Service abonnements 01 83 97 46 50

Revenir en haut de la page

"Délivrer un doctorat de recherche en création se heurte à quelques obstacles" (Philippe Belin, ministère de la Culture)

"La perspective de délivrer un doctorat de recherche en création se heurte à quelques obstacles institutionnels et ontologiques, et soulève des interrogations profondes au regard de la vocation de nos établissements, qui est de former des artistes", assure Philippe Belin, sous-directeur de l’emploi, de l’enseignement supérieur et de la recherche à la DGCA au ministère de la Culture. Il s’exprime lors d’une table ronde intitulée "Doctorat en arts, design et mode : une exception française ?" organisée par AEF dans le cadre du colloque annuel du Rescam à l’université Paris-III, mardi 14 novembre 2017. Les autres intervenants reviennent sur les modalités et la définition d’un doctorat de recherche en création ainsi que sur les différences qui existent par rapport à un doctorat académique.

"La délivrance du doctorat en arts, design et mode pourrait devenir une perspective pour le ministère de la Culture qui répondrait à plusieurs objectifs de la stratégie de recherche du MCC pour 2017-2020", reconnaît Philippe Belin, sous-directeur de l’emploi, de l’enseignement supérieur et de la recherche à la DGCA, au ministère de la Culture, qui intervient lors d’une table ronde intitulée "Doctorat en arts, design et mode : une exception française ?" organisée dans le cadre du colloque annuel du Rescam (lire sur AEF info), le 14 novembre 2017 à la Maison de la recherche de la Sorbonne Nouvelle. "Quid de l’intérêt du doctorat ? Est-il censé produire de meilleurs artistes ? Des artistes plus employables et à l’abri de la précarité ?", s’interroge-t-il toutefois.

"80 % des diplômés de nos écoles n’accompliront pas un parcours d’artiste mais seront des professionnels de la création salariés", chiffre-t-il. Dans ces conditions, "l’effort de normalisation que nous devrions faire pour parvenir à une validation du doctorat recherche en création ne risque-t-il pas de se retourner contre nous en vidant le cursus de ses qualités, en dévalorisant les aspects de création au profit de critères académiques ? Cette interrogation existe au sein du réseau des Esad", fait-il valoir.

UN DOCTORAT VIDÉ DE SA CRÉATIVITÉ ET TROP ACADÉMIQUE ?

Délivrance du doctorat : quelques barrières à lever

"Le caractère hybride du réseau des écoles supérieures d’arts et du design, avec la dualité bien connue entre les 10 écoles sous statut EPN et les 34 EPCC, pilotées par les collectivités territoriales, est une difficulté" et c’est pourquoi "un cheminement vers le 3e cycle ne pourra se faire sans les collectivités", prévient Philippe Belin. Il cite deux autres obstacles :

  • les statuts : la mission recherche est actuellement absente du statut des professeurs d’enseignement artistique qui opèrent dans 34 établissements ;
  • la contrainte budgétaire : la création d’un doctorat en recherche-création aura un coût lié au temps spécifique d’enseignement qu’il implique.

"Les obstacles institutionnels se lèvent facilement (voir encadré)", rétorque Laurent Régnier, chef du département des formations des cycles master et doctorat au MESRI. "Y a-t-il des obstacles ontologiques ? Je l’ignore. En revanche, la question peut se poser si tous les artistes décident de devenir docteurs ! Est-ce d’ailleurs la finalité d’un artiste de devenir docteur ? Il faut aussi leur laisser le choix."

Des propos corroborés par Catherine Naugrette, présidente du Rescam et professeure d’histoire et esthétique du théâtre à l’université Paris-III Sorbonne Nouvelle, qui estime que "tous les artistes n’iront pas jusqu’au doctorat", arguant que "5 à 10 % des étudiants seulement poursuivent leurs études jusqu’au 3e cycle". "Un chiffre en diminution avec la raréfaction des débouchés académiques et la baisse du taux d’encadrement", observe-t-elle.

"La réunion des conditions nécessaires à la délivrance du doctorat en arts, design et mode pourrait devenir une perspective pour le MCC", assure Philippe Belin. "La délivrance d’un véritable doctorat recherche en création correspondrait au D du schéma LMD que nous avons embrassé il y a quinze ans, et elle répondrait à plusieurs objectifs de la stratégie de recherche du MCC pour 2017-2020 qui comporte des axes en lien le rôle de la culture dans l’ESR", illustre-t-il.

LA STRATÉGIE DE RECHERCHE DU MINISTÈRE DE LA CULTURE

"L’hypothèse de travail envisageable serait de s’inspirer de l’expérimentation semi-spontanée du DSRA (diplôme supérieur de recherche en arts), attribué dans une partie de nos établissements, pour concevoir un diplôme national de 3e cycle, propre à l’enseignement supérieur des arts plastiques et du design, et créer une sorte de DSRA amélioré reconnu par le ministère de la Culture", détaille le représentant du ministère. "Ce serait un jalon utile pour aller un jour vers un doctorat recherche en création qui serait pleinement délivré par nos établissements, en lien avec l’université." Toutefois, nuance-t-il, "le ministère de la Culture se garde bien de vouloir décliner à ce stade un schéma unique et normatif à l’ensemble des établissements qui relèvent de son sein".

Philippe Belin rappelle que la recherche en création "remonte à 1959" et représente aujourd’hui 19 unités de recherche et 80 programmes de recherche actifs au sein des 44 établissements (1) sous tutelle du ministère de la Culture. Elle s’appuie sur un accord-cadre Culture-CNRS et bénéficie d’une relation privilégiée avec l’ANR.

"Pas de doctorat au rabais dans le domaine des arts !"

Geneviève Meley-Othoniel, conseillère scientifique au département d’évaluation des formations à l’art et à la culture au HCERES, rappelle que "les premières réflexions autour du doctorat laissaient la porte ouverte à trois versions potentielles du diplôme : un doctorat d’exercice, un doctorat académique tel qu’on le connaît aujourd’hui, et une autre forme de doctorat, un sous-doctorat, qui aurait davantage associé la pratique". "Il ne peut y avoir de doctorat au rabais dans le domaine des arts ! Je me rappelle que le Rescam avait publié une tribune dans ce sens", poursuit-elle.

UNE GRANDE DIVERSITÉ D’ACTEURS

Catherine Naugrette signale que la réflexion autour d’un doctorat recherche en création "devient de plus en plus cruciale". Cependant, en tant que présidente de la section 18 du CNU (Arts), elle témoigne de "l’extrême diversité des disciplines artistiques, qui ont chacune un historique et un lien avec l’université tout à fait différents". "Dans certaines disciplines, de la pratique est nécessaire pour être universitaire (arts plastiques, musicologie). Dans d’autres cas, ce n’est pas nécessaire, comme dans les arts du spectacle", compare-t-elle.

"35 écoles doctorales affichent l’art dans leurs champs disciplinaires", illustre Laurent Régnier. "J’ai recensé 13 500 thèses publiées ou en cours de publication depuis dix ans dont la majeure partie concerne les beaux-arts (2 300 thèses), le théâtre (2 000) et la danse (1 100)", énumère-t-il. "Il ne faut pas confondre unicité du doctorat et pluralité des pratiques de recherche", prévient-il.

"Je ne le dirai jamais assez : les artistes n’ont pas conscience de leur valeur", pointe aussi Catherine Naugrette. "Pour les universités, c’est un bonheur de les accueillir car ils apportent un autre regard qui nourrit leur réflexion et des valeurs d’engagement, de prises de risques et d’adaptabilité", assure pour sa part Geneviève Meley-Othoniel, conseillère scientifique au département d’évaluation des formations à l’art et à la culture du HCERES.

QUELLES MODALITÉS POUR UN DOCTORAT RECHERCHE EN CRÉATION ?

Stéphane Sauzedde, directeur de l’École supérieure d’art Annecy Alpes et vice-président chargé de la recherche à l’Andea, estime qu’il "serait compliqué de se focaliser sur une définition en particulier de la recherche en art". "Ce n’est pas parce qu’un artiste travaille avec un neurophysicien qu’il fait de la recherche, pas plus qu’un artiste qui écrirait sur sa pratique", développe-t-il. "Les vraies questions qui se posent actuellement dans les écoles sont plutôt : quel type d’encadrement faut-il pour suivre des enseignants-chercheurs ? Est-ce que les trois années de la thèse permettront d’atteindre un niveau suffisant ?", fait-il observer. "Les écoles d’art ouvrent l’espace nécessaire pour faire face à la complexité de la recherche en arts et en design", résume-t-il.

Claire Brunet, directrice du département design à l’ENS Paris-Saclay, prend l’exemple de sa discipline et atteste également "d’une grande diversité de pratiques". "Quel est le cadre qui permet de travailler en tant que chercheur dans la discipline ?", demande-t-elle. "Au fond, il y a plusieurs lieux de création pour un chercheur en design : le laboratoire, l’atelier, le salon et la bibliothèque", énumère-t-elle. "Il faut trouver un équilibre entre ces différents endroits." Enfin, Claire Brunet déplore "qu’il n’y ait pas de vraie histoire du design, avec trop peu d’ouvrages parus sur ce domaine".

Quid de la place des entreprises ?


Mathieu Buard, professeur à Duperré, l’École supérieure des métiers du design, de la mode et de la création, estime que la question d’un doctorat recherche en création "peut fortement intéresser les entreprises, très présentes dans le domaine de la mode". "Il serait intéressant de savoir comment elles investiraient cette question du doctorat recherche en création", développe-t-il.

En outre, il concède que "les écoles de mode ont pris un retard énorme par rapport au LMD" et salue la "création de la Cesum (Conférence des écoles supérieures de la mode), qui va dans le bon sens" (lire sur AEF).

"LE DOCTORAT D’ARTISTE EST QUELQUE CHOSE DE BOULEVERSANT"

Pour Jean-Loup Rivière, codirecteur de SACRe (CNSAD/PSL), le "doctorat d’artiste est quelque chose de bouleversant". "Un docteur recherche en création est celui qui a réussi à trouver dans son travail d’artiste ce qui était transmissible", avance-t-il. Toutefois, il distingue des différences notables entre une thèse recherche en création et une thèse académique : "Une thèse dite classique contribue à accroître le savoir, alors qu’une thèse en recherche création produit un événement, ce qui n’est pas du tout la même chose. Un événement est quelque chose auquel on ne s’attendait pas. On doit alors proposer à son directeur de thèse quelque chose à quoi il ne s’attend pas, ce qui n’a rien à voir avoir une thèse classique", détaille-t-il.

L’autre point est la question du public : "Les lecteurs d’une thèse classique sont environ au nombre de huit, à savoir les membres du jury. En revanche, le public d’une thèse recherche en création est bien plus vaste et s’élargit à toute la population (comme l’audience d’un spectacle de théâtre, par exemple), ce qui est encore totalement différent", compare Jean-Loup Rivière. Enfin, il estime que la plus grande difficulté d’une thèse recherche en création "est de ne se soumettre à aucune prescription". "Il faut chercher sur ce que l’on veut et non pas sur ce qu’on peut, sinon il ne s’agit pas de recherche", abonde Stéphane Sauzedde. "Il faut que la société accepte ces incertitudes, cela s’appelle de la recherche fondamentale", conclut le directeur de l’École supérieure d’art Annecy Alpes.

Fermer

Bonjour

Vous souhaitez contacter

Julien Jankowiak, journaliste