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À Lille, des attentes et interrogations à quelques mois du lancement de la "reconquête républicaine"

"On va devoir reprendre ces quartiers et les réoccuper de manière positive pour pouvoir faire de la sécurité au quotidien." Assis à l’arrière d’un camion de police, le major Frédéric Notte, chef d’unité à la BST (brigade spécialisée de terrain) de Lille, résume l’enjeu de la "reconquête républicaine" – selon les termes consacrés par le ministère de l’Intérieur — dans les quartiers de Moulins et de Fives. "Il faut de nouvelles méthodes dans des quartiers où la population est défavorisée et opprimée par les trafiquants de drogue", dit-il, alors que le véhicule patrouille au pied des tours d’habitations, jeudi 15 mars 2018. Dans le cadre d’une série consacrée à la mise en œuvre prochaine de la police de sécurité du quotidien, AEF a rencontré les différents acteurs de la sécurité de Lille pour comprendre les enjeux et les limites de la réforme.

"Nous allons œuvrer pour reconquérir le quartier de Moulins, secteur par secteur. À Fives, nous avons de vrais résultats, les habitants sont très satisfaits", déclare Christian Wulveryck à AEF. Le commissaire central de Lille agglomération décrit deux "quartiers de reconquête républicaine" où les habitants "sont principalement embêtés par les rodéos urbains et les trafics de stupéfiants, qui génèrent des occupations de halls d'immeuble, la privatisation de parties communes, des courses-poursuites…" La région lilloise, poursuit-il, est "particulièrement touchée par le trafic de cocaïne et d’héroïne, avec une abondance de produits de très bonne qualité, et à un moindre coût".

"Il y a des secteurs dans lesquels Lille métropole habitat n’arrive pas à louer, et d’autres où nous n’atteignons pas la mixité sociale souhaitée en raison de ce contexte", témoigne François Dreux, chargé de mission "politique de la ville et sûreté" au sein du bailleur social. Lille métropole habitat gère 33 000 logements autour du chef-lieu du Nord, et "loge une famille sur deux" dans le périmètre de l’ancienne zone de sécurité prioritaire de Lille. Le responsable note une dégradation de la situation au cours des dernières années en raison de l’évolution du trafic de drogues, avec "des modes opératoires beaucoup plus violents". Il pointe également la "logique d’intervention" des forces de l’ordre, qui a conduit les dealers à "se réfugier dans les parties communes des immeubles voire dans des logements", générant ainsi davantage de nuisances pour les locataires.

La police "a anticipé" sur la PSQ

Si le lancement de la "reconquête républicaine" est officiellement prévu au 1er septembre 2018, "le directeur départemental de la sécurité publique, le commissaire central et le procureur ont anticipé", se félicite Marc Bodiot, adjoint à la maire (PS) de Lille chargé de la sécurité. Initié fin 2017 à l’initiative du parquet, un GLTD (groupe local de traitement de la délinquance) a notamment permis, d’après l’ensemble des acteurs rencontrés par AEF, des interpellations et une pacification de l’espace public dans le quartier de Fives. "Pour moi, cela préfigure ce que devra être la police de sécurité du quotidien. En quatre mois, nous avons eu des résultats très intéressants", note l’adjoint de Martine Aubry.

À Fives, la police municipale a ainsi été chargée d’assurer une présence le matin, tandis que la compagnie de CRS fidélisée à Lille s’est vue confier, à partir de l’après-midi, des patrouilles pédestres "appuyées par un véhicule", souligne le commissaire divisionnaire Christian Wulveryck. "À chaque interpellation, les CRS établissent une fiche de mise à disposition pour que la personne interpellée puisse être conduite au commissariat par des policiers de la sécurité publique sans démonter le dispositif", explique-t-il. Le chef de la police d’agglomération vient également de créer une "force de réponse immédiate" pour mener, à l’échelle de l’agglomération, des enquêtes de "deux ou trois semaines" sur des trafics de drogue "de bas d’immeuble". Par ailleurs, une cellule de renseignement opérationnel sur la lutte contre les stupéfiants a été créée sous l’égide de la police judiciaire afin de permettre un meilleur partage d’information.

L’enjeu du rapprochement entre la police et la population

"La police reste toujours dans une logique de projection", critique néanmoins Ugo Bernalicis, député La France insoumise de la deuxième circonscription du Nord, qui comprend en particulier le quartier de Fives. "Si on ne change pas les modes opératoires, cela ne va pas régler le problème", poursuit l’élu. "Il n’y a pas de travail de prévention ni de contact. La police augmente la pression et fait la course aux petits trafiquants. Parmi les personnes interpellées, il y a beaucoup de mineurs jugés en comparution immédiate, ce ne sont pas des têtes de réseau !"

Pour d’autres acteurs, développer des relations avec la population dans les quartiers lillois concernés par la police de sécurité du quotidien serait toutefois prématuré. "Si des habitants sont vus en train de parler avec la police, ils vont le payer cher, on va par exemple brûler leur paillasson", rapporte le brigadier-major Frédéric Notte. Lille métropole habitat "évite une proximité trop évidente" de la police avec ses gardiens d’immeuble de peur de représailles, pointe également François Dreux. "Je ne vois pas les policiers patrouiller à pied à deux ou trois sur notre patrimoine à l’heure actuelle."

ZSP : "La population ne voyait pas l’amélioration"

"La zone de sécurité prioritaire de Lille donnait de bons résultats statistiques, mais qui n’emportait pas forcément l’agrément de la population", note Christian Wulveryck, commissaire central de Lille agglomération. "Le dispositif vivait, mais les habitants ne voyaient pas l’amélioration", souligne-t-il. "La zone de sécurité prioritaire n’avait pas l’objectif de rapprocher la police de la population", abonde Marc Bodiot, adjoint à la maire de Lille.

Pour François Dreux, de Lille métropole habitat, "le dispositif a été dans un premier temps très riche, avec des moyens supplémentaires et une densification des échanges avec la police nationale". "Puis il a fait pschitt."

L’objectif de rapprochement entre les forces de l’ordre et de la population de la police de sécurité du quotidien reste malgré tout une attente forte chez l’ensemble de responsables rencontrés. "Il y a un vrai enjeu afin de retisser les liens, et une très forte attente de nos résidents d’une présence policière renforcée", poursuit le chargé de mission de Lille métropole habitat. "Je pense que la réforme permettra d’avoir un lien qualitatif plus important entre la police et la population", dit-il. "Nous sommes très heureux d’avoir été choisis parmi les quartiers de reconquête républicaine car le rapprochement police-population correspond tout à fait à nos attentes", note pour sa part Marc Bodiot, l’adjoint de Martine Aubry chargé de la sécurité. 

"On a perdu un nombre d’années terrible !"

"Je pense que la police de sécurité du quotidien sera bien accueillie par la population qui, dans sa grande majorité, n’en peut plus du deal", témoigne Josiane Dabit. Vice-présidente de la maison de quartier Les Moulins et conseillère citoyenne lilloise, elle souligne néanmoins qu'"après plusieurs années de suppression de la police de proximité, la police nationale va avoir du boulot pour se faire apprécier par une partie de la population". La militante Europe écologie-Les Verts indique en particulier que la maison de quartier a pu constater la mauvaise image de la police auprès des jeunes lors de marches exploratoires réalisées récemment auprès de la population. "On a perdu un nombre d’années terrible !" déplore Josiane Dabit.

Du côté de l’hôtel de ville, Marc Bodiot s’interroge sur les effectifs. "Il faut davantage d’hommes et de femmes sur le terrain. Où va-t-on aller les chercher ?" s’interroge l’élu. "Je crains qu’on déshabille Pierre pour habiller Paul."

"La patrouille à pied n’est pas assez dans la culture du policier"

Christian Wulveryck espère l’arrivée à Lille de quinze fonctionnaires supplémentaires au 1er septembre 2018. Ces effectifs devront notamment permettre de développer les patrouilles pédestres, car "la police de sécurité du quotidien se fera à pied dans les quartiers de reconquête républicaine, avec un véhicule en appui", note le policier. Si Christian Wulveryck regrette que la patrouille à pied ne soit "pas assez dans la culture du policier", le major Frédéric Notte estime en tout cas que "c’est une très bonne approche". La BST effectue déjà des patrouilles pédestres en prévision de l’entrée en vigueur de la police de sécurité du quotidien, indique-t-il.

Sur la question du lien avec la population, "nous sommes déjà présents sur le terrain", note Christian Wulveryck, qui souligne que la police nationale compte "35 sites ouverts au public sur l’agglomération lilloise", participe à des réunions de quartier et échange régulièrement avec les élus. Parmi les projets en cours figurent le recrutement d’un délégué cohésion police-population dans le quartier de Fives – un délégué est déjà présent à Moulins —, l’organisation de réunions d’information à destination de citoyens ou encore l’achat de vélos de patrouille électriques.

Christian Wulveryck rappelle néanmoins que "la police ne va pas se lier d’amitié avec les délinquants. Sa mission reste de les arrêter et de les présenter à la justice !"

"Tonneau des danaïdes"

Parmi les autres interrogations liées à la mise en œuvre de la police de sécurité du quotidien figure la capacité à lutter durablement contre les petits trafics, alors que, selon l’expression de certains policiers de la BST, la répression s’apparente parfois à un "tonneau des danaïdes". Dans la plupart des sites visités, les fonctionnaires connaissent de nombreux jeunes par leur nom et prénom pour les avoir déjà arrêtés à de multiples reprises par le passé. La création d’une "interdiction de paraître" dans un secteur déterminé, envisagée par le projet de loi de programmation de la justice, n’était pas connue des policiers de patrouille, jeudi 15 mars 2018. Et l’un d’eux de pointer le risque de "déplacer le problème" avec la police de sécurité du quotidien. "Les trafiquants vont aller ailleurs", craint cet agent.

Ugo Bernalicis estime pour sa part que le projet d’amende forfaitaire délictuelle contre les usagers de stupéfiants n’est pas à la hauteur de l’enjeu. "Il faut passer à la légalisation du cannabis", souligne le député de La France insoumise. Une position partagée par Josiane Dabit : "Cela permettrait de mettre plus de moyens sur les drogues dures."

"Pas de thermomètre officiel"

Une autre incertitude concerne l’évaluation de la police de sécurité du quotidien. "À l’heure actuelle, je n’ai pas de thermomètre officiel pour mesurer la police de sécurité du quotidien", note Christian Wulveryck. Outre les traditionnelles statistiques de la délinquance enregistrée, "il faudrait que nous ayons une enquête de satisfaction réalisée par un organisme extérieur avant, pendant et après l’entrée en vigueur de la réforme". Le commissaire divisionnaire compte aussi sur "les remontées de la mairie, des partenaires et des habitants" pour mesurer l’efficacité de la police de sécurité du quotidien. À l'échelle nationale, le ministère de l'Intérieur a annoncé la création d'un "lab" associant universitaires et chercheurs afin d'évaluer la réforme (lire sur AEF info).

Au sein des locaux de la brigade spécialisée de terrain de Lille, le major Frédéric Notte évoque le discernement dont devront faire preuve, selon lui, les policiers affectés à la PSQ pour tisser des liens avec la population. "Il faudra de bons fonctionnaires, qui comprennent les habitants. Si l’action de la police revient à opprimer davantage, avec des amendes routières par exemple, une population déjà en difficulté, on va ramer ensuite pour mener une politique de proximité. Il faudra donc des professionnels de la voie publique aguerris, qui sachent faire du répressif mais également être indulgents", conclut-il.

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Clément Giuliano, journaliste