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Axelle Lemaire à AEF : "Faut-il financer l’innovation de rupture par de nouveaux fonds publics ?"

"La French Tech est une très belle réussite de politique publique. Le défi est double désormais : trouver les financements qui vont permettre d'entretenir l’existant, et imaginer l’avenir. Il semble que la question du budget de la mission sera bientôt posée", déclare à AEF Axelle Lemaire, partner au sein du cabinet de conseil en stratégie Roland Berger et ancienne secrétaire d’État au Numérique et à l’Innovation entre 2014-2017 (1). Elle revient sur la création du fonds pour l’innovation de rupture et estime "qu’il vaut la peine de réfléchir au 'pourquoi' et au 'comment' avant de dessiner un tel programme". "Faut-il financer l’innovation de rupture par de nouveaux fonds publics ?", s’interroge-t-elle. Enfin, Axelle Lemaire se dit "fervente partisane du soutien à la recherche publique" et déplore "le départ des chercheurs les plus convoités vers le privé".

AEF : Pourquoi avez-vous décidé de rejoindre le cabinet Roland Berger et de diriger Terra Numerata, "écosystème d'innovation mondial" ?

Axelle Lemaire : J'ai fait comme les consultantes ! J’ai réalisé un "benchmarking" des cabinets de conseil en stratégie et je me suis interrogée sur la plus-value que je pourrais y apporter. Roland Berger est ainsi ressorti : il a un positionnement unique avec un label authentiquement européen, et la taille du cabinet offre la possibilité de prendre des initiatives selon un mode très entrepreneurial, ce qui me correspond parfaitement. C’est ce qui a fait la différence. Quant à Terra Numerata, il s’agit d’un écosystème ouvert et non exclusif qui propose des partenariats avec des acteurs innovants extérieurs au cabinet Roland Berger (start-up technologiques, incubateurs, design thinking, etc.).. L’enjeu pour moi sera d’enrichir et d’internationaliser le contenu de ces partenariats. Nous sommes secondés par une équipe de data scientists qui sait faire parler les données pour présenter une offre intégrée très complémentaire de l’analyse stratégique.

AEF : Quel est votre regard sur la French Tech, label que vous avez contribué à développer lorsque vous étiez secrétaire d’État ? Est-il le symbole d’un véritable changement culturel en France ?

Axelle Lemaire : C’est une belle réussite de politique publique. L’idée était de créer quelque chose de différent qui ressemble au monde de la tech, sans trop d’administratif et de hiérarchie. Aussi nous sommes-nous appuyés sur ceux qui créent et qui ont des idées, en prise directe avec l’écosystème. Le message aux entrepreneurs était le suivant : "Aidez-nous à exprimer vos besoins et nous vous confions les clés de la maison." La French Tech a une approche très horizontale, ouverte et fondée sur la confiance vis-à-vis des créateurs d’entreprise. Une fois que ce pari a été gagné, il a permis d’induire le changement culturel auquel vous faites référence. Tout s’est déroulé en très peu d’années et j’ai pu observer cette évolution. Pendant trop longtemps, l’obstacle qui a nui au rayonnement de la France relevait pour partie d’une problématique d’image, de préjugés et de stéréotypes souvent peu conformes à la réalité, mais pas sans impact sur l’économie. Il a fallu lever ces obstacles et je crois que la French Tech a été l’instrument, quasiment le prétexte, qui a permis de jeter un regard différent sur la France.

Le défi est double désormais : parvenir à trouver les financements qui vont permettre d’entretenir l’existant, et imaginer l’avenir. Il semble que la question du budget et de l’existence juridique de la mission sera bientôt posée. Il faudra y répondre avec courage, même si la French Tech reste un ovni dans l’environnement institutionnel de l’État français. Une autre question se pose : quelle suite donner à la French Tech en termes de déclinaison de programmes ? La labellisation des métropoles, les labels thématiques, les bourses et financements French Tech ont été lancés. Désormais, la mission est elle-même domiciliée à Station F, et tous les services publics essentiels aux start-up sont également présents au cœur de l’écosystème – c’est une évolution formidable.

En outre, le French Tech Ticket, destiné à attirer des entrepreneurs venus du monde entier, fonctionne très bien. Il participe de ce mouvement d’attractivité internationale de la France, à l’heure du Brexit et au moment où Donald Trump érige des murs et restreint les visas pour les créateurs et les entrepreneurs. Le message envoyé par les États-Unis n’est pas celui d’un accueil des talents et il est très important que la France prenne le contre-pied de cette politique. Mais la question reste ouverte : quelle sera la suite écrite pour la French Tech ?

Le défi consistera à orienter l'épargne privée vers les innovations qui naissent dans le secteur privé, tout en parvenant à orienter l’investissement public vers la recherche et les innovations très profondes, pas forcément rentables.

AEF : Un fonds pour l’innovation de rupture doté de 10 Md€ vient d’être mis en place. Comment prévoir la rupture alors que, par essence, elle ne peut pas l’être ? (lire sur AEF info)

Axelle Lemaire : Être en rupture, c’est accepter de laisser tomber l’existant. Quand Elon Musk a lancé Tesla, il a oublié la manière classique de produire des automobiles. Cela suppose une approche de l’innovation qui n’est pas encore celle qui domine, et qu’on a du mal à financer. D’ailleurs, faut-il la financer par de nouveaux fonds publics ? Lorsque je suis allée en Israël, je n’ai pas oublié ce que m’avait dit à l’époque la dirigeante d’un grand groupe tech présent là-bas : "Nous ne voulons pas de subventions, nous voulons pouvoir travailler avec une recherche publique qui sait chercher." Cette approche suscite aussi une autre question : vers quoi orienter les subventions à l’innovation aujourd’hui ? L’enjeu est aujourd’hui d’accompagner les programmes de recherche qui peut-être aboutiront à des innovations de rupture, et de faciliter ensuite le passage entre cette recherche amont et ses applications industrielles et économiques potentielles.

Nous avons en France le crédit impôt recherche qui joue un rôle fondamental, pas exclusivement fiscal d’ailleurs, en incitant les grands groupes à travailler avec des laboratoires de recherche et des start-up. Cet impératif d’innovation ouverte doit s’imposer et s’insérer dans les politiques publiques. Le marché du financement de l’innovation est plus mûr aujourd’hui. Bpifrance a d’ailleurs joué un rôle d’intermédiaire essentiel en cofinançant les projets qui ne trouvaient pas de financements.

Mais aujourd’hui l’argent privé du capital-investissement est là, et le défi consistera à orienter l’épargne privée vers les innovations qui naissent dans le secteur privé, tout en parvenant à orienter l’investissement public vers la recherche et les innovations très profondes, pas forcément rentables, en lien avec les grands défis scientifiques et écologiques. 10 Md€, ce n’est pas rien. L’ambition est là, et l’innovation semble être au cœur de l’action gouvernementale. Il faut s’en réjouir. Néanmoins, il vaut la peine de bien réfléchir au "pourquoi" et au "comment" avant de dessiner un programme d’une telle ampleur.

Un chercheur restera chercheur s’il demeure libre.

AEF : Le gouvernement réfléchit à une "révision" de la loi Allègre de 1999. Comment faciliter la mobilité des chercheurs entre organismes et entreprises et lever les blocages qui subsistent ? (lire sur AEF info)

Axelle Lemaire : Je suis une fervente partisane du soutien à la recherche publique et j’ai malheureusement constaté le départ des chercheurs les plus convoités vers le secteur privé. Or il me semble que la clé est de les laisser continuer à chercher librement tout en leur créant des passerelles avec le monde privé. Cela doit passer par la réforme du statut, la mobilité professionnelle, la souplesse dans l’organisation du temps de travail, la reconnaissance des expériences et la valorisation de l’apport en propriété intellectuelle. La propriété intellectuelle est le cœur de ce réacteur et il est impossible de s’interroger sur la mise en place de ces passerelles sans se poser la question, qui ne doit pas être taboue, de la valorisation de l’apport du chercheur à un projet économique.

Si les grandes universités américaines rayonnent, c’est notamment parce qu’elles ont déployé une politique de droits de propriété intellectuelle qui est très aboutie. Un chercheur restera chercheur s’il demeure libre. Si sa grande valeur ajoutée, dans un monde de plus en plus tiré par la capacité à avoir des idées, à inventer et à chercher sans nécessairement savoir ce que l’on va trouver, est bien comprise, alors la politique publique se déclinera naturellement autour de ce bien précieux qu’est la recherche.

(1) Axelle Lemaire a été secrétaire d'État au Numérique (2014-2016), puis au Numérique et à l'Innovation, de septembre 2016 à février 2017, date de son départ du gouvernement Hollande.

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Julien Jankowiak, journaliste