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"L’illettrisme reste un sujet tabou dans la société et les entreprises" (Thierry Lepaon, délégué interministériel)

Les entreprises "ont encore du mal à parler" de l’illettrisme avec leurs salariés qui reste un sujet "tabou", regrette Thierry Lepaon, délégué interministériel à la langue française pour la cohésion sociale, dans une interview à AEF info, à la veille du lancement des journées nationales d’action contre l’illettrisme. Depuis 2017, il coordonne l’action des dix ministères compétents en la matière (1). Il faudrait aussi améliorer la coordination des politiques menées par les régions, départements et communes et créer une certification Cléa partielle, avance-t-il. L’ancien secrétaire général de la CGT évoque également la prise en compte de ces publics éloignés de la formation dans le PIC (plan d’investissement dans les compétences) et ses futures déclinaisons régionales.

Thierry Lepaon, délégué interministériel à la langue française. © Benjamin Boccas

AEF info : Près de six millions de personnes rencontrent des difficultés dans la maîtrise de la langue française, et la moitié sont des actifs. Comment expliquez-vous la persistance de ce phénomène ?

Thierry Lepaon : L’illettrisme est un phénomène massif mais qui reste malheureusement tabou dans la société et dans les entreprises. Ces dernières ont encore du mal à en parler avec leurs salariés.

Cela leur pose de vrais problèmes au quotidien, que ce soit dans leur vie professionnelle ou personnelle. La dématérialisation croissante des services publics risque d’accroître le sentiment d''abandon de certains citoyens. En matière d’accès à la formation professionnelle, la réforme qui donne un rôle accru au CPF ne va pas non plus améliorer la situation.

AEF info : Sur quels leviers faut-il jouer pour lutter plus efficacement contre l’illettrisme ?

Thierry Lepaon : Les politiques publiques menées sur les territoires ne sont pas assez coordonnées. La grande diversité de l’offre complexifie l’action des acteurs de terrain, notamment associatifs. Les acteurs qui réalisent ces différentes démarches n’échangent pas assez, d’où l’impression qu’ont parfois les personnes d’être baladées d’un endroit à l’autre. Nous travaillons sur ce sujet avec les associations d’élus locaux (Régions de France, ADF, AMF).

Nous sommes en train de créer un service public de lutte contre l’illettrisme sur le territoire du Grand Paris Sud. L’idée est de placer l’individu au cœur du dispositif. Concrètement, il s''agit de créer une plateforme d’accueil des personnes illettrées qui fera le lien entre la détection, l’évaluation et la formation.

20 %

 

C’est le taux de personnes en situation d''illettrisme dans le territoire du Grand Paris Sud. Soit le double de la moyenne nationale.

AEF info : Le rapport Borloo, publié fin avril (lire sur AEF info), recommandait de créer un nouveau certificat Cléa axé uniquement sur la communication en français, la maîtrise des règles de calcul et la communication numérique. Est-ce un bon levier pour favoriser l’accès à la formation des personnes illettrées ?

Thierry Lepaon : Tout à fait. On sait que beaucoup de gens ne pourront pas obtenir les sept blocs de compétences qui composent ce certificat. La création d’une certification Cléa partielle permettrait de redonner envie d''apprentissage à ces personnes. Le Copanef a commencé sa réflexion il y a quelques mois là-dessus et l’idée n’est plus taboue.

Cependant, les choses mettent beaucoup de temps à bouger car les partenaires sociaux ne veulent pas qu''on touche à leur bébé.

AEF info : Comment convaincre les entreprises de s’impliquer davantage sur ce sujet ?

Thierry Lepaon : Ce n’est pas une question d’argent. Le bilan social annuel des entreprises pourrait comporter une question sur les actions mises en place pour lutter contre l’illettrisme. Actuellement, les employeurs ont une très bonne perception du problème mais ils n’agissent pas assez pour y remédier.

Or, ils ont une responsabilité en matière de maintien des compétences de leurs salariés. En étudiant les plans de formation des 40 entreprises du CAC 40, je me suis rendu compte qu’on pouvait apprendre toutes les langues du monde, à l’exception de la langue française. C’est paradoxal !

Il faudrait aussi inciter les entreprises à se soucier des formations proposées par leurs sous-traitants à leurs salariés. J’en ai parlé à Édouard Philippe pour qu’il intègre ce sujet dans le projet de loi Pacte.

AEF info : Le PIC doit permettre de former un million de chômeurs d'ici 2022. Quelle va être la place de la lutte contre l''illettrisme dans ce dispositif ?

Thierry Lepaon : L’ensemble des pactes régionaux d''investissement dans les compétences [qui seront signés pour la période 2019-2022] devraient prendre en compte cette problématique. Il faut retisser les liens entre monde associatif et collectivités territoriales. La région Centre-Val-de-Loire va par exemple financer dès 2018 des actions spécifiques sur les savoirs de base qui seront déclinées au niveau des bassins d’emploi (lire sur AEF info).

L’important c’est que les mesures en faveur de la lutte contre l''illettrisme, quelle que soit leur dénomination, soient identifiées pour permettre leur évaluation.

Cela dit, je crains que le PIC ne serve à financer essentiellement des ajustements de compétences pour répondre aux besoins à court terme des entreprises, en laissant de côté les personnes éloignées de la formation.

AEF info : La réorganisation de l’ANLCI est des sujets que vous avez eus à traiter depuis votre arrivée. Où en est ce dossier ?

Thierry Lepaon : L’agence devrait en effet être rénovée pour élargir sa composition aux collectivités locales (régions, départements, communes) et son périmètre. Il me semble indispensable d''intégrer dans ses publics cibles toutes les personnes de nationalité française même celles nées à l’étranger.

Le troisième changement que je défends concerne la gouvernance du GIP. Actuellement, l'assemblée générale, qui ne se réunit que deux fois par an, est l’instance décisionnaire mais elle est en réalité une chambre d’enregistrement, comme l’a relevé la Cour des comptes. Mais mettre en œuvre tous ces changements demande du temps.

Le gouvernement devrait trancher sur ces différents points d’ici la fin de l''année. La convention constitutive du GIP, qui devait s''achever en décembre, sera prolongée de six mois.

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Florianne Finet, journaliste