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Travailleurs des plateformes aux États-Unis (1/5) : un phénomène aux contours encore mal connus

Uber, Deliveroo, Leboncoin… Ces plateformes numériques, qui mettent en relation directe un client et un fournisseur de biens ou de services, ont connu une expansion rapide, en France comme ailleurs. Dans l’Hexagone, elles suscitent intérêt et inquiétude : certes, elles constituent une opportunité d’emploi pour des personnes qui en sont souvent exclues ; mais leur modèle économique repose sur le recours à des travailleurs indépendants dont le statut soulève des interrogations, tant sur les conditions d’emploi que sur le financement de la protection sociale. Qu’en est-il aux États-Unis ? Comment ces plateformes sont-elles perçues, et quels effets produisent-elles sur le marché du travail ? Tout au long de la semaine, AEF info tente de répondre à ces questions dans une série de cinq dépêches, fruit d’un reportage aux États-Unis (1).

À lui seul, Uber représenterait les deux tiers du secteur des plateformes numériques

En moins de dix ans, les plateformes numériques se sont imposées dans notre quotidien. Que ce soit pour commander un véhicule pour se rendre à un rendez-vous, pour se faire livrer un repas à la maison ou au bureau, ou pour trouver un expert du montage de meubles en kit, il suffit désormais de se connecter sur une application ou un site internet dédié. Aux États-Unis comme en France, le phénomène est récent, et soulève de nombreuses questions. À commencer par celle des données : combien de travailleurs sont concernés ? Quel est le poids de ce secteur dans l’économie et sur le marché de l’emploi ? Quel est le niveau de revenu des travailleurs des plateformes ?

Aux États-Unis, comme dans de nombreux autres pays dans le monde, Uber est le symbole de cette "nouvelle économie". Des économistes estiment que la plateforme représente à elle seule les deux tiers de ce secteur émergent (2). Né en 2009 à San Francisco, Uber revendique 4 millions de chauffeurs dans le monde, qui réaliseraient quelque 15 millions de courses par jour, dans 65 pays.

Une myriade de sites proposant toutes sortes de services

Mais d’autres plateformes se sont imposées sur le marché américain. À commencer par Lyft, concurrent direct d’Uber sur le marché des VTC, même si elle compte deux fois moins de chauffeurs (1,4 million). À ces deux entreprises phares s’ajoutent une myriade de plateformes de mise en relation dans différents secteurs : parmi les plus connues outre-Atlantique, on peut citer TaskRabbit, spécialiste (entre autres) du déménagement et du montage/démontage de meubles (récemment racheté par le groupe Ikea), Handy, qui propose notamment des services de ménage et travaux divers, ou encore ThumbTack, dont les offres vont de la photographie de mariage aux cours de piano en passant par le nettoyage de moquette, ou la garde d’animaux de compagnie.

Pour l’heure, les outils statistiques peinent à mesurer les nouvelles formes d’emploi générées par les plateformes numériques. En France, "l’enquête Emploi de l’Insee ne propose jusqu’à maintenant que des catégories d’emploi prédéfinies, dans lesquelles les travailleurs occasionnels des plateformes peuvent ne pas se reconnaître", relevait ainsi la Dares dans une étude publiée en 2017 (3). Certes, les statistiques montrent que "la part des non-salariés dans l’emploi total a légèrement augmenté depuis le début des années 2000 après des décennies de baisse", mais ce retournement serait plutôt à "mettre en relation avec la création du statut d’auto-entrepreneur".

Pas de base de données complète

De même, aux États-Unis, "la méthodologie des enquêtes statistiques publiques ne permet pas de saisir l’économie des plateformes", selon une étude de la Brookings Institution, l’un des think tanks les plus reconnus aux États-Unis, réputé plutôt proche du parti démocrate. En d’autres termes, "il n’existe pas de base de données complète, que ce soit sur l’emploi dans les plateformes numériques ou sur sa répartition géographique".

Ainsi, le Bureau of Labor Statistics, qui produit les données publiques sur l’emploi, a publié en juin dernier sa première étude sur le travail "contingent et alternatif" depuis 2005, qui ne comporte pas de données spécifiques sur les travailleurs des plateformes. Entre-temps, quatre nouvelles questions ont été ajoutées dans l’enquête afin d’identifier "les personnes qui trouvent des tâches ou des emplois via des applications ou des sites internet et sont payées par leur intermédiaire". Mais les questions se sont révélées mal formulées, de sorte que les réponses positives étaient trop nombreuses. Après analyse des verbatims accompagnant les réponses, le Bureau of Labor Statistics estime que les plateformes représenteraient environ 1 % de l’ensemble de l’emploi aux États-Unis (4).

Une activité le plus souvent ponctuelle

Parallèlement, plusieurs organisations se sont efforcées d’évaluer le poids de ces entreprises sur le marché du travail. Ainsi, dans une étude intitulée "L’économie des plateformes numériques en 2018", publiée en septembre 2018, le JP Morgan Chase Institute s’appuie sur les données bancaires des clients du groupe financier pour définir le périmètre de ce secteur (5).

À partir d’un échantillon de 39 millions de comptes en banque, les auteurs ont analysé les versements réalisés par 128 plateformes à 2,3 millions de foyers entre octobre 2012 et mars 2018. Ils ont identifié quatre grands types d’activité : le transport de biens et de personnes, les travaux autres que le transport (garde de chiens, réparations et travaux divers, ménage…), la vente d’objets, et la location de biens.

"La part des foyers du panel tirant un revenu de ces plateformes est passée de 0,3 % au premier trimestre 2013 à 1,6 % au premier trimestre 2018." Pour la plupart des foyers concernés, ces activités sont ponctuelles : 58 % d’entre eux n’ont une activité sur les plateformes que pendant un à trois mois dans l’année. Toutefois, dans les secteurs du transport et des "autres travaux", les plateformes constituent une source de revenu régulière, au moins dix mois sur douze, pour plus de 10 % des foyers.

Un noyau dur de travailleurs à plein temps

De fait, comme le souligne une étude de l’Economic Policy Institute publiée en mai 2018, centrée sur le cas des chauffeurs Uber, les travailleurs inscrits sur les plateformes numériques sont nombreux, mais "la plupart d’entre eux y voient une source de revenu complémentaire, et exercent à temps très partiel, pour une durée limitée" (6). Mais les plateformes peuvent aussi compter sur "un noyau dur de travailleurs qui exercent toute l’année, à temps plein, et réalisent une large part des services fournis par ces plateformes". Selon l’EPI, il est indispensable de "prendre en compte cette dualité" pour évaluer le poids du secteur.

Considérant qu’un chauffeur Uber travaille en moyenne trois mois par an et 17 heures par semaine, l’EPI estime qu’un travailleur réalise l’équivalent de 12,5 % d’un temps plein. Ramenés en équivalents temps plein, les 833 000 chauffeurs qui conduisent pour Uber sur une année représenteraient donc 90 521 emplois, soit 0,07 % de l’emploi national aux États-Unis. Dans la mesure où Uber constitue à lui seul les deux tiers du secteur, l’emploi total généré par les plateformes numériques ne dépasserait pas 0,1 % des emplois à temps plein.

Des revenus très variables en fonction du type d’activité

Le JP Morgan Chase Institute et l’EPI s’appliquent également à déterminer le montant des revenus des travailleurs des plateformes. Selon les données de JP Morgan Chase, un foyer gagne en moyenne 839 dollars par mois, les mois où il exerce effectivement une activité sur les plateformes, mais ce montant varie fortement en fonction du type d’activité concernée. Ainsi, les activités de location de biens, notamment immobiliers, sont bien plus lucratives, avec un montant moyen de 2 113 dollars, alors que les travaux hors transport rapportent en moyenne 762 dollars.

Dans le secteur du transport de personnes et de biens (livraison de repas et de colis), qui représente la quasi-totalité de la croissance du secteur au cours des cinq dernières années, le revenu moyen par mois s’établit à 793 dollars. Un montant qui a chuté de 53 % au cours des cinq dernières années. "Que cette baisse des revenus soit liée à une diminution des tarifs ou du nombre d’heures travaillées, cela montre qu’en cinq ans, conduire un VTC apparaît de moins en moins comme un moyen de remplacer un emploi à plein temps", même pour les chauffeurs les plus investis, estiment les chercheurs du JP Morgan Chase Institute.

Des revenus nettement inférieurs à ceux des salariés

Une conclusion corroborée par l’étude de l’EPI, qui vise à évaluer les revenus des chauffeurs Uber, nets de toute charge. Les auteurs ont choisi de se concentrer sur les chauffeurs à plein temps, qui tirent leur revenu principal de cette activité. Ils estiment que le coût moyen facturé au client par Uber pour une heure de conduite réalisée par un chauffeur à plein temps s’élève à 22,06 dollars, puis en déduisent toutes les charges auxquelles sont soumis les chauffeurs : commissions retenues par Uber (environ 30 %), dépenses engagées par le chauffeur (achat, entretien et assurance du véhicule, carburant), contributions sociales obligatoires (Medicare et retraite), complémentaire santé modeste, impôt supplémentaire dû par les indépendants.

Il en ressort que le revenu horaire moyen d’un chauffeur à plein temps, net de toute charge, s’élève à 9,21 dollars, un niveau largement inférieur au revenu moyen des salariés du privé (32,06 dollars), et même des salariés les moins payés (14,99 dollars). Selon les estimations de l’EPI, un chauffeur Uber à plein temps gagnerait donc moins que 90 % des travailleurs américains. Son revenu horaire serait inférieur au salaire minimum dans 13 des 20 principaux marchés d’Uber aux États-Unis (constitués de 18 villes, un comté et un État).

"Uber et l’économie des plateformes n’apparaissent pas comme un secteur significatif de l’économie, malgré plusieurs années de croissance rapide", concluent les chercheurs. Ce qui leur fait dire que "dans les conférences sur l’avenir du travail, Uber et l’économie des plateformes méritent au mieux un atelier, pas une plénière".

(1) AEF info a bénéficié fin octobre-début novembre 2018 d’un programme du Département d’État des États-Unis d’Amérique pour découvrir le système social américain.

(2) "A Proposal for Modernizing Labor Laws for Twenty-First Century Work: The 'Independent Worker'", de Seth D. Harris (Cornell University) et Alan B. Krueger (Princeton University), décembre 2015

(5) "The Online Platform Economy in 2018 – Drivers, Workers, Sellers and Lessors", de Diana Farrel, Fiona Greig et Amar Hamoudi, JP Morgan Chase Institute, septembre 2018

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Lucie Prusak, journaliste