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Filière industrielle de sécurité : "La protection des données va devenir capitale" (Jean-Pierre Tual, Cofis)

"La protection des données va devenir capitale" pour les industriels de la sécurité, affirme Jean-Pierre Tual, vice-président "recherche et innovation" du Cofis dans un entretien à AEF info. À l'occasion des deuxièmes "Assises de la filière des industries de sécurité", organisées lundi 24 septembre 2018 à Paris, il évoque les enjeux du secteur en matière de R&I. "La sécurité va devenir omniprésente et inonder toutes les applications", ajoute le responsable. Par ailleurs directeur scientifique du pôle Systematic, Jean-Pierre Tual dresse un bilan de l’action des pôles de compétitivités dans le domaine de la sécurité. Ces derniers sont entrés dans leurs quatrième phase de développement, explique-t-il. "Un appel d’offres a été lancé, visant en particulier l’harmonisation des stratégies des pôles et leur rayonnement à l'échelle de l'Europe."

Jean-Pierre Tual, vice-président "recherche et innovation" du Cofis et directeur scientifique du pôle Systematic © Systematic

AEF : Vous êtes vice-président "recherche et innovation" du Cofis, qui organise les deuxièmes "Assises de la filière des industries de sécurité", lundi 24 septembre 2018, et directeur scientifique du pôle Systematic. Quels enjeux identifiez-vous en termes de R&I pour la filière des industries de sécurité ?

Jean-Pierre Tual : Le fait d’avoir une sécurité qui soit basée de plus en plus sur les données constitue, selon moi, un premier enjeu fondamental. Il est clair que pour l’ensemble des domaines d’activité économique, et en particulier celui de la sécurité, la protection des données va devenir capitale. Les modèles de sécurité vont donc être centrés sur deux aspects : protéger ces données et protéger ce qui a trait à la vie privée. Pour cela, nous allons avoir besoin de changer les architectures. Celles-ci devront être correctes par construction. Très souvent, dans le passé, la sécurité consistait à rajouter des éléments sur des architectures existantes. Il va falloir être capable de prendre en compte cette sécurité et cette nécessité de préserver les données depuis la conception.

Le second enjeu réside dans le fait que la sécurité va devenir omniprésente et inonder toutes les applications. Qu’il s’agisse de systèmes de gestion d’énergie, de la voiture intelligente ou autonome ou de l’internet des objets. Il n’est pas question de proposer des services dans ces domaines s’il n’y a pas une sécurité garantie. Un des grands défis, sur ce plan, est le passage à l’échelle et "l’élasticité" des solutions de sécurité. Le modèle de sécurité en mode "cloud" va se développer, afin de permettre à des PME de s’équiper à des coûts relativement raisonnables. Ce principe va s’appliquer à un ensemble d’applications autour de la sécurité avec de l’exécution en mode "cloud" d’un certain nombre de fonctions, comme la cybersécurité ou la gestion d’identité liée à ce service. C’est un sujet très important.

Les autres enjeux portent sur la nécessité de disposer d’une sécurité cognitive dans laquelle on peut facilement imaginer que l’ensemble des techniques d’intelligence artificielle vont jouer un rôle très important. Il ne s’agit pas de remplacer les personnels de sécurité, mais de les aider à mieux appréhender des situations complexes. On peut imaginer une multitude de domaines qui vont être impactés sur cet aspect, comme la cybersécurité, la reconnaissance vidéo d’événements critiques, la gestion de l’ensemble des réseaux, notamment dans l’internet des objets. Il y aura des algorithmes d’intelligence artificielle à tous les niveaux d’architecture. Aujourd’hui, déjà, les premiers algorithmes d’intelligence artificielle arrivent dans nos smartphones. C’est un des grands challenges de la sécurité : il ne s’agit pas uniquement d’introduire de la sécurité, il faut également de la transparence et des algorithmes qui soient sûrs par construction, et non biaisés. Reconnaître un individu ou un comportement suspects dans une foule, cela doit pouvoir être fait d’une manière transparente et explicable. Or, il est très complexe d’expliquer comment a été conçu un algorithme.

AEF : La filière industrielle française, réunie au sein du Cofis, a-t-elle d’ores et déjà pris la mesure de ces enjeux ?

Jean-Pierre Tual : La filière a déjà bien identifié ces enjeux, en intégrant le fait qu’il s’agit de sujets de rupture majeurs au niveau technologique, mais aussi au niveau des usages et, souvent, des modèles économiques. En ce sens, les impacts organisationnels, sur les processus métier, sur la formation et la compréhension des enjeux économiques pour l’ensemble des personnels de sécurité, seront considérables.

Nous allons vers une société hyperconnectée. La gestion des identités et des accès va notamment devenir quelque chose de très complexe. Il ne s’agit pas uniquement des personnes, mais également des objets voire des avatars des personnes, avec l’introduction de techniques de réalité virtuelle et d’intelligence cognitive dans lesquelles un individu pourra être représenté par son avatar. Et dans des missions de sécurité, un opérateur distant pourra avoir affaire non pas aux individus en direct mais à leur avatar… Il sera donc très important de pouvoir s’assurer de l’identité des intervenants ou de leur identité dérivée, pour lui donner accès aux informations ou objets nécessités par sa mission.

AEF : L’échéance des Jeux olympiques de 2024, qui auront lieu à Paris, semble offrir des opportunités de développement à la filière. Quelles sont les autres perspectives qui s’offrent à elle ?

Jean-Pierre Tual : D’une manière générale, l’un des grands enjeux d’avenir pour la sécurité réside dans la mise en place d’architectures de villes connectées, résilientes et sûres. La surveillance des grands événements va s’apparenter à ces problématiques. Le Cofis a justement défini une politique industrielle dans laquelle il a identifié deux axes applicatifs majeurs : le premier porte sur la ville sécurisée, la "safe city", et le second, sur l’internet des objets industriels. Pourquoi ? Parce que la "safe city" renvoie au fait que la majorité de la population habite désormais de grandes agglomérations dépendantes d’infrastructures critiques. Il est donc important de pouvoir assurer complètement la sécurité des événements, des transports, des réseaux de distributions d’énergie. Cette évolution va également faire appel à des technologies de l’internet des objets industriels qui devront être sécurisées.

Les Jeux olympiques de 2024 ne sont finalement qu’un événement parmi d’autres, même si d’ampleur exceptionnelle. Derrière cela, il y a toute la problématique de la gestion d’une ville sûre. Avec une mobilité sécurisée et intelligente impliquant une gestion préventive et prédictive des flux de visiteurs, des systèmes de gestion d’énergie coopératifs. Nous aurons des plateformes d’échange, sécurisées quasiment en temps réel, qui vont entraîner des changements importants, impliquant en particulier la rupture des silos informationnels actuels.

Parmi les domaines de rupture technologique identifiés par le Cofis (lire sur AEF info) figure également la technologie dite de "blockchain". Elle permet d’avoir des modèles de confiance dans lequel il n’y a plus aucune autorité centrale et où c’est le réseau et le protocole cryptographique lui-même qui constituent le modèle de confiance. C’est extrêmement important, extrêmement disrupteur ! Ce genre de concept autour de la blockchain intervient dans pratiquement tous les domaines de la vie économique, sous forme de prototype déjà bien avancé ou sous forme d’activité préindustrielle.

AEF : De nombreux pôles de compétitivités, sur les 71 créés en 2004, touchent aux questions de sécurité. Quelle importance tiennent-ils aujourd’hui pour la filière ?

Jean-Pierre Tual : Les pôles de compétitivité, historiquement, ont d’abord eu un rôle consistant à stimuler l’innovation dans le domaine technologique. Dix-sept d’entre eux ont des activités relativement connectées autour de la sécurité. Le pôle Systematic, en région parisienne, est tourné sur l’innovation autour de la confiance numérique, les capteurs et architectures globales de sécurité. Le pôle Safe est quant à lui extrêmement performant sur les questions de gestion des risques ou de protection de l’aéronautique. Ils ont par exemple une plateforme de drones extrêmement sophistiquée. Le pôle SCS (Solutions communicantes sécurisées), à Sophia Antipolis, est extrêmement impliqué sur les problématiques de sécurité de l’internet des objets, au niveau des dispositifs eux-mêmes. Nous sommes en réalité désormais arrivés à une plus grande spécialisation des pôles.

La première phase de l’action de ces pôles consistait à développer des projets de R&D coopératifs, appliqués avec des grands groupes, des PME, des académiques. La deuxième phase a été de faire en sorte que ces projets de R&D se transforment en un ensemble de nouveaux produits qui soient appliqués par de véritables utilisateurs. La troisième séquence a consisté à renforcer le potentiel économique des entreprises. Nous allons désormais arriver à la quatrième phase, pour lequel un appel d’offres est lancé, visant en particulier l’harmonisation des stratégies des pôles et leur rayonnement à l’échelle de l’Europe.

Dès le départ, les pôles de compétitivité ont été impliqués dans le groupe R&I du Cofis. Nous avons coordonné nos efforts, entre pôles et industries, pour mettre en place de grands démonstrateurs sur lesquels la filière peut s’appuyer. Pour avoir également des briques technologiques, des sous-systèmes ou systèmes qui permettent ensuite de construire les solutions à l’export.

AEF : À quels produits issus de projets de R&D pensez-vous en particulier ?

Jean-Pierre Tual : Rien qu’au niveau du pôle Systematic, notre catalogue des produits réalisés à partir de projets de R&D compte plus de 260 références. Ils touchent à différents domaines, dont les composants de sécurité. La société HGH systèmes infrarouges s’est ainsi imposée dès 2008 comme un leader mondial des solutions de surveillance nocturne, et a exporté un peu partout. D’autres solutions appliquées par des PME en matière de vidéosurveillance de sites sont installées dans des enceintes telles que le Stade de France ou la Cité interdite à Pékin (Chine).

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Marc-Antoine Bindler, journaliste