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Territoires zéro chômeur (1/3) : "Il est possible d’éradiquer le chômage de longue durée" (Louis Gallois)

"Nous sommes en train de démontrer qu'il est possible d’éradiquer le chômage de longue durée", affirme Louis Gallois. Le président du Fonds d’expérimentation, commente le premier bilan intermédiaire du dispositif "Territoires zéro chômeur de longue durée", dans une interview accordée à AEF info, première dépêche d'une série en trois volets (1). Ce bilan révèle que "les économies et les recettes générées par la mise à l’emploi représentent à peu près le montant de la subvention versée par l’État et les collectivités". Sur les territoires concernés, plus de la moitié des chômeurs de longue durée volontaires ont été embauchés dans l’EBE (entreprise à but d’emploi).  Parmi les pistes de travail, "il y a un considérable effort de formation à réaliser", précise Louis Gallois. Les entreprises doivent aussi dégager davantage de chiffres d’affaires. 

Louis Gallois. Christophe Guibbaud, copyright GROUPE PSA - direction de la communication

AEF info : L’expérimentation repose sur l’idée qu’il est possible de proposer un emploi aux chômeurs de longue durée, sans surcoût pour la collectivité. Il s’agit de rediriger les dépenses sociales (par exemple le RSA) et de prendre en compte les recettes générées (notamment les suppléments d’impôts directs et indirects). Cette conviction est-elle confirmée ?

Louis Gallois : Nous avons vérifié ce postulat, issu des travaux d’ATD Quart Monde, sur les emplois créés. Les économies et les recettes générées par la mise à l’emploi représentent à peu près le montant de la subvention versée par l’État et les collectivités, soit 18 000 euros. C’est une vérification microéconomique, à partir des personnes embauchées sur les territoires. C’est très important de montrer que cela ne coûte rien aux pouvoirs publics, dès la première année.

Nous avons souhaité être prudents et avons appliqué, à la baisse, un abattement de 15 % pour être sûrs de ne pas être trop optimistes. Dans les calculs, nous nous sommes posé beaucoup de questions. Est-ce que le poste de directeur de l’EBE (entreprise à but d’emploi) est un emploi créé ? Certaines personnes ont déjà quitté l’EBE pour trouver une autre entreprise. Comment les comptabiliser ? D’autres ont trouvé un poste ailleurs alors qu’elles se trouvaient sur la liste d’attente pour intégrer l’EBE. Elles n’avaient pas travaillé depuis longtemps mais ce projet les a remis dans une dynamique. Aujourd’hui, nous ne les avons pas prises en compte.

Nous avons demandé que l’Igas et l’IGF conduisent une étude qui puisse conforter ou critiquer la nôtre, pour engager le débat. La ministre du Travail, Muriel Pénicaud, nous a dit qu’elle allait plaider pour que cette étude se fasse. Un tel travail aurait, je crois, dû être fait depuis longtemps, notamment pour chiffrer le coût du chômage de longue durée en France.

AEF info : Où en sont les territoires par rapport à l’objectif "zéro chômeur de longue durée" ?

Louis Gallois : Après seulement 18 mois d’expérimentation, plus de la moitié (54 %) des personnes identifiées sur ces dix territoires sont sorties de la privation d’emploi. Deux territoires, Pipriac et Mauléon, se rapprochent de l’exhaustivité, c’est-à-dire de l’embauche de l’ensemble des chômeurs de longue durée volontaires. Nous sommes en train de démontrer qu’il est possible d’éradiquer le chômage de longue durée. Nous le faisons, dans des conditions où les personnes ont un travail utile.

Ce bilan montre également que l’emploi transforme. Les personnes embauchées ont, en moyenne, connu le chômage pendant 54 mois. 30 % sont en situation de handicap. Par la mise à l’emploi, elles ont retrouvé dignité, estime de soi et reconnaissance sociale. Ça se voit et c’est essentiel.

AEF info : Le rapport souligne l’écart entre la contribution des pouvoirs publics (environ 18 000 euros) et le besoin de financement des EBE (26 000 euros par ETP en 2017) tandis que le chiffre d’affaires moyen par ETP conventionné est d’environ 3 000 euros. Comment combler cet écart ?

Louis Gallois : Il faut que nous puissions enrichir le travail des personnes, que nous élevions leurs compétences. Cela leur permettra d’évoluer et d’améliorer la qualité des productions des EBE pour qu’elles se vendent mieux. Il y a un considérable effort de formation à réaliser, la très grande majorité des personnes sont de niveau V ou infra V.

Dégager du chiffre d’affaires n’est pas simple. Nous travaillons sur de l’emploi qui ne doit être concurrent ni de l’emploi marchand ni de l’emploi des collectivités. Nous n’avons aucune difficulté pour trouver des emplois supplémentaires utiles sur le territoire ; mais pour qu’ils génèrent du chiffre d’affaires c’est plus compliqué. Dans les dix territoires, certaines activités créent plus de chiffres d’affaires que d’autres. Par exemple, l’aide à domicile des gens en précarité est socialement utile mais crée peu de chiffre d’affaires. En revanche, fabriquer et vendre des matelas en laine en génère. Il faut que tout le monde soit conscient que ces EBE sont des entreprises et qu’elles ont aussi une nécessité de chiffre d’affaires.

Il faut, en outre, préciser que certains besoins de financement n’ont pas été prévus au départ. C’est le cas des coûts de démarrage. Il faut acheter une camionnette, des habits de travail… Trouver des locaux a été l’une des plus grandes difficultés et le chiffre d’affaires ne vient que progressivement.

AEF info : Pour la formation des salariés, allez-vous bénéficier du PIC (plan d'investissements dans les compétences) ?

Louis Gallois : Nous souhaitons bénéficier du traitement réservé à l’IAE (insertion par l’activité économique), qui accède aux crédits formation disponibles pour l’ensemble des salariés ainsi qu’à une enveloppe du PIC qui lui est affectée.

AEF info : Quels sont les autres points de travail soulevés dans ce rapport ?

Louis Gallois : Nous devons résoudre des problèmes de management et nous conduisons une réflexion à ce sujet. Certaines EBE ont 80 salariés. Elles doivent être managées de manière spécifique. Les salariés ont été éloignés de l’emploi et recherchent donc des modalités plus bienveillantes leur donnant du temps pour leur progression. Mais il faut que ce management existe, pour créer la tension positive qui permettra à l’entreprise de développer ses activités.

Il faut donc que nos dirigeants d’EBE soient formés à la gestion d’entreprise et d’une entreprise assez particulière. Il faut aussi qu’ils soient aidés en interne et soutenus par le comité local. Ils ont à structurer l’entreprise, à nommer des responsables d’activités, ce qui n’est pas simple car il peut exister une certaine allergie à la hiérarchie.

Pour ces raisons, une EBE ne doit pas dépasser une certaine taille (80 salariés ?). Pour continuer à embaucher les territoires réfléchissent à la création d’une deuxième EBE.

AEF info : Comment se passent les relations avec les entreprises sur les territoires ?

Louis Gallois : Les entreprises de droit commun s’expriment, surtout quand elles sont présentes dans les comités locaux. Elles ont leur mot à dire sur les activités selon qu’elles les jugent concurrentielles ou non. Il est tout à fait indispensable que ce dialogue ait lieu et qu’il ait lieu sur le terrain.

Cela a pu être plus compliqué pour les structures de l’IAE également présentes. Certaines ont vu cette expérimentation comme un concurrent qui avait l’avantage de proposer des CDI alors qu’elles proposent des CDD. Elles ont pu avoir le sentiment d’être défavorisées. Je préside la Fédération des acteurs de la solidarité [ex-Fnars], qui regroupe une partie des chantiers d’insertion, donc je ne suis pas insensible à cela.

Ce qu’il faut, c’est travailler ensemble. Nous voyons des SIAE qui sont membres du comité local. Des partenariats se nouent. Nous n’excluons pas, lorsque se créeront des deuxièmes ou troisièmes EBE sur les territoires, qu’elles puissent s’adosser à des structures d’insertion. Nous sommes sur des publics comparables et des objectifs proches. Ainsi, lorsque des chantiers ne peuvent pas assurer l’intégralité d’une commande, ils proposent à l’EBE de faire la partie restante. On peut aussi imaginer que les salariés en insertion, s’ils ne trouvent pas de travail au terme de leur contrat, puissent entrer dans l’EBE.

AEF info : Vous êtes favorables à une deuxième vague d’expérimentation. Pourquoi ? Comment la mettre en œuvre ?

Louis Gallois : L’intérêt d’une deuxième vague est d’élargir l’expérimentation, de la diversifier, de tester les améliorations qu’inspire l’expérimentation initiale. Cela pourrait concerner une trentaine ou une quarantaine de territoires. L’idée à ce stade, mais cela dépendra de l’État, est de ne pas lancer un appel à projets mais plutôt de fixer un cahier des charges. Quand les conditions -exigeantes- sont remplies, le territoire accède à l’expérimentation, avec un numerus clausus.

J’y vois aussi l’intérêt de répondre à la demande des territoires. Il y a beaucoup de territoires qui ont envie de se lancer, plus d’une centaine. Nous leur expliquons les conditions et la longueur du cheminement. Nous leur disons qu’il faut un an et demi à deux ans de travail préparatoire.

Nous constatons que ce sont ceux qui se sont préparés le plus en amont qui ont eu le moins de difficultés à démarrer. Ce bilan le montre bien : rien ne se fait si la dynamique territoriale ne fonctionne pas bien. Il faut construire une dynamique qui associe et entraîne tous les acteurs du territoire. Cela prend du temps.

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Alexandra Turpin, journaliste