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"La transformation numérique de l’État doit être portée par tous les agents publics" (Mounir Mahjoubi)

"Nous travaillons avec chaque ministère pour voir comment le numérique transforme leur action et avec quels outils", déclare Mounir Mahjoubi, secrétaire d'État chargé du Numérique, le 15 mai 2018, dans une interview à l’AEF. Parmi les chantiers qui concernent directement les agents publics, figurent l’amélioration de l’environnement de travail numérique et la création d’une identité numérique unique, avec une version "agents" de France Connect. Mounir Mahjoubi évoque également le plan de formation des agents au numérique, prévu dans le grand plan d’investissement. "La transformation numérique de l’État [doit être] portée par tous les agents publics", insiste-t-il. Interrogé sur les moyens de lutter contre l’exclusion numérique, le secrétaire d'État indique que l’accompagnement des usagers fait déjà partie des missions des opérateurs de l’État comme Pôle emploi.

AEF : Le numérique occupe une place centrale dans le programme "Action publique 2022", qu’il s’agisse des plans ministériels ou de l’un des cinq chantiers interministériels de transformation (lire sur AEF info). Quel est l’état d’avancement de ces travaux ?

Mounir Mahjoubi : Tout d’abord, nous travaillons avec chaque ministère pour voir comment le numérique transforme leur action et avec quels outils. Il y a à la fois un plan basé sur l’aspect politique et un plan basé sur les outils, les infrastructures et les compétences.

Ces transformations numériques occupent une place importante dans les plans ministériels. Ainsi, à titre d’exemple, le numérique représente-t-il le troisième pilier des "chantiers de la Justice", après la simplification de la procédure civile et celle de la procédure pénale. Le numérique est une façon de repenser l’information juridique et l’accessibilité.

Au-delà de ces plans ministériels spécifiques, la question est de savoir comment se doter d’un regard commun sur la transformation numérique, via le chantier transverse. Le premier élément est de placer au cœur de cette démarche l’utilisateur, le citoyen : comment le numérique permet-il d’augmenter le service public qu’il reçoit ? Ensuite, vient le sujet global des données : comment mieux utiliser les données publiques au service des citoyens ? Cela concerne tant l’open data que les données protégées et personnelles utilisées par l’administration. Nous voulons notamment éviter que des justificatifs identiques soient demandés aux usagers à plusieurs reprises.

S’ajoute à ces plans un projet qui est le moins visible mais qui s’avère le plus complexe : celui des infrastructures et des technologies. Depuis l’an dernier, nous réunissons tous les mois l’ensemble des DSI (directeurs de système d’information) de l’État pour définir des projets communs de mutualisation et de portage technologique spécifiques pour chacun des ministères. Tous ces sujets vont être de plus en plus pensés en commun ce qui n’était pas le cas auparavant.

Enfin, nous sommes en train de terminer l’élaboration du cadre stratégique du système d’information de l’État. Le projet est dans les mains d’Henri Verdier, le Dinsic. C’est un projet multipartite qui associe une vingtaine d’acteurs donc cela demande du temps.

AEF : Parmi ces actions, quelles sont celles qui concernent les agents publics ?

Mounir Mahjoubi : Plusieurs chantiers concernent les fonctionnaires, quel que soit leur ministère. Tout d’abord, l’environnement de travail numérique : comment leur permettre de bénéficier d’un environnement de travail plus performant, plus satisfaisant, plus agile et qui ressemble à leur usage personnel ? Aujourd’hui, il existe un très grand décalage entre l’équipement et les usages personnels des agents d’une part et ce qu’ils retrouvent sur leur lieu de travail d’autre part.

Nous allons créer une identité numérique pour tous les citoyens mais qui va également profiter aux agents. Ainsi, un agent pourra-t-il se connecter à tous ses applicatifs métier avec une seule identité. À l’heure actuelle, certains agents recevant du public ou traitant des dossiers administratifs sont amenés à se connecter chaque jour sur près d’une dizaine d’applications. C’est trop. Les premières expérimentations sont en cours. L’objectif est de parvenir à une totale disponibilité de ce "France Connect Agent" d’ici à deux ans.

AEF : Le grand plan d’investissement annoncé par Emmanuel Macron prévoit la création d’un fonds de 700 millions d’euros pour la transformation publique (lire sur AEF info). Comment va se répartir cette enveloppe ?

Lutter contre le biais "court-termiste"


Le fonds pour la transformation publique de 700 millions d’euros prévu par le rapport Pisani Ferry vise à surmonter trois "biais institutionnels forts" : "Un fort biais court-termiste", "la défiance mutuelle entre le ministère des comptes publics et les ministères sectoriels" et "la difficulté des réorganisations, que freine la faible mobilité des agents publics entre services et au sein même des services".

Mounir Mahjoubi : Nous avons lancé en février un premier appel à projets – non thématique – sur l’innovation publique doté de 50 millions d’euros. Les résultats seront connus en juin ou au plus tard début juillet. Nous avons reçu de nombreuses réponses et des dossiers très intéressants.

Par ailleurs, nous sommes très attachés à ce que la transformation numérique de l’État soit portée par tous les agents publics et non par certains d’entre eux car tous les métiers seront concernés. Dans ce cadre, un effort important de formation sera réalisé. Il faudra auparavant définir notre stratégie pour les dix prochaines années. Cela sera fait d’ici à la fin de l’année.

Ce sujet fait actuellement l’objet de discussions entre Olivier Dussopt, secrétaire d'État auprès du ministre de l’Action et des Comptes Publics, et les organisations syndicales dans le cadre des forums de l’action publique.

AEF : Le gouvernement souhaite dématérialiser l’ensemble des démarches administratives d’ici à 2022 (lire sur AEF info). Quelles mesures allez-vous prendre pour lutter contre l’exclusion des citoyens les moins à l’aise avec les outils numériques ?

Mounir Mahjoubi : Il est impossible de faire la transformation numérique de l’État et celle de l’économie en laissant de côté 13 millions de Français qui ne savent pas utiliser le numérique. La stratégie nationale d’inclusion numérique du gouvernement devrait être connue d’ici à la fin du mois de juin [un pré-rapport a été publié fin avril]. Nous souhaitons d’abord identifier les acteurs qui peuvent accompagner ces personnes dans chaque département : réseaux associatifs, opérateurs sociaux, administrations, acteurs privés…

Il y a aussi un enjeu de structuration de la filière de la médiation numérique et un enjeu de financement. Qui va payer ? Nous sommes en train d’en discuter avec les collectivités, les opérateurs sociaux et les acteurs privés. Tout le monde a intérêt à ce que les citoyens soient formés aux compétences numériques. L’État a aussi vocation à participer à ce financement en tant que porteur des guichets nationaux. Il est nécessaire de créer des points d’accueil physique pour aider ces 13 millions de Français.

AEF : Comment les administrations et les opérateurs publics pourront-ils financer cette nouvelle mission de médiation numérique qui nécessite des moyens humains alors que leurs budgets sont en baisse ? Plusieurs centaines de postes doivent par exemple être supprimées chez Pôle emploi en 2018…

Mounir Mahjoubi : L’accompagnement "physique" au numérique des citoyens fait déjà partie des missions de Pôle emploi ou de la CAF. Il faut penser la baisse des crédits de l’État en termes de transformation et non de rabot. Chaque acteur doit réfléchir à la réorganisation du fonctionnement de la structure en revoyant ses priorités.

AEF : Dans son rapport remis fin mars, le député Cédric Villani (LREM, Essonne) recommandait de créer un poste de délégué interministériel à l’intelligence artificielle rattaché à votre ministère et de mettre en place des pôles de compétences mutualisés entre ministères (lire sur AEF info). Le gouvernement va-t–il mettre en œuvre ces propositions ?

Mounir Mahjoubi : L’idée est séduisante mais nous sommes en train d’évaluer ces mesures. Combien cela coûte-t-il ? À quoi cela peut-il exactement servir ? Qu’est-ce que cela pourrait apporter aux organisations actuelles en termes d’efficacité ? Nous n’avons pas encore tranché ces questions.

AEF : La loi Lemaire du 7 octobre 2016 pour une république numérique oblige les collectivités territoriales et l’État à publier de manière ouverte – c’est-à-dire réutilisables - les codes sources de leurs programmes informatiques (lire sur AEF info). L’échéance est fixée au 7 octobre 2018 mais aucune sanction n’est prévue pour les éventuels récalcitrants. Comment comptez-vous convaincre ces acteurs à s’engager dans cette démarche ?

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C’est le nombre de collectivités territoriales qui ont déjà publié début 2018 une partie de leurs données en mode ouvert, d’après l’observatoire "open data des territoires". Cela représente 6,5 % des structures concernées par l’obligation de publication.

Mounir Mahjoubi : Ma philosophie sur le sujet est claire. La sanction est inefficace si l’on n’a pas fait auparavant l’effort de les accompagner dans la libération, la transmission et le partage de leurs données. Nous avons augmenté le nombre d’agents affectés à la mission DCANT (développement concerté de l’administration numérique territoriale), qui fait partie de la Dinsic. Elle a vocation à développer des outils à destination des petites collectivités et les petites administrations.

Concernant les données les plus récentes, le taux d’ouverture de toutes les grandes collectivités et les ministères est proche du maximum. Nous avons dépassé les blocages culturels et les ministères exécutent les avis de la Cada (commission d’accès aux documents administratifs). Au sein de l’État, nous sommes arrivés à l’ère de l’"empowerment" technologique : dès leur élaboration, les nouvelles technologies prennent en compte l’ouverture des données. C’est notamment le cas avec les nouvelles architectures interministérielles et les nouveaux services hébergés sur la plateforme France Connect.

Seules exceptions, certains sujets qui présentent des difficultés particulières. Certains jeux de données font partie de bases informatiques très anciennes. Par conséquent, leur publication est complexe et demande du temps. Il faut parfois les extraire sur un cédérom et réinstaller un environnement virtuel pour les exploiter.

AEF : La Cour des comptes a récemment critiqué l’externalisation excessive des services informatiques de l’État (lire sur AEF info). Partagez-vous cette analyse ?

Mounir Mahjoubi : En matière de gestion des ressources humaines, il est essentiel d’avoir des agents dotés de compétences numériques suffisantes pour bien commander au privé. Cela permet d’élaborer des appels à projets efficaces et d’éviter les dérapages financiers des grands projets informatiques de l’État, comme cela a pu être le cas dans le passé.

Notre priorité est donc de rendre plus attractive les carrières numériques au sein de l’État. Cela passe par une amélioration de la lisibilité des parcours existants et des passerelles entre ministères. Ce travail concerne tous les niveaux, du technicien jusqu’à l’ingénieur de R&D.

Pour ce faire, nous souhaitons à la fois favoriser les mobilités au sein de la fonction publique et convaincre des salariés du privé de participer à la transformation de l’État pendant cinq ou dix ans. Nous avons besoin de diversité car un bon agent est un agent qui a testé plusieurs technologies dans sa carrière. Nous allons aussi recruter de nouveaux agents au sein de la Dinsic.

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Florianne Finet, journaliste