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Police de sécurité du quotidien : pour Daniel Warfman, "la sécurité privée n'est pas mûre" pour assurer un "continuum"

"Je considère que la sécurité privée n’est pas mûre" pour assurer, dans le cadre d'un "continuum de sécurité", des missions actuellement dévolues aux forces de l'ordre, déclare Daniel Warfam à AEF. Interrogé dans le cadre d'une série consacrée à la mise en œuvre prochaine de la police de sécurité du quotidien, l'ancien dirigeant d'entreprises de surveillance humaine analyse la notion de "continuum" et estime que le principal frein à une participation accrue de la sécurité privée concerne la rémunération des agents, qui n'attire par les compétences nécessaires. "La sécurité privée n’est pas un rêve d’enfant : on peut rêver d’être policier, d’être gendarme ou pompier... mais pas d’être gardien de nuit", pointe en particulier Daniel Warfman. Le dirigeant de la société ID Europe Consulting, prône également l'instauration d'une règlementation plus précise en matière de surveillance humaine.

AEF : Gérard Collomb a chargé les députés Alice Thourot (LREM, Drôme) et Jean-Michel Fauvergue (LREM, Seine-et-Marne) d’une mission parlementaire sur le "continuum de sécurité" (lire sur AEF info). Que vous inspire cette initiative, qui s'inscrit dans le contexte du lancement de la police de sécurité du quotidien à l'automne ?

Daniel Warfman : Nous avons ce débat depuis 1986 et les décrets d’application de la loi du 12 juillet 1983 réglementant les activités privées de sécurité, quand Charles Pasqua, ministre de l’Intérieur, et Robert Pandraud, ministre délégué à la Sécurité publique, ont réuni l’ensemble des dirigeants de la profession. L’objectif était de confier des missions aux sociétés de gardiennage afin de dégager la force publique de certaines tâches indues. À l’époque, on avait déjà listé certaines gardes statiques, pour les ambassades notamment. Le débat est donc finalement toujours le même. On a ensuite commencé à parler de coproduction de sécurité intérieure. Aujourd’hui, le continuum est une façon différente d’expliquer que la force publique doit se recentrer sur les missions régaliennes.

Mais si l’on veut avoir un vrai continuum, il faut que les agents de sécurité privée soient capables d’assurer ce type de missions. Pour cela, plusieurs critères sont nécessaires : au-delà des critères de moralité, il faut avoir de vrais critères de compétences, et donc des rémunérations qui suivent. Aujourd’hui, les agents de sécurité sont payés au Smic, avec des effets pervers sur la formation.

Il faut par ailleurs que les donneurs d’ordre et les prestataires de sécurité parlent le même langage. Or, lorsque l’on est du côté du donneur d’ordre, malgré des discours lénifiants, c’est toujours le prix qui va venir mettre fin aux débats. On continue donc à vendre du gardien au kilo alors que l’on voudrait vendre une prestation de sécurité globale.

AEF : Quelles mesures, selon vous, devraient émerger prioritairement de ce travail parlementaire ?

Daniel Warfman : Les mesures prioritaires sont liées au personnel, c’est fondamental. Le premier point est de déterminer une nomenclature de services par rapport à des critères déterminés, en les calquant sur la réglementation incendie. Il faut instaurer une détermination des effectifs nécessaires pour un dispositif de sûreté par rapport à un risque évalué. Ce risque doit être calibré par rapport à la fréquentation du site en question, à son volume et son exposition au risque.

Une fois que l’on a déterminé les effectifs nécessaires, on va fixer les qualifications requises. Il faut donc revoir les modèles de qualifications de nos personnels. Cela revient à proposer différents niveaux et échelons dans un système hiérarchique, toujours en se calquant sur la sécurité incendie, avec les Ssiap 1, Ssiap 2, Ssiap 3. Le problème est que nous avons des CQP différents pour chaque spécialité. En termes de formation, il faut donc proposer une carte professionnelle sur la base d’un tronc réellement commun et solide afin de pouvoir y adjoindre des spécialités.

Le troisième point est de proposer des rémunérations qui soient motivantes. C’est la clé de tout. Le fait d’avoir des agents qui soient qualifiés, mieux payés, va éviter cette dérive actuelle, avec notamment le développement du double emploi. On compte 160 000 agents de sécurité privée pour plus de 350 000 cartes professionnelles valables. Cela veut dire qu’une grande partie des détenteurs de cartes ne sont pas restés dans la profession, que celle-ci n’était pas motivante et qu’il s’agit d’un métier de passage. La sécurité privée, jusqu’à présent, n’est pas un rêve d’enfant : on peut rêver d’être policier, d’être gendarme ou pompier mais pas d’être gardien de nuit. Il faut donc transformer cela. Aujourd’hui, la sécurité incendie est une sorte de voie royale, et à côté, la sécurité privée reste un métier d’accident de la vie.

AEF : L’idée d’instaurer un uniforme ou un signe distinctif communs à tous les agents de sécurité privée semble faire son chemin… (lire sur AEF info)

Daniel Warfman : Il y a des expériences qui existent partout. Aux Pays-Bas ou en Belgique, toutes les entreprises ont leur propre tenue, avec par-dessus un signe distinctif en forme de "V" qui prouve leur appartenance à la sécurité privée. Quand vous allez en Côte d’Ivoire, tous les agents de sécurité ont une chemise jaune, afin de ne pas les confondre avec la police ou l’armée.

Je suis, pour ma part, partisan d’un signe distinctif car les agents sont aujourd’hui partout, sur un chantier comme à l’entrée d’un grand joaillier. Faut-il les habiller pareil ? Je ne le crois pas, une plaque ou un badge me semblent être plus efficaces. Mais pas un brassard orange "sécurité", comme on le voit parfois actuellement, mais qui ne prouve rien. Il faut par ailleurs garder la spécificité des entreprises avec leur tenue, parce que cela touche à leur image, leur communication.

AEF : La sécurité privée est-elle aujourd’hui suffisamment mûre pour ce "continuum" ?

Daniel Warfman : Non, je considère que la sécurité privée n’est pas mûre. Une telle évolution ne peut passer, dans un pays comme la France, que par la réglementation et le respect de celle-ci. Or, les dérives ne sont pas réellement sanctionnées. Peut-être que certains contrôleurs du Cnaps ne sont pas suffisamment formés. Le rapport de la Cour des comptes relève des pratiques dommageables de certains contrôleurs par rapport à des organismes de formation, notamment (lire sur AEF info). Je pense néanmoins que tout cela est en bonne voie, mais prend beaucoup de temps. Je me souviens que la question du contrôle de la formation était déjà à l’ordre du jour des premières assises de la sécurité privée, en 2012, il y a six ans (lire sur AEF info).

AEF : Vous avez justement co-signé un ouvrage intitulé "La Sécurité privée en France" (1), en 2011, à l’aube de la naissance du Cnaps (lire sur AEF info). Le constat que vous dressiez à l’époque sur le secteur semble proche de celui de la Cour des comptes aujourd’hui, sept ans plus tard… (lire sur AEF info)

Daniel Warfman : Parce que cela n’a pas changé, parce que l’on n’a pas pris les mesures nécessaires. Le problème, c’est que notre profession dans son ensemble est un peu rétrograde. Elle n’a évolué qu’à l’aune d’événements exogènes. La loi du 12 juillet 1983 réglementant les activités privées de sécurité vient après la mort d’un sans-abri au Forum des Halles et l’affaire des camemberts d’Isigny. Puis on attend 1986 pour avoir les décrets d’applications : à la suite d’attentats, on dit qu’il va falloir utiliser le supplétif que représente la sécurité privée pour dégager la police de certaines tâches. En 1995, arrive la loi d’orientation et de programmation relative à la sécurité, dite loi "Pasqua", après des menaces d’attentats et la prise d’otages de l’avion d’Air France à Marignane. Le texte met en place des mesures sur la vidéosurveillance, des obligations, etc. En 2001, arrive la loi relative à la sécurité quotidienne, qui instaure la possibilité pour les agents de sécurité de pratiquer des palpations de sécurité en réaction à l’attentat du 11 septembre.

Cette profession a avancé et augmenté son chiffre d’affaires uniquement par un désengagement de l’État. L’exemple type est celui de la sûreté aéroportuaire, dévolue par le passé à la PAF (police aux frontières) et aujourd’hui au privé. Cela reste un business, mais un business qui ne s’est pas généré de lui-même. Et il repose sur la main-d’œuvre, sans aucune obligation de résultat. On a une obligation de moyens, qui revient à mettre du monde. Et au final, on n’en met jamais suffisamment.

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Marc-Antoine Bindler, journaliste