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O. Bouin, S. Pène, M-H. Pham et J-M. Rapp débattent de Chine, d'Afrique, d'expérience étudiante ou d'assurance qualité

"Je voudrais formuler un rêve", déclare Jean-Marc Rapp, président du jury des idex, lors de la table ronde d’ouverture des Rencontres de l’ESRI organisées par AEF info le 21 novembre 2018. Regrettant que la France soit "tout en contrôle", et prônant une appropriation de la "démarche d’assurance qualité", il voudrait que les pouvoirs publics fassent "une pause" et "laissent trois ans à chaque établissement pour élaborer leur propre stratégie et voir, grâce à un système de peer review, si cette stratégie fonctionne et rend les gens heureux." Voici les principaux échos de cette table ronde.

Table-ronde d'ouverture des Rencontres de l'ESRI, le novembre 2018 Sebastien Ferraro/AEF info


C’est un exercice un peu particulier auquel se sont livrés quatre experts issus de l’enseignement supérieur et de la recherche français et européen :

  • Olivier Bouin, économiste, directeur de la fondation-laboratoire d’excellence RFIEA,
  • Sophie Pène, professeure de sciences de l’information à Paris-Descartes, rattachée au CRI (Centre de recherches interdisciplinaires), ancienne vice-présidente du Conseil national du numérique,
  • Minh-Hà Pham, directrice de recherche au CNRS, vice-présidente relations internationales de PSL, ancienne conseillère scientifique à l’ambassade de France de Washington,
  • et Jean-Marc Rapp, avocat et professeur de droit commercial, président du jury des idex, ancien recteur de l’université de Lausanne et ancien président de l’EUA.

Interrogés par Hervé Biausser, ancien directeur général de CentraleSupélec, ils se sont penchés, le temps d’une table ronde, sur les tendances 2019 choisies par la rédaction d’AEF info pour son colloque du 21 novembre 2018 qui s’est tenu à Sorbonne Université. Voici leurs choix, et la synthèse de leurs échanges.

La montée en puissance de la Chine sur la scène mondiale de l’ESR

Minh-Hà Pham, vice-présidente relations internationales de PSL, rappelle que "la situation de la Chine a changé dans les 5 à 10 dernières années", ce "grand pays" étant devenu "le 1er publiant mondial" après avoir injecté des "investissements massifs dans l’ESR, plus importants que ceux des États-Unis". Elle indique aussi qu’en matière de partenariats avec la Chine, la France est "décrochée", se plaçant au 8e rang. Les premiers partenaires de la Chine restent les États-Unis, devant le Royaume-Uni et l’Australie. Quant aux étudiants chinois, ils "vont essentiellement dans les pays proches ou dans les pays anglophones". La France reste toutefois devant l’Allemagne en tant que pays de destination, mais Minh-Hà Pham pointe une baisse du flux des étudiants chinois dans les universités au profit des grandes écoles.

Olivier Bouin, directeur de la fondation-laboratoire d’excellence RFIEA, note pour sa part que l’importance de la Chine dans l’ESR ne se voit pas seulement via la mobilité sortante de ses étudiants, mais aussi à travers une "politique très agressive d’invitations de chercheurs étrangers afin de monter en puissance très rapidement". "Beaucoup de chercheurs européens sont happés par la ligue C9 ou d’autres" et on observe une "prolifération d’universités de dimension internationale, accueillant entre 30 000 et 50 000 étudiants et disposant de moyens impressionnants pour attirer les très bons enseignants."

Minh-Hà Pham insiste aussi sur "la manière dont la Chine s’est réapproprié sa diaspora". "Elle attire certes des étrangers, mais elle est aujourd’hui en capacité de rapatrier ses élites, formées aux États-Unis, avec des facilités énormes, que ce soit en matière de moyens financiers ou de RH dans les universités chinoises."

Jean-Marc Rapp, professeur de droit à l’université de Lausanne et président du jury des idex/isite, fait quant à lui part de son inquiétude sur la "reprise en main de certaines universités en Chine". "Je ne suis pas d’accord pour que l’on se contente de dire que les relations scientifiques avec les universitaires chinois sont plus commodes dans les sciences exactes. Cela doit être un point de vigilance pour nous tous. Un vent de liberté sur les universités SHS chinoises est particulièrement nécessaire. Il faut intensifier les échanges dans les domaines jugés moins importants par les Chinois, car la culture universitaire vit des échanges et peut se propager très rapidement."

Sophie Pène, co-directrice au CRI (Centre de recherches interdisciplinaires), témoigne d’une animation réalisée récemment à Shenzhen, durant laquelle elle a pu observer "à la fois un carcan et une volonté de transformation". "J’ai fait face à un désir de transformation pédagogique massif et rapide, avec une demande d’induire la créativité dans le comportement des étudiants". Mais dans le même temps, elle relève une "attitude ambivalente des étudiants, à la fois très engagés dans les approches transdisciplinaires mais gênés, embarrassés, notamment par la restriction de leur accès à internet."

L’ouverture du marché africain de l’ESR, pas si simple à pénétrer

Olivier Bouin revient quant à lui sur la stratégie des établissements français vis-à-vis de l’Afrique. Il souligne tout d’abord "l’énorme potentiel de croissance en matière d’ESR" que représente le marché africain : 5 millions d’étudiants en 2008, 11 millions en 2018, le taux d’inscription étant passé de 6 à 12 % (5 % dans le quintile le plus bas, 25 % dans le quintile le plus haut, taux comparable à la moyenne mondiale). Si l’Afrique abrite 15 % de la population mondiale, elle ne représente qu’1 % des publications mondiales et 0,1 % des brevets, fait-il également remarquer.

Olivier Bouin pointe aussi un "problème de main-d’œuvre lié au financement de l’ESR", avec "seulement 20 % des enseignants-chercheurs qui ont un doctorat". L’autre "énorme défi" concerne selon lui l’essor impressionnant des universités privées passées de 30 à 1 000 ces dernières années, les universités publiques étant dans le même temps passées de 500 à 1 000. 80 % des universités de Côte d’Ivoire sont privées, 30 % au Sénégal.

S’il juge que "les efforts coordonnés par la communauté internationale sont considérables" pour aller vers une "plus grande qualité", il observe que la France est "positionnée sur ses créneaux traditionnels – très forte au Maghreb, un peu en Afrique de l’Ouest" – mais qu’elle est "inexistante en Afrique australe et du Sud". Il appelle à "une plus grande présence", à l’image de ce que font les Allemands, les Chinois et les Néerlandais, ce pour trois raisons :

  • "le développement de l’enseignement supérieur sera un facteur de développement considérable pour l’Afrique, important pour une montée en compétence de l’expertise locale, avec un retour sur investissement ;
  • en termes de diplomatie scientifique, la France doit être présente partout ;
  • et la diversité des traditions intellectuelles et scientifiques est importante pour nos étudiants et nos enseignants-chercheurs, afin de comprendre la complexité du monde contemporain."

Revenant brièvement sur la présence de la Chine en Afrique, Olivier Bouin relate avoir été témoin de la "construction d’un immense institut Confucius" au Ghana. "Ils ont construit des routes et des résidences surdimensionnées pour les étudiants étrangers. Les Chinois ne sont plus du tout dans le seul land grabbing", dit-il.

Cette thématique a ensuite été très largement approfondie par Franck Paris, conseiller "Afrique" d’Emmanuel Macron (lire sur AEF info).

L’art, un outil de stimulation de la créativité des étudiants

"Dans un monde où créativité, innovation et design sont devenus le nerf de la guerre économique, les sciences se tournent vers les arts" : telle est la tendance choisie par Sophie Pène. Si les cursus arts-sciences existent de longue date (bi-licences, lieux de recherche comme à Paris-VIII avec des thèses comprenant un volet création…), Sophie Pène relève que "la créativité est devenue LA compétence du XXIe siècle". Elle rappelle les principales conclusions des travaux de Pierre-Michel Menger, sociologue de travail au Collège de France, sur le "travail créateur" : "Le modèle de l’industrie créative devient le modèle de toutes les activités humaines. Il s’agit d’un travail en équipe multidisciplinaire, caractérisé par le plaisir et l’engagement. On y accepte une inégalité de principe car l’évaluation est arbitraire. C’est un travail qui ne finit jamais, que l’on peut toujours reprendre."

Appelant à se méfier des discours en ce sens portés par différents lobbies et la nouvelle "injonction ambiguë" des marchés vis-à-vis de cette compétence professionnelle – "ambiguïté entre développement de la personne et prescription" – Sophie Pène estime toutefois que cela doit avoir des conséquences sur les établissements d’ESR. Elle salue les "écoles de design incorporées dans les Comue", citant l’Ensci et Strate College, mais estime que "toutes les écoles doivent être des creusets pour faire se rencontrer différentes approches". "Cela nous oblige aussi à intégrer dans nos modes de certification les compétences acquises dans des environnements externes aux curricula", ajoute-t-elle.

Olivier Bouin explique de son côté que l’IEA de Paris compte "associer des artistes aux formats de restitution de la recherche". "L’art n’est pas seulement un supplément d’âme mais une expertise, un regard dont nous avons besoin pour trouver des formats de restitution innovants pour communiquer sur les grandes avancées scientifiques."

la valorisation de l’engagement pédagogique des enseignants-chercheurs

Pour Jean-Marc Rapp, "valoriser le versant enseignement du métier d’enseignant-chercheur est devenu un leitmotiv, surtout en Europe". Il cite pour preuve toutes les publications récentes de l’EUA sur ce point à la suite du projet Effect (European Forum for Enhanced Collaboration in Teaching) qui a dégagé "10 principes européens pour l’amélioration de l’enseignement".

L’idée défendue par l’EUA est la "nécessité de réattribuer un rôle central à l’enseignement au moment du recrutement et des promotions des enseignants-chercheurs." Il fait état de "quelques bonnes pratiques dans le nord de l’Europe, où la vigilance sur cette question est particulièrement importante" : "Les recrutements se font systématiquement avec des leçons d’essai, avec invitation des étudiants qui doivent donner leur avis", illustre-t-il. De plus, chaque candidature doit s’accompagner d’un "projet d’enseignement et de méthode", avec une "partie détaillée sur les réalisations en matière pédagogique".

Jean-Marc Rapp insiste aussi sur l’importance de la formation, avec le développement de nombreux "centres de soutien à l’enseignement". Il cite notamment celui de la Copenhagen business school, qui a créé un "très impressionnant projet pilote pour l’évaluation des enseignants".

Sophie Pène déplore, elle, "de nombreux rapports, depuis 15 ou 20 ans, sans conséquence", du fait de "propositions bloquantes qui revenaient à normer, ajouter des charges supplémentaires et non promouvoir un engagement". Elle ajoute que beaucoup de changements dans ce domaine viennent de l’arrivée du numérique, ce qui "créé une complexité à laquelle nos universités sont très mal préparées".

Min-Hà Pham pose la question de la prise en compte de l’interdisciplinarité en la matière. Jean-Marc Rapp répond qu’il suffit de "décider dès le début que l’examen sera multidisciplinaire". "Cela implique pour les enseignants-chercheurs de travailler ensemble tout de suite. C’est très fructueux, car les enseignants-chercheurs parlent très rarement d’enseignement entre eux."

D’autres "tendances" : interdisciplinarité, assurance qualité, diplomatie scientifique et expérience étudiante

 

Les intervenants ont ensuite été appelés à évoquer une autre "tendance" importante à leurs yeux, non mise à l’agenda par la rédaction d’AEF info :

  • Olivier Bouin a choisi de parler de "l’interdisciplinarité dans les curricula". Elle doit selon lui intervenir plutôt en master ou doctorat qu’en licence, afin de permettre aux plus jeunes étudiants de consolider leur maîtrise d’un bon outillage disciplinaire au départ. Il espère enfin la "fin du humanities bashing", estimant que les SHS vont être "fondamentales pour comprendre les relations hommes-machines". "Il est très important de réintroduire les humanités au meilleur niveau", conclut-il.
  • Jean-Marc Rapp a souhaité évoquer "l’importance de l’assurance qualité", regrettant qu’aucun représentant français n’ait été présent lors du dernier forum de l’assurance qualité, "lieu d’échange très intéressant" qui se tient annuellement depuis 2005. "Je regrette que le terme d’assurance qualité soit identifié à des obligations lourdes et pesantes dans la gestion des établissements en France. À l’international, on observe un "mouvement vers l’accréditation institutionnelle à la place – ou en plus, dans les mauvais cas – de l’accréditation des programmes. C’est très vrai en Allemagne, ce qui donne lieu à une plus grande liberté de choix des établissements."
    L’élément essentiel, selon lui, est que "tout ne doit pas être normé par des objectifs externes". "L’assurance qualité est une culture qui doit s’approprier. Moins il y a de contrôle, plus il y a de culture. Il faut concentrer l’attention sur une chose, permettre à un établissement de choisir son système et vérifier que ce système fonctionne. L’évaluateur n’a ensuite qu’à vérifier quels sont les objectifs affichés, quel système d’information a été mis en place pour y arriver et qu’est-ce qui est prévu si ça marche mal."
    Jean-Marc Rapp finit en formulant un "rêve" pour la France qui est "tout en contrôle" : "Faire une pause : laisser trois ans pour que chaque établissement élabore sa propre stratégie et voir, grâce à un système de peer review, si cette stratégie fonctionne et rend les gens heureux."
  • Min-Hà Pham a souhaité mettre à l’honneur la notion de "diplomatie scientifique", inventée par Obama lors de discours du Caire en 2009. "La France possède le 3e réseau diplomatique mondial après les EU et Chine", fait-elle observer. Cet instrument peut être utilisé notamment pour les enjeux du changement climatique.
  • Enfin, Sophie Pène a souhaité parler de "la valorisation de l’expérience étudiante". Si elle salue l’apparition de nouveaux espaces de coworking ou autre pour les étudiants et les efforts des communautés universitaires depuis 10 ou 15 ans, elle estime que tout cela ne va pas assez vite. "On manque encore d’ambition pour poser l’université au centre du changement social." Il faut, selon elle, "laisser les étudiants s’organiser, relever les défis par rapport au développement soutenable". "Nous ne savons pas à quel métier nous formons nos étudiants : nous les préparons simplement à vivre au milieu des données. Ils ne viennent plus écouter nos cours, mais travailler ensemble. Nous ne sommes plus, nous, enseignants-chercheurs, en situation de monopole quand on est en position de transmission de savoir." Elle évoque aussi des étudiants "précaires et nomades", qui sont "prêts à changer de cursus entre la licence et le master pour voir tout autre chose". "Au-delà de tout ça", elle tient à dénoncer le "coup de tonnerre" qu’est la hausse des droits d’inscription pour les étudiants étrangers" (lire sur AEF info).

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Anne Mascret, journaliste