Service abonnements 01 83 97 46 50

Revenir en haut de la page

"La valorisation en SHS est omniprésente, mais invisible" (Leszek Brogowski, vice-président recherche de Rennes-II)

"Ouvrir de nouvelles perspectives. Innovation et valorisation de la recherche en SHS" : tel était le thème d’une réunion à l’université Rennes-II, organisée le 13 novembre 2017 par le réseau des vice-présidents recherche des universités de sciences humaines et sociales. Leszek Brogowski, vice-président recherche de Rennes-II, revient pour AEF sur cette journée où plusieurs intervenants ont souligné le "paradoxe des SHS" : "La valorisation est omniprésente, mais invisible." Ce constat a ainsi été fait par Pierre-Yves Saillant, chargé de mission et commissaire du salon Innovatives SHS du CNRS, et Jacques Dubucs, directeur scientifique du secteur "sciences de l’homme et de la société" à la DGRI, qui sont intervenus aux côtés de Françoise Thibault, déléguée générale d’Athena. Leszek Brogowski propose trois axes stratégiques pour rendre visible la valorisation en SHS et la développer.

AEF : Vous avez abordé, lors de votre 2e réunion des VP recherche des universités SHS, la question de l'innovation et de la valorisation en SHS. Quels constats avez-vous faits ?

Un réseau récent


"Le réseau des vice-présidents recherche des universités SHS est un sous-réseau du réseau des VP recherche" (lire sur AEF info), indique Leszek Borgowski. Il s'est réuni une première fois en mai 2017 à Bordeaux, où il a évoqué la réforme du doctorat, ainsi que la question de l’open access pour valoriser les publications en SHS (lire sur AEF info). Il regroupe les universités suivantes :

  • Montpellier-III Paul-Valéry
  • Bordeaux Montaigne
  • Lyon-II Lumière
  • Lyon-III Jean-Moulin
  • Toulouse Jean-Jaurès
  • Rennes-II

Leszek Brogowski : Plusieurs intervenants, et notamment Pierre-Yves Saillant, du CNRS, ou Jacques Dubucs, de la DGRI, ont souligné ce paradoxe des SHS : la valorisation est omniprésente, mais invisible. Quand on est dans le domaine de la chimie des polymères, la valorisation, on voit tout de suite ce que c’est. Ce n’est pas le cas pour les SHS. Et pourtant, on peut réellement parler d’innovation et de valorisation en SHS, si on prend appui sur les lois de 1982 et de 2013, qui définissent la valorisation comme une réponse à des besoins culturels, sociaux et économiques. Je pense par exemple aux travaux menés à Rennes-II en géographie sociale : l’UMR ESO (espaces et sociétés) a installé depuis des années la pratique de travail étroit avec les collectivités locales. Les compétences scientifiques transitent donc directement dans les politiques publiques : comment en évaluer l’impact ?

AEF : Comment expliquez-vous ce paradoxe de la valorisation des SHS ?

Leszek Brogowski : Nous sommes aujourd’hui face à une opportunité absolument extraordinaire : la société est demandeuse d’innovations sociales. Mais le modèle de valorisation que l’on connaît pour les sciences dures, avec l’intervention d’une Satt et sur les aspects juridiques et contractuels, ne peut souvent pas s’appliquer en SHS. Je prends l’exemple du projet développé à Rennes-II par le LiRIS dans le domaine des placements d’enfants. Les recherches menées par les sociologues et les juristes sur la situation singulière de ces enfants ont conduit au constat de l’utilité des supports numériques pour retisser le lien familial. Sur cette base, Rennes-II finance le projet de valorisation de ces travaux en direction des travailleurs sociaux, juges et autres acteurs publics. Quel tiers s’empare alors de la recherche ? Avec quel contrat ? Ce cadre n’est pas nécessaire. Nous sommes dans une interaction directe. Même chose pour la plate-forme Tacit, outil élaboré à Rennes-II et visant à évaluer chez les élèves la compréhension en lecture liée à l’implicite dans les textes (lire sur AEF info). Le modèle économique proposé par la Satt pour valoriser cet outil a été rejeté par les chercheurs. L’objectif n’est pas de faire de l’argent, mais de concevoir un outil de service public. Un modèle d’auto-financement a été mis en place : la plate-forme recueille des données, et les utilisateurs paient (une faible somme) en fonction du nombre d’élèves qui l’utilisent. Le nombre d’utilisateurs est très important : le modèle est fiable et pertinent.

AEF : Vous parlez d’opportunité, mais aussi de danger : pourquoi ?

Leszek Brogowski : Jusqu’à aujourd’hui, la société voyait toute nouvelle possibilité technologique, toute évolution, comme un progrès, et on fonçait… Quitte à percevoir ensuite des limites écologiques, à voir se développer de nouveaux types d’addictions aux dispositifs numériques, etc. Le danger, c’est donc le contenu que nous donnons aux innovations. Nous sommes désormais obligés d’interroger la pertinence sociale de ces innovations, de cette valorisation : interrogations sur le bien commun, les comportements individuels, les conséquences sociales, psychologiques sur les individus.

AEF : Vous proposez trois axes stratégiques pour rendre visible et développer la valorisation en SHS. Quels sont-ils ?

Leszek Brogowski : Premier axe : il faut travailler, notamment avec les collectivités locales, pour faire connaître et reconnaître l’impact des SHS. Deuxième axe : au sein des établissements, il faut développer les services, les compétences qui permettent cette valorisation. Il faut chercher des financements, monter des projets, solliciter les Satt quand c’est nécessaire. Troisième axe : avoir une réflexion sur le critère de la pertinence sociale. Il faut travailler sur les contenus, ne pas considérer que toute innovation est bonne et allant de soi. Il faut sensibiliser les chercheurs, qui ont souvent considéré que valoriser les SHS, c’était les "vendre au marché". Un vrai travail de médiation, entre la recherche et la société, nous attend. Nous avons un projet dans ce sens à Rennes-II, avec un service universitaire à la collectivité, qui assurera cette médiation : comment un chercheur peut s’emparer d’une problématique de société, comment les acteurs du monde socio-économique et culturel peuvent s’emparer de ces résultats de recherche… Comme l’a dit Françoise Thibault en conclusion de son intervention : "Il faut mieux théoriser ce que nous sommes en train de faire."

Fermer

Bonjour

Vous souhaitez contacter

Diane Scherer, journaliste