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Travailleurs des plateformes aux États-Unis (2/5) : loin des promesses d’autonomie, un quotidien sous contrainte

"Vous allez être bons ? Vous allez être heureux de conduire ? Vous voulez garder votre emploi, vous ne voulez pas être désactivés. Alors il faut améliorer vos notes, lentement mais sûrement. Et plus de plaintes de clients !" Ainsi se conclut une session de formation organisée par l’Independent Drivers Guild, à New York, destinée aux chauffeurs Uber "désactivés" de l’application en raison de mauvaises évaluations des clients. Car malgré leur statut de prestataires, les chauffeurs, livreurs et autres travailleurs des plateformes sont largement dépendants de conditions d’utilisation fixées unilatéralement par les entreprises – et des notes attribuées par les clients. Loin des promesses d’autonomie, les conditions de travail sont souvent contraintes, et le revenu pas toujours à la hauteur des espérances. Reportage à New York, Seattle et Washington pour le deuxième épisode de notre série.

La réalité quotidienne vécue par les chauffeurs ne correspond pas toujours aux promesses des plateformes (ici, Uber) © Uber (capture d'écran)

"Soyez votre propre patron, recevez de l’argent pour chacune des courses que vous effectuez et conduisez selon vos horaires !" "Trouvez des missions qui vous intéressent. Au prix que vous fixez. Aux heures qui vous conviennent." "Un super revenu. Des horaires flexibles. Des paiements faciles." Uber, TaskRabbit, Handy.com... Toutes les plateformes de mise en relation entre des clients et des professionnels indépendants, qu’ils soient chauffeurs, livreurs, ou spécialistes de l’assemblage de meubles en kit, déploient les mêmes arguments pour attirer de nouveaux prestataires : autonomie, souplesse, gains rapides.

Pourtant, le quotidien de ces travailleurs est souvent assez éloigné des discours publicitaires. Tributaires de tarifs et de règles de fonctionnement fixés par les plateformes, qu’ils ne comprennent souvent que partiellement, et qui évoluent constamment, beaucoup sont contraints de travailler de nombreuses heures chaque jour pour espérer gagner correctement leur vie – quand ils y arrivent. Exemple avec les chauffeurs de VTC, qui représentent la majorité des travailleurs des plateformes aux États-Unis, selon une récente étude (lire sur AEF info).

des revenus difficiles à évaluer

"J’essaie de conduire aux heures de pointe, ou quand les tarifs sont majorés, pour gagner le plus possible", témoigne un chauffeur Lyft à Washington. "Je n’ai pas vraiment l’impression de choisir mes horaires, car ce n’est rentable de conduire qu’à certains moments de la journée", abonde un autre. Une fois ses charges déduites, il estime gagner environ 10 dollars de l’heure, soit 3,25 dollars de moins que le salaire minimum en vigueur dans la capitale américaine.

Rares sont d’ailleurs les chauffeurs capables d’évaluer précisément leur revenu mensuel. "Les chauffeurs sont très fiers et ont tendance à dire qu’ils gagnent beaucoup", observe Leonard Smith, directeur des campagnes stratégiques d’un syndicat interprofessionnel de l’État de Washington, Teamsters Local 117, qui tente d’organiser les chauffeurs de VTC. "Certains peuvent vous dire 'La semaine dernière j’ai fait 1 000 dollars', mais ce n’est pas forcément vrai", d’autant qu’ils n’ont pas forcément conscience de toutes les charges qu’ils supportent.

4 000 dollars pour commencer à travailler

"Entre le permis de conduire professionnel, l’enregistrement du véhicule auprès des autorités, l’assurance, et souvent la location de la voiture, il faut compter environ 4 000 dollars pour seulement commencer à travailler", énumère Larbi Aabou, membre de l’Independent Drivers Guild, une organisation qui tente de fédérer les chauffeurs de VTC à New York (1).

"Quand il voit les factures, le chauffeur se rend compte qu’il doit travailler plus, et se met à rouler douze heures par jour, au risque de prendre une amende" parce qu’il a dépassé la durée de conduite autorisée (à New York, un chauffeur ne peut conduire plus de dix heures par jour, seul étant décompté le temps durant lequel il transporte des passagers). En fait, selon Leonard Smith, "25 % des chauffeurs réalisent la majorité des courses". Et ceux-là travaillent souvent 16 à 17 heures par jour, et sont pour la plupart des immigrants ou des réfugiés.

Dans les locaux de l’Independent Drivers Guild à New York, qui ont tout d’une salle de classe, les sept chauffeurs assis face au tableau blanc viennent confirmer cette description. Peu d’entre eux maîtrisent bien l’anglais, et tous conduisent à temps plein, souvent pour plusieurs applications (Uber et Lyft notamment) : c’est leur seule source de revenus.

Gérer les situations critiques

Ce jour-là, ils écoutent attentivement le formateur, qui leur dispense des conseils sur la façon dont ils doivent se comporter avec les clients. "Vous devez être polis tout le temps. Même si vous vous êtes disputés avec un ami ou avec votre femme. Même si vous êtes fatigués. Ça fait peut-être neuf heures que vous conduisez, et vous en avez peut-être assez, mais le passager, lui, entre dans votre voiture pour la première fois." Le formateur enchaîne avec différentes situations critiques : que faire si un passager veut fumer dans le véhicule ? S’il est ivre ? S’il s’endort avant d’arriver à destination ? S’il vomit ? Dans la salle, le silence règne, sans qu’on sache vraiment si c’est parce que les chauffeurs sont concentrés ou parce qu’ils comprennent mal l’anglais.

Et si un client tient des propos racistes ? "Ne discutez pas", conseille le formateur. "Si le ton monte, prenez vos clés, sortez de la voiture et appelez la police, car le client peut être armé." Plusieurs fois, il recommande aux chauffeurs d’installer une caméra dans leur véhicule "pour avoir des éléments de preuve, car parfois les clients se plaignent juste pour avoir une course gratuite". "La caméra c’est très bien, ça incite les clients à bien se comporter, c’est dissuasif."

des règles de fonctionnement mal connues

Car les chauffeurs sont particulièrement démunis face aux clients et aux algorithmes des plateformes. Les sept élèves du jour, chauffeurs pour Uber depuis quinze jours ou depuis un an, ont vu leur compte désactivé par la plateforme et ne peuvent donc plus travailler. La raison ? Ils ne la comprennent pas vraiment. D’ailleurs, sur l’application, tous ont des "notes" supérieures à 4 étoiles sur 5. "Conduite dangereuse", "chauffeur impoli", les motifs avancés par la plateforme sont imprécis et rarement circonstanciés, selon l’Independent Drivers Guild. Et les voies de recours sont quasi inexistantes.

L’un des combats de l’Independent Drivers Guild est précisément de permettre aux chauffeurs de se défendre. "Cela fait deux ans qu’on se bat pour mettre en place un système plus juste, pour que les chauffeurs puissent contester leur désactivation, ou qu’au moins ils soient entendus, qu’ils puissent savoir pourquoi un client leur met une mauvaise note", explique ainsi Michele Dottin, membre de la "guilde".

L’IDC plaide aussi pour qu’Uber envoie les chauffeurs en formation avant de les désactiver, plutôt qu’après, pour éviter qu’ils ne se retrouvent privés de revenus. "Certaines personnes quittent leur emploi pour devenir chauffeur en espérant gagner plus d’argent. Au bout de quelques semaines, leur compte est désactivé, et ils n’ont plus rien", s’insurge Michele Dottin. La situation est d’autant plus délicate pour les chauffeurs qu’ils ne bénéficient d’aucune formation, d’aucun accompagnement avant de prendre la route. "Toutes les informations sont en ligne, et en anglais, les chauffeurs ne reçoivent aucune information particulière", regrette ainsi Sohail Rana, le formateur et "organisateur" de travailleurs (2).

"maintenir les chauffeurs sur la route"

"Souvent les chauffeurs ne comprennent pas le système d’évaluation, ils ne savent pas par exemple que s’ils disent non à un client qui demande de mettre la musique plus fort, ils risquent d’être mal notés ; ils ne savent même pas qu’ils sont censés mettre à disposition des bouteilles d’eau ou des chargeurs de téléphone portable…"

Non seulement les chauffeurs ont une connaissance imparfaite des exigences d’Uber et de ses clients, mais les conditions d’utilisation de la plateforme varient sans qu’ils arrivent toujours à suivre. "Les chauffeurs Uber luttent pour comprendre les règles imposées par l’entreprise, opaques et fluctuantes", écrivent ainsi trois chercheurs dans un article tiré d’entretiens qualitatifs avec 40 chauffeurs (3). "Les règles et détails du travail pour Uber changent parfois d’une heure à l’autre." Pour les chercheurs, ces fluctuations incessantes ont pour objectif de "maintenir les chauffeurs sur la route, et dans l’obscurité".

Travailleurs des plateformes aux États-Unis

 

Retrouvez jusqu’à la fin de la semaine nos dépêches sur les travailleurs des plateformes aux États-Unis :
- Mercredi : débats autour du statut d’indépendant des travailleurs ;
- Jeudi : les efforts de la ville de Seattle pour garantir des droits minimaux aux chauffeurs ;
- Vendredi : les projets de la ville de New York pour protéger les chauffeurs.

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Lucie Prusak, journaliste