre dernier. Voilà une synthèse de leurs échanges.

Comment transformer l’enseignement supérieur du XXIe siècle ?

L. Bacow : "Changer la courbe du coût de l’enseignement supérieur"

Le challenge financier a été mis en tête des priorités des panélistes, en particulier par l’économiste Lawrence Bacow, qui s’interroge sur les moyens de "changer la courbe" du coût de l’enseignement supérieur aux États-Unis : "Si nous échouons à le faire, nous risquons de perdre tout le soutien public en faveur de l’enseignement supérieur, que nous voyons déjà diminuer de plusieurs manières - des financements réduits pour de grandes universités publiques, la taxation des 'endowments' des établissements les plus riches, et même la question parfois soulevée de savoir si les universités sont bonnes pour la société… Ce qui est assez dangereux. Donc, changer la courbe de l’enseignement supérieur, changer son récit, c’est notre plus gros challenge", estime le président de Harvard. "Et une question intéressante à se poser est aussi de savoir si les nouvelles technologies vont nous y aider ou nous rendre la tâche plus ardue", ajoute-t-il.

Andrew Shennan, provost du Wellesley College, un collège d’arts libéraux pour filles situé près de Boston, confirme que "le coût de l’enseignement supérieur grimpe toujours davantage" et que "les étudiants et leurs familles recherchent dorénavant des services dont on n’aurait même pas rêvé il y a seulement quelques années dans le cadre d’une université ou d’un collège". "Notre défi, c’est de rester un établissement bien géré et pérenne bien sûr, mais aussi de conserver un modèle qui soit financièrement abordable, qui assure l’accès à l’enseignement supérieur et la mobilité sociale", pointe Andrew Shennan.

Il fait le lien avec un second challenge, qui est à ses yeux celui de la diversité au sein de l’institution - mise à part celle du genre en ce qui concerne Wellesley College : socio-économique, géographique, culturelle, que ce soit du côté des étudiants ou des professeurs. "Nous amenons aujourd’hui toute cette diversité dans un endroit qui a été conçu pour une société beaucoup plus homogène", analyse-t-il. "Nous devons affronter cette difficulté de 'la diversité et de l’inclusion 2.0'. Nous devons changer ce que nous sommes et qui nous sommes, fondamentalement, dans la façon dont nous enseignons, dans la façon dont nous nous organisons, pour pouvoir être les éducateurs efficaces d’une population bien plus diverse que ce qu’elle n’a été."

P. Jamet : "L’enseignement supérieur doit bouger vers une 'université 4.0'"

Pour Philippe Jamet, directeur général de l’IMT, "le paradigme sur lequel repose l’enseignement supérieur est aujourd’hui sous pression, sur un plan macroéconomique, sous l’influence de deux phénomènes : la déconcentration et la décentralisation". "L’unité de temps et d’espace sur laquelle nous avons bâti pendant des années, voire des siècles, notre système académique, est peut-être en train de se déliter", estime-t-il. "Certaines choses que nous considérons comme acquises, comme 'l’excellence' par exemple, pourraient prendre des formes très différentes dans un avenir proche."

"Nous sommes entrés dans l’âge industriel de l’enseignement supérieur", poursuit l’ancien président de la CGE. "Et comme l’industrie, qui va vers une 'industrie 4.0', l’enseignement supérieur doit bouger vers une 'université 4.0'. Je vois quatre grands challenges sur lesquels nous travaillons, à l’IMT, qui est une institution assez récente : d’abord, passer d’une offre de 'formation' à une offre 'd’expériences', face à des étudiants exigeants mais aussi à des professeurs et à une société exigeante", dit-il. Ensuite, passer d’un système qui transfère des connaissances à un système qui développe des compétences, non sectorielles et polyvalentes. Le 3e challenge, c’est de passer d’un système majoritairement sédentaire à un système nomade, pas seulement sur un plan géographique, mais aussi sur le plan de l’état d’esprit. Enfin, nous devons construire un système capable de gérer une individualisation de masse, ce qui n’est pas le cas dans beaucoup d’établissements actuellement, où souvent, l’approche est celle d’un seul modèle pour tout le monde."

R. Mudde : "Passer d’un système d’enseignement centré sur l’enseignant à un système centré sur l’étudiant"

Rob Mudde, vice-recteur de l’université technique de Delft en charge des enseignements (Pays-Bas), confirme que dans son établissement aussi, le plus gros challenge est financier : "Dans les 15 dernières années, nous avons doublé le nombre d’étudiants, mais nous n’avons pas doublé nos ressources", dit-il, précisant que la TU Delft est financée par l’État. "Cela met de la pression sur le système. Cela me chagrine car je pense qu’une société ne doit pas sous-estimer l’importance de l’éducation à tous les niveaux. L’enseignement supérieur ne forme pas pour un premier emploi, il éduque pour la vie. En même temps que le défi financier, nous devons aussi réussir à passer d’un système d’enseignement organisé autour de l’enseignant à un système centré sur l’étudiant. EdX peut nous aider à cela."

"Et le plus gros challenge que nous avons, peut-être, est celui de savoir comment nous atteignons les milliers de personnes qui ont besoin d’être formées et remises à niveau, alors qu’elles ont des familles à charge, et qui n’ont en tout et pour tout que quatre heures par semaine à consacrer à cela : comment faisons-nous ?", s’interroge le néerlandais. "Je suis très favorable à un travail en commun sous le patronnage d’EdX, et je rêve même que dans quelques années, nous puissions offrir des diplômes de bachelor et de master non pas chacun de notre côté mais collectivement, pourquoi pas avec le tampon EdX comme gage de qualité. Si nous sommes sélectifs et que nous faisons attention à ce que tout le mode fasse des choses de qualité, je pense que nous pouvons apporter une réponse à ces millions de personnes à former."

B. Jobert : "qu’enseigner, comment l’enseigner, et quand l’enseigner ?"

Pour Barthélémy Jobert, les trois défis de l’ESR actuels sont "qu’enseigner, comment l’enseigner, et quand l’enseigner" : "Nous pensons d’abord que nous devons enseigner aux étudiants à être excellents dans un domaine particulier, mais nous devons aussi élargir leur formation à des compétences complètement différentes ; par exemple, en médecine, enseigner les humanités, car un bon médecin doit connaître l’éthique et la philosophie. Sur le 'quand', ma réponse tient en deux mots : formation continue, ou FTLV. Se former pendant les 4 à 7 premières années de sa vie d’adulte, c’est un modèle qui ne fonctionne plus." Pour le président de la fondation Sorbonne U, les universités doivent développer la FTLV malgré le fait que ce ne soit pas inscrit dans leur ADN, "spécialement en France". "Quant au 3e défi, comment enseigner… Je n’ai pas de réponse !"

le numérique est-il une solution au défi financier ?

Interrogés sur l’impact de l’enseignement à distance et du numérique sur le business model des établissements d’ESR, les panélistes se montrent circonspects : pour le directeur général de l’IMT, les outils comme EdX sont "une partie de la solution", mais ils sont surtout "un élément de prise de conscience" : "Je pense qu’une bonne partie de nos ressources, actuellement, est mal utilisée. L’empreinte éducative de nos cursus est limitée, et, je le crains, décroissante", estime Philippe Jamet. "Donc avant de nous interroger sur les moyens de financer des coûts supplémentaires, nous devrions d’abord faire un exercice de réduction des coûts actuels, et les systèmes disruptifs de type EdX nous aident à prendre conscience de la nécessité de changer nos paradigmes", dit-il.

Lawrence Bacow (Harvard) juge lui aussi que les universités, qui sont "parmi les plus anciennes institutions dans beaucoup de sociétés", "changent doucement" car elles sont des structures "avec d’importants coûts fixes". "Nous sommes très bons pour faire plus avec plus, mais à l’avenir, cela ne sera plus possible", dit-il. "Nous devons donc regarder comment utiliser la technologie pour transformer la fonction de production dans l’éducation." Il distingue le court terme du long terme : "A court terme, l’enseignement à distance crée un potentiel pour de nouvelles sources de revenus. À long terme, il peut nous aider à changer la courbe des coûts, en améliorant la productivité des professeurs. Mais à très court terme, la technologie ajoute de nouveaux coûts, car nous continuons à faire tout ce que nous faisions traditionnellement, avec une couche en plus de dépenses pour les nouvelles technologies, dans le but d’atteindre de nouveaux publics. Mais nous travaillons toujours à dégager des revenus nets…"

"Nous ne devrions pas être trop optimistes sur la capacité de la technologie à remplacer l’être humain en matière d’éducation", remarque de son côté Rob Mudde, qui souligne l’importance du lien humain dans l’apprentissage des plus jeunes (20 ans et moins). "Il y a beaucoup de choses qui ne peuvent être apprises que par l’intéraction avec l’enseignant, et pas vraiment derrière un écran", dit-il. "Donc même si nous devons être efficients sur le plan financier, nous devons aussi être conscients de ce que signifie amener un jeune à l’âge adulte : l’interaction humaine, le dialogue, c’est si important dans l’éducation que nous devrions le conserver à tout prix."

Au XXIe siècle, les rythmes de formation seront-ils différents ?

La dernière question adressée aux panélistes portait sur les rythmes de formation tout au long de la vie, les disruptions à prévoir grâce aux nouvelles technologies, et les expérimentations menées par les établissements dans ce domaine. Pour l’IMT, Philippe Jamet évoque l’éventualité de voir disparaître "les diplômes et les curricula". "C’est une question terrifiante ! Nous ne savons pas à quoi nous attendre, mais nous expérimentons à de petites échelles, et sur le mode essai/erreur, pour nous préparer", dit-il. Il cite ainsi des idées exploratoires d’expérimentations, comme une formation "sans curriculum", "sans prérequis ni limite d’âge, orientée vers la réalisation d’un chef-d’œuvre, pour lequel c’est l’apprenant qui fait appel à des ressources et non l’institution qui les lui prescrit" ; et une autre "sans diplôme", aboutissant à un "assemblage d’expériences cumulées au sein d’un portfolio et certifié par la blockchain".

Barthélémy Jobert rapporte, lui, le changement de logique qu’a opéré Sorbonne U en matière de formation continue : "Nous sommes allés voir les entreprises et les ONG, en leur demandant quels étaient leurs besoins. Et nous avons construit des formations spécifiques, avec ou sans diplômes, financées par ces compagnies", dit-il. "Au final, ces formations se sont révélées très différentes de ce que nous proposions auparavant, car elles étaient basées sur les besoins des entreprises et non sur ce que nous avions à leur offrir. Nous devons être beaucoup plus réactifs."

Lawrence Bacow indique pour sa part qu’à Harvard, les expérimentations menées sur ce terrain sont allées en direction opposée, vers les plus jeunes : "Nous utilisons les technologies éducatives pour atteindre des jeunes avant même qu’ils n’entrent à l’université, pour mieux les y préparer, notamment auprès de lycéens de territoires fragiles ou éloignés des grands centres. Cela nous permet aussi de collecter des données sur les façons d’apprendre de ces jeunes. Depuis que nous collaborons avec EdX, les conversations sur le campus de Harvard tournent ainsi beaucoup plus autour des questions de pédagogie qu’auparavant."


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Sarah Piovezan, journaliste