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Évaluation de la recherche : "Il faut abolir toute forme de classement des revues" (Damien Collard, UFC)

"Les logiques d'évaluation normatives n'encouragent pas la prise de risque, quel que soit le domaine considéré. Dès le début de leur carrière, les doctorants ne veulent pas prendre le risque de ne pas publier, (…) de ne pas entrer dans la profession. Ils pensent – comme tous les enseignants-chercheurs – retour sur investissement." C’est ce qu’explique Damien Collard, qui publie en février 2018 Le Travail, au-delà de l’évaluation. Normes et résistances (1). L’enseignant-chercheur à l’UFC y recense les effets pervers de l’évaluation de la recherche, telle qu’elle se pratique. "Je pense (…) qu’il faut abolir toute forme de classement des revues, non pas parce que je voudrais discréditer les revues académiques mais pour réhabiliter d’autres formes de productions écrites que l’on pourrait prendre en compte dans les évaluations", avance-il également dans un entretien à AEF.

AEF : Votre ouvrage part d’un constat : les normes, dans le secteur public comme dans le secteur privé, se multiplient. De quelles normes parlez-vous, précisément ?

Damien Collard : Je parle avant tout des normes de performance qui visent à faciliter les processus d’évaluation des individus et des équipes. Mais au-delà, les salariés doivent gérer des normes de qualité (souvent liées à une démarche de certification de plus en plus à la mode) et des normes d’hygiène (dont l’objectif est de protéger, a priori, leur santé). Ces normes sont très différentes les unes des autres mais, dans tous les cas, elles ont des effets pervers qui ont un coût – un coût supérieur aux bénéfices escomptés.

AEF : Quels sont ces effets pervers chez les enseignants-chercheurs ?

Damien Collard : À force de mettre la pression sur les enseignants-chercheurs, ils peuvent être tentés de tricher, c’est-à-dire de détourner la norme à leur avantage. Depuis plusieurs années, on observe des fraudes scientifiques caractérisées, comme celles de ce scientifique français épinglé par le CNRS, qui a vu 13 de ses articles retirés des revues (lire sur AEF info). Il y a aussi nombre d’enseignants-chercheurs qui publient rapidement des connaissances au final assez fragiles. Il y a enfin tous ces enseignants-chercheurs qui, pour être les premiers à publier, vont passer sous silence les résultats qui ne vont pas dans le sens qu’ils escomptaient.

Il fut un temps où la prise de risque était plus grande. En 1981, Michel Berry, alors directeur du centre de recherche en gestion à l’École polytechnique, a imposé aux chercheurs du CRG de ne rien publier pendant cinq ans.

AEF : Y a-t-il d’autres effets pervers ?

Damien Collard : Les logiques d’évaluation normatives n’encouragent pas la prise de risque, quel que soit le domaine considéré. Dès le début de leur carrière, les doctorants ne veulent pas prendre le risque de ne pas publier, de ne pas être dans l’école dominante, de ne pas entrer dans la profession. Ils pensent – comme tous les enseignants-chercheurs – retour sur investissement. Certains travaux de recherche, pourtant, demandent du temps et il est impossible de publier à trois ou quatre ans. L’évaluation marginalise donc un certain type de recherche.

Il fut un temps où la prise de risque était plus grande. En 1981, Michel Berry, alors directeur du centre de recherche en gestion à l’École polytechnique, a imposé aux chercheurs du CRG de ne rien publier pendant cinq ans, en prenant le pari que cela permettrait de donner le temps à l’équipe de faire émerger des connaissances solides et nouvelles. Une telle stratégie, aujourd’hui, est impossible, pour des raisons financières et parce que, de plus en plus, on fait de la recherche un nouveau levier de croissance. Cette vision utilitariste de la recherche explique que les chercheurs en lettres par exemple se sentent sérieusement menacés.

AEF : Observez-vous des résistances aux normes d’évaluation de la recherche aujourd’hui en vigueur ?

Damien Collard : Selon les disciplines, il y a plus ou moins de résistance. En sociologie, en philosophie, en lettres, en histoire, en psychologie, par exemple, il y a beaucoup de résistances. C’est lié à des batailles entre différents courants de pensée. Les chercheurs n’arrivent pas à se mettre d’accord sur ce qu’est une bonne recherche. Dans les sciences dures, où les chercheurs ont réussi à se mettre d’accord plus facilement sur le périmètre des revues scientifiques, les critères de l’évaluation sont davantage partagés.

Cependant, même dans les sciences dures, des résistances se développent. Les indices de citation, par exemple, ont heurté, parce que cela donne lieu à des ruses. Des chercheurs de haut vol se sont mobilisés pour lancer des pétitions. (…) Pour autant, la pratique perdure plus ou moins, cela dépend des disciplines. Les chercheurs qui sont beaucoup cités, par exemple, utilisent cet argument pour faire valoir la qualité de leur travail.

Il faut abolir toute forme de classement des revues, non pas parce que je voudrais discréditer les revues académiques mais pour réhabiliter d’autres formes de productions écrites que l’on pourrait prendre en compte dans les évaluations.

AEF : Quelles sont les propositions que vous faites dans votre ouvrage pour repenser l’évaluation de la recherche ?

Damien Collard : Il y a d’abord tout un travail à faire pour déconstruire ces normes, ces outils, en pesant bien leurs effets pervers. Je pense, de mon côté, qu’il faut abolir toute forme de classement des revues, non pas parce que je voudrais discréditer les revues académiques mais pour réhabiliter d’autres formes de productions écrites que l’on pourrait prendre en compte dans les évaluations. Je pense par exemple à tout ce qu’on range sous l’étiquette "vulgarisation". Les livres comptent assez peu alors que j’estime que les chercheurs ont une responsabilité vis-à-vis du grand public qui est d’expliciter leurs recherches et leur valeur ajoutée pour la société dans son ensemble.

Parmi les modes d’évaluation qui ont toujours existé et qui sont intéressants : l’autoévaluation, l’évaluation par les pairs et l’évaluation par la hiérarchie de proximité. Ce sont des modes d’évaluation qualitatifs qu’il faut garder. Le jugement par les pairs, en particulier, est fondamental. Un exemple : si j’évalue le dossier d’un doctorant qui postule pour entrer à l’université, je peux me contenter d’indicateurs simples, comme le nombre de publications qu’il a à son actif ou, au contraire, prendre le temps de lire ses travaux. Ces deux modes d’évaluation n’ont rien à voir.

(1) "Le travail, au-delà de l’évaluation. Normes et résistances" : Damien Collard, édition Érès, février 2018, 272 p., 16,50 €. Damien Collard est maître de conférences à l’université de Franche-Comté, membre du Crego (Centre de recherche en gestion des organisations), équipe d’accueil de l’université de Bourgogne. Son doctorat en méthodes scientifiques de gestion (École polytechnique, 2002) a été distingué du prix de thèse 2003 de l’X.


 

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Alexandra Caccivio, journaliste