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La réforme "risque de faire table rase des avancées de l’apprentissage moderne" (Robert Dufour, ex-Fnadir)

En matière d’apprentissage, "le gouvernement a voulu une révolution copernicienne qui ne cherche pas à améliorer le système, mais à changer de système, sans tenir compte des résultats enregistrés ces dernières décennies", déplore Robert Dufour, ancien secrétaire général de la Fnadir, dans une tribune "d’étonnement" publiée par AEF info. Il est également vice-président de l’association des directeurs de CFA Pays de la Loire, directeur des CFA sport et animation et Adamsse à Nantes (Loire-Atlantique). Il réagit au projet de loi avenir professionnel (dit Pénicaud 2) qui a été définitivement adopté le 1er août. Demain, la régulation de l’offre d’apprentissage sera "seulement assurée par la main invisible et la certification qualité", souligne-t-il.

Robert Dufour, directeur du Cfa Adamsse (Loire-Atlantique)

"Au même titre que les organisations ont recours au rapport d’étonnement, qu’il soit permis d’exprimer dans une tribune d’étonnement ce qui surprend, déconcerte, stupéfie… positivement ou pas dans le volet apprentissage du projet de loi pour la liberté de choisir son avenir professionnel.

La feuille de route méthodologique du gouvernement présentée à l’automne 2017 proposait de refonder l’apprentissage avec trois objectifs : plus de liberté, plus de protection, permettre de s’adapter. Dans le document d’orientation du 15 novembre, le système est qualifié de complexe, peu efficient et peu transparent.

D’où l’idée de la 'révolution copernicienne' qui passe par la mise en place d’un financement au contrat des CFA, avec un système de péréquation et une amélioration des modalités d’évaluation.

Les avancées de l’apprentissage moderne ignorées

L’étonnement tient à l’absence totale de considération des résultats enregistrés ces dernières décennies. Clairement, le gouvernement a voulu une révolution copernicienne qui ne cherche pas à améliorer le système, mais à changer de système. Au risque de faire table rase des avancées de l’apprentissage moderne.

Pour le gouvernement, la raison première pour laquelle il faut transformer l’apprentissage est que '1,3 million de jeunes dans notre pays, ne sont ni en emploi, ni en formation, ni en études'.

Toutefois, si l’apprentissage peut être un levier pour y remédier, réduire l’apprentissage à cet objectif risque de ne pas donner envie d’entrer dans le dispositif et surtout, passe à côté de l’essentiel.

Tout d’abord, l’apprentissage relève de la formation initiale. C’est la loi du 16 juillet 1971 qui stipule que l’apprentissage est une forme d’éducation qui 'a pour but de donner à des jeunes travailleurs […] une formation générale, théorique et pratique en vue de l’obtention d’une qualification professionnelle sanctionnée par un diplôme'.

Elle induit la préparation et l’obtention d’un diplôme au travers d’un dispositif spécifique, celui d’un contrat de travail signé avec un employeur.

L’éducation ne relève pas d’une logique de consommation

Or, depuis la Révolution, on retient une approche étatique de l’éducation. Partant, l’éducation peut être davantage envisagée comme une mission régalienne de l’État qu’un service public. Les apprenants ne sont pas de simples usagers. Les enseignants ne sont pas des prestataires de services.

L’éducation ne procède pas d’une relation client-fournisseur, elle ne relève pas d’une logique de consommation. Elle est ce par quoi l’État garantit à chaque citoyen son droit inaliénable à l’instruction, un droit obligatoire pour devenir un citoyen responsable. C’est la société, l’État, qui assure son financement.

Régulation par la main invisible

Alors, comment ne pas être étonné de voir dans le projet de loi une volonté d’ouvrir l’apprentissage à tout organisme de formation qui dépose auprès de l’autorité administrative une déclaration d’activité ? Il s’agit d’une rupture avec les lois de décentralisation qui avaient confié l’apprentissage aux régions. Une fonction régalienne était confiée à une collectivité territoriale qui contractualisait avec des organismes gestionnaires pour réguler ladite fonction.

Demain, la régulation sera seulement assurée par la main invisible et la certification qualité. Quelle assurance les entreprises, les jeunes et leurs familles auront-ils que cette fonction régalienne assurée par un organisme de formation concourt pleinement aux objectifs éducatifs de la nation ?

Si le principe de la loi de 1971, qui veut que l’apprentissage concoure aux objectifs éducatifs de la nation est repris dans l’article 7, il est complété par une volonté de contribuer à l’insertion professionnelle – que partagent d’ailleurs historiquement tous les CFA.

Seulement, le risque est grand de voir se développer des formations adéquationnistes, dans la seule optique de répondre aux besoins immédiats des entreprises, au risque de priver des cohortes de jeunes d’un socle indispensable à leur émancipation, à leur développement.

Ce sont les avancées et les enseignements qui peuvent être tirés de l’histoire de l’apprentissage depuis 1971 qui risquent d’être annihilés.

L’apprentissage, une autre relation au savoir

Plus largement, considérer l’apprentissage comme un simple outil de lutte contre le chômage des jeunes passe à côté de ce qu’il est vraiment.

D’une part, c’est une autre façon d’apprendre : l’élaboration de la compétence repose sur une succession de situations réelles pratiques et de distanciations par rapport à ce qui est fait et vécu. Le réel offre le droit à l’erreur ; c’est une autre relation au savoir et à la compétence.

D’autre part, l’apprentissage prend appui sur un contrat de travail, qui souligne le lien étroit avec le tissu économique. Il inclut la pluralité d’expériences, tant en entreprise qu’au CFA. Il en résulte donc une autre façon de former grâce à un accompagnement structurant : la pédagogie mise en œuvre par les équipes des CFA se construit en cohérence avec le vécu en entreprise.

Un apprentissage par apprentissage passe par le "faire", qui s’opère sur le terrain, avec un employeur.

Alors, il nous faut substituer une opportunité à une gageure induite par le projet de loi. Veiller, au travers des organisations professionnelles, des branches et des opérateurs de compétence, à ce que la mission régalienne d’éducation dévolue à l’État et confiée aux organismes de formation réponde à la double fonction de l’apprentissage qui est de préparer le citoyen à l’insertion professionnelle.

L’instinct contredit le bon sens. N’est-ce pas en restant fidèle au meilleur de notre passé que nous construirons un avenir habitable ?"

Robert Dufour, directeur du CFA sport et animation et du CFA Adamsse à Nantes (Loire-Atlantique)

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