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Réforme de l’apprentissage : "les lycées professionnels à nouveau relégués dans l’ombre" (Daniel Vatant)

Lors des débats sur la loi "avenir professionnel", "on nous a resservi les sempiternels clichés" sur l’apprentissage, estime Daniel Vatant (1), ancien conseiller apprentissage au cabinet de Michel Sapin, ministre du Travail, dans une tribune pour AEF info. Selon lui, les lycées professionnels sont "à nouveau relégués dans l’ombre" et "même malmenés" par cette loi. "L’apprentissage se privatise", avance-t-il, soulignant la diminution des ressources pour les formations professionnelles (hors apprentissage), de l’ordre de 300 M€, ainsi que l’évolution de la gouvernance de l’apprentissage. La publication de divers indicateurs par les CFA et LP sera "encore une occasion de montrer la 'supériorité' de l’apprentissage. "Dans les cartons, l’idée ne germe-t-elle pas de modifier à terme le statut des lycées professionnels, ou à tout le moins leur mode de gouvernance ?", s’interroge-t-il.

Daniel Vatant Sebastien Ferraro

"Le dépit est là. Il frise la désespérance. Fin 2017, quand les ministres du travail et de l’Éducation nationale semblaient travailler main dans la main, un petit espoir était né. Fugitivement, on a pu rêver d’une réflexion sérieuse et objective sur le nécessaire renforcement de la complémentarité des deux voies de formation professionnelle initiale des jeunes. Et par la même occasion d’une valorisation de l’une et de l’autre. Las ! Une fois de plus l’apprentissage a pris seul toute la lumière. À nouveau relégués dans l’ombre, les lycées professionnels se trouvent même malmenés par la loi 'pour la liberté de choisir son avenir professionnel', dite loi Pénicaud.

Entendons-nous bien : le propos n’est pas ici de 'militer' pour l’une ou l’autre des deux modalités de formation. Encore moins – et surtout pas ! - de les positionner sur une échelle de valeur, de performance. Réjouissons-nous plutôt de disposer de l’une et de l’autre puisque cela permet aux jeunes de choisir celle qui est la plus adaptée à leurs caractéristiques et aspirations. Et ajoutons que ces deux voies complémentaires doivent être surtout coopérantes, c’est-à-dire pas simplement parallèles et étanches, mais permettant réellement des passerelles de l’une à l’autre, ce qui n’est pas une vue de l’esprit : cela se pratique avec succès sur des sites associant lycée professionnel et CFA académique.

Alors qu’il soit permis de s’étonner - le mot est faible - de l’acharnement dont gouvernements, organisations patronales et d’autres font preuve depuis de longues années pour valoriser le seul apprentissage. Ce fut encore le cas dans toute la phase d’élaboration de la loi Pénicaud, le rapport "Calvez-Marcon" (2) commandé par le ministre de l’Éducation nationale et de la Jeunesse semblant déjà tombé dans l’oubli.

Comparaisons tendancieuses

On nous a en effet resservi les sempiternels clichés sans même chercher à leur donner un vernis genre 'nouveau monde'. Sur la plus haute marche du podium des affirmations aussi péremptoires que mensongères, celle qui martèle que si le taux de chômage des jeunes est plus faible en Allemagne qu’en France, c’est parce qu’il y a quatre fois plus d’apprentis chez nos voisins d’outre-Rhin.

Elle confine à l’obscurantisme, en se dispensant de démontrer un tant soit peu un lien de causalité entre taux de chômage et volume d’apprentis, en mettant sous le boisseau les caractéristiques des pyramides des âges des deux pays, fort différentes comme chacun le sait, et en passant soigneusement sous silence que l’apprentissage n’est pas en France l’unique voie de formation professionnelle initiale.

Elle est même, qui plus est, minoritaire en nombre de jeunes formés, et ce à tous les niveaux. Si l’on s’en tient aux formations du second degré professionnel (niveau V et IV), l’apprentissage représente 25,5 % des effectifs (3) et les lycées professionnels le reste. Mais dans les discours dominants, qu’ils soient gouvernementaux ou patronaux, ces établissements semblent ne pas exister, sauf pour dire qu’il faut développer l’apprentissage en leur sein.

Rappeler ces quelques éléments de contexte, c’est risquer de s’entendre dire : 'Certes ! Mais l’apprentissage, c’est quand même plus performant pour trouver ensuite un emploi !' La preuve ? Sept mois après leur formation, les taux d’insertion professionnelle sont de 67 % pour les apprentis et de 48 % pour les lycéens professionnels. Si ces chiffres sont exacts, il n’en est pas moins insupportable de leur faire dire que l’apprentissage est à cet égard plus performant. Pour pouvoir le dire, il faudrait que 'toutes choses soient égales par ailleurs'. Or elles ne le sont pas pour diverses raisons. La toute première est que les employeurs choisissent leurs apprentis tandis que les lycées professionnels ne choisissent pas leurs élèves. Service public oblige ! Cela devrait interdire toute comparaison mécanique.

Et puis comment ne pas rappeler que lorsqu’on évoque le taux d’insertion dans l’emploi des apprentis (en oubliant de mentionner le taux de rupture des contrats qui est d’environ 25 %), on parle de jeunes qui sont déjà en emploi car qui dit apprentissage dit contrat de travail.

Moins 300 M€ pour les formations professionnelles hors apprentissage

Malgré tout cela, la loi Pénicaud confirme en l’amplifiant un principe déjà présent dans la loi Travail de 2016 dite El Khomri : elle énonce en effet que CFA et lycées professionnels devront rendre publiques chaque année diverses informations, dont le taux d’insertion professionnelle à l’issue des formations. Qui peut croire que ce ne sera pas encore l’occasion de montrer la "supériorité" de l’apprentissage ? Et d’ailleurs, puisque le taux de réussite aux examens est équivalent dans les deux systèmes, la responsabilité du taux d’insertion dans l’emploi n’est-elle pas d’abord celle… des employeurs ? 

Dans la loi Pénicaud, la priorité absolue à l’apprentissage se traduit aussi, sans surprise, par une diminution des moyens financiers qui peuvent être perçus par les lycées professionnels au titre de la taxe d’apprentissage. La fraction de cette taxe pouvant être affectée par les employeurs aux formations professionnelles hors apprentissage est en effet brutalement ramenée de 23 % à 13 %, soit une perte potentielle de ressources de l’ordre de 300 M€. Mieux encore : ces financements ne seront plus comme aujourd’hui perçus dans un premier temps par un organisme collecteur (ce qui évitait la perte de ressources des entreprises n’affectant pas leur taxe) mais directement versés aux établissements par les entreprises. Et qui plus est, l’histoire ne dit pas de quelle manière sera dorénavant possible le contrôle du respect par les employeurs de leur obligation de versement.

Enfin, rappelons que la gouvernance de l’apprentissage ne sera plus le fait des Régions mais celui des branches professionnelles. Il est bien entendu légitime, et même nécessaire, que les branches soient des acteurs de l’apprentissage. C’est d’ailleurs le cas aujourd’hui d’un certain nombre d’entre elles. Mais elles ne sont pas un Service public. Alors appelons un chat un chat : l’apprentissage se privatise. Et comme l’objectif affiché est de développer beaucoup plus l’apprentissage au sein des établissements scolaires, on est en droit de s’interroger. 'Dans les cartons', l’idée ne germe-t-elle pas de modifier à terme le statut des lycées professionnels, ou à tout le moins leur mode de gouvernance ?"

Daniel Vatant

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