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Retraite : les mises en garde des acteurs des précédentes réformes (colloque Sénat)

Dans le cadre d’une table ronde du colloque sur la réforme des retraites organisée le jeudi 19 avril par la commission des Affaires sociales du Sénat, Marisol Touraine, ancienne ministre de la Santé et des Affaires sociales sous le quinquennat Hollande, Raymond Soubie, président du cabinet de conseil Alixio et ancien conseiller social de Nicolas Sarkozy (1), et Bernard Thibault, ancien secrétaire général de la CGT, ont débattu de la méthode à suivre pour faire adopter une réforme telle que celle promise par le Président de la République. Les trois ont prôné le dialogue, en insistant sur le fait que cette réforme n’était en rien comparable aux précédentes, de par son ampleur, sa raison d’être - elle n’est pas justifiée par une urgence financière - et son ambition.

Alors que quelques minutes plus tôt, la ministre des Solidarités et de la Santé, Agnès Buzyn, confirmait la volonté du gouvernement de créer un régime universel de retraite et détaillait la méthode de concertation pour y parvenir (lire sur AEF info), d’anciens acteurs de la réforme ont fait part de leur expérience dans le cadre d’une table ronde intitulée "Réformer les retraites, quelle méthode". Raymond Soubie, ancien conseiller social de Nicolas Sarkozy à l’Élysée, qui a planché sur la réforme des retraites de 2010, Marisol Touraine, ministre des Affaires sociales et de la Santé sous le quinquennat de François Hollande, à la manette pour la réforme des retraites de 2013, et Bernard Thibault, secrétaire général de la CGT de 1999 à 2013, sont d’accord sur un point : le pari du Président de la République est risqué.

MARISOL TOURAINE : "RESTER POSITIF"

Marisol Touraine, rappelle que la retraite est un sujet "profondément ancré dans notre culture politique" et "perçu par les Français comme un des éléments de leur histoire, de leur identité". Si elle n’a pas "d’opposition de principe" sur l’idée d’une réforme systémique des retraites - elle l’avait elle-même envisagé avant d’y renoncer devant la nécessité de réformer pour des raisons financières -, l’ancienne ministre des Affaires sociales et de la Santé de François Hollande alerte l’actuel gouvernement quant à la façon de présenter ce projet : "Tout va être dans les conditions de définition de la réforme".

Celle qui avait mené une réforme en 2013 sur les retraites estime qu’il n’était pas possible de présenter le futur texte "comme une réforme rendue nécessaire pour des raisons financières", indiquant que les régimes étaient "globalement à l’équilibre". Difficile aussi, selon elle, de mettre en avant la simplification, car elle a déjà "beaucoup progressé". Reste l’équité. "Il est vrai que les Français ont le sentiment de ne pas s’y retrouver, que ce n’est pas clair, qu’on leur cache des choses. Vu sous cet angle-là, le principe d’une réforme peut être intéressant", selon elle.

"Les conditions dans lesquelles cette réforme va être annoncée vont être capitales. Ce jour-là, 30 millions de Français vont sortir leur calculette et voir les conséquences pour eux. Il ne faut pas que la réforme soit anxiogène en particulier pour ceux qui sont à quelques années de la retraite", poursuit Marisol Touraine. Si elle dit comprendre "la force du slogan 'un euro cotisé donne les mêmes droits pour tout le monde' et son objectif politique", elle rappelle que les éléments de solidarité seront décisifs". "Attention à la mise en œuvre concrète, prévient-elle. Le jour de l’annonce de la réforme, il va falloir rentrer dans un détail de propositions très difficile, car sinon les gens ne sauront pas où ils vont".

Comme la réforme "ne s’impose pas" pour des motifs extérieurs, notamment économiques, il faut selon elle la présenter dans un esprit "positif" : "Il serait fâcheux de faire une réforme qui ne s’impose pas pour créer de l’anxiété. Il s’agit plutôt de dire : je vais créer le nouveau pacte social et arriver à rassembler les Français autour d’un projet devant eux, pour eux". La ministre estime que le gouvernement a la chance de bénéficier d’une situation financière plutôt favorable pour ce chantier, qui lui permettra de "compenser" les inévitables perdants de la réforme. L’ancienne ministre insiste enfin sur la nécessité de la concertation.

RAYMOND SOUBIE : "PRENDRE LE TEMPS"

Raymond Soubie rappelle aussi que c’est la situation financière, "catastrophique" à l’époque (l’après crise de 2008), qui a poussé à réformer les retraites en 2010, en agissant notamment rapidement sur l’âge, pour arriver à l’équilibre en 2018. Nous avons adopté "une méthode que je déteste […] L’ampleur du défi était tel qu’il n’y avait aucune marge de manœuvre sur le contenu de la réforme. C’est la raison pour laquelle le gouvernement a assumé cinq journées de manifestation sans bouger d’un iota son projet".  

Mais pour mener une réforme systémique, "je ne conseillerai pas de passer par cette méthode", prévient l’ancien conseiller social de Nicolas Sarkozy. "C’est un travail colossal. Je ne m’y serai jamais affronté car je ne suis pas de taille", s’amuse-t-il. "Soit la réforme va vers ce qui a été dit et annoncé, et ça marche et je n’aurais rien compris. Soit elle ne marche pas et 'ouh là là !'". "Il n’y a pas de sujet plus conflictuel et plus périlleux", explique Raymond Soubie qui précise qu’on ne peut pas tout abolir "d’un trait de plume". Il plaide notamment pour le maintien de régimes spéciaux : "Il faut que le régime ne soit pas totalement uniforme, qu’il y ait des particularités qui subsistent, des régimes spéciaux qui subsistent parce que s’attaquer aux régimes spéciaux, au nom de l’uniformité, c’est s’attaquer à l’identité des salariés".

Sachant que la réforme n’est, comme la plupart des précédentes, pas motivée un problème d’équilibre des régimes, "je ne vois pas comment en termes d’explication on peut embarquer les Français sur ces sujets", s’interroge le président d’Alixio. "Nous sommes dans une situation plus difficile parce qu’elle est paradoxalement meilleure". Et de rapporter que "dans les sondages, on voit que la majorité des personnes de moins de 30 ans est contre les réformes. Dire que les jeunes sont embarqués parce que cela leur sera favorable, je n’en suis pas convaincu".

"Une réforme de ce type demande beaucoup de temps au temps. Elle doit se déployer dans des temps très longs, avec des étapes assez longues", martèle-t-il. "Aucune réforme antérieure n’est selon lui comparable à la réforme systémique. Le gouvernement aurait pu continuer à harmoniser de mieux en mieux les régimes, sachant que la simplicité ne va pas toujours avec la justice. C’est une voie quasi messianique de la fin de l’histoire, la réforme des réformes. C’est extraordinaire difficile". Raymond Soubie alerte également sur le "risque financier" que fait courir une telle opération, sachant qu’il faudra prévoir des compensations pour faire passer les mesures.

Et de conclure : "Faut-il faire cette réforme ? Non. Faut-il l’écarter ? Non. Mais tout temps perdu sur la préparation de la réforme est du temps gagné. Tout temps passé à discuter avec ceux qui ont quelque chose à dire est du temps gagné".

Bernard Thibault : "négocier avec les représentants des salariés"

Bernard Thibault, ancien leader de la CGT, rappelle que les retraites "sont au cœur du pacte social et républicain", et que, par conséquent, le sujet ne peut être résolu "par des caisses enregistreuses". "C’est aussi un choix de société, comme l’a dit la ministre, et donc pour définir un choix de société, il faut une méthode qui y participe".

"Le gouvernement prône un système plus efficace, plus transparent, et plus juste. On vend rarement le contraire ! Il ne suffit pas d’énoncer ce slogan pour qu’il soit cru", ironise Bernard Thibault, rappelant que "les contestations sur la sécurité sociale et les retraites sont les sujets les plus mobilisateurs, ce qui confirme que cela participe bien du pacte social et républicain de notre pays".

"La grosse différence avec tout ce qu’il s’est fait jusqu’à présent […] c’est que l’on pose la question du système", insiste celui qui siège désormais à l’OIT (Organisation internationale du travail). "C’est la première fois depuis 1945 qu’on pose publiquement un débat sur le changement de système de retraite en France. Il faut faire attention à ne pas considérer qu’il s’agit d’une énième réforme dans le droit fil des précédentes. […] Il faut accepter que cela génère des débats en profondeur dans le pays, y compris sur le bien-fondé de la réforme ;  cela ne peut pas être accompagné d’une posture autoritaire ou qui laisserait entendre que les choses sont déjà arrêtées", prévient-il. 

Pour ce faire, Bernard Thibault insiste à plusieurs reprises sur la nécessité d’associer étroitement les partenaires sociaux, dans le cadre de ce qui devrait être une "négociation", qui débouche, le cas échéant, "sur un accord suffisamment large et un soutien politique à la réforme". "Il s’agit des cotisations sociales et de leur utilisation. Il est donc légitime que les ‘propriétaires des cotisations’ aient plus leur mot à dire". "Si le processus consiste à ce que le gouvernement, entouré d’experts, rédige un projet qui, à la virgule près, est susceptible de recevoir un accueil à ce point favorable que les Français se précipitent sur la place de la République avec des drapeaux bleu blanc rouge, très bien. Mais on prend quand même un risque qu"il y ait des fautes d’orthographe dans le document". Il faut donc selon lui "co-constuire", et" associer de manière étroite les salariés et leurs représentants sur les mesures envisagées, et y compris à ce stade encore, sur l’opportunité de changer ou pas tout le système de retraite".

Selon lui, le fait que les salariés aient moins de place et dans les discussions des réformes et dans la gestion des régimes contribue "à les déresponsabiliser sur leur système de retraite et en général sur la sécurité sociale". "Je pense qu’il serait sain de revenir sur certaines dispositions et de faire en sorte que les salariés redeviennent propriétaires, connaisseurs et acteurs des dispositifs de protection sociale qui les concernent au premier chef", ajoute-t-il.

(1) Raymond Soubie est président du Groupe AEF.

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Bénédicte Foucher, journaliste