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"Nous devons continuer à investir malgré les soucis financiers" (Frédéric Boiron, directeur du CHRU de Lille)

Malgré un déficit annoncé de 25 M€ pour 2017, le CHRU de Lille a "le temps de trouver des solutions pour revenir à l’équilibre", estime Frédéric Boiron, son directeur général, lors d’une rencontre avec l'AEF jeudi 26 octobre 2017. "Je suis préoccupé et mobilisé par cette question mais surtout confiant", assure-t-il. Dans ce premier entretien accordé à la presse depuis son arrivée en mai (lire sur AEF info), Frédéric Boiron dresse le portrait d’un CHRU "puissant et cohérent", très impliqué dans l’effort de recherche régional. Il s’exprime sur les conditions de travail du personnel : tout en admettant une "tension", il insiste sur la nécessité de faire évoluer l’organisation pour redistribuer des moyens dans le contexte du virage ambulatoire. Il se dit aussi favorable à une évolution de la T2A, un "modèle qui a atteint ses limites". Il fait enfin un point d’étape sur le GHT piloté par le CHRU.

AEF : Vous avez pris vos fonctions le 15 mai. Quel regard portez-vous aujourd’hui sur le CHRU de Lille ?

Frédéric Boiron : Honnêtement, cinq mois, c’est court pour avoir une vision complète. Ce qui me frappe, c’est la puissance du CHU, avec ses 460 hospitalo-universitaires et 16 000 salariés. Avec un budget de 1,3 milliard d’euros, il est dans le top 4 des plus grands CHU de France, derrière Paris, Lyon et dans un mouchoir de poche avec Marseille. Il regroupe sur 50 hectares dix hôpitaux, des bâtiments de recherche et trois facultés - dont la première faculté de médecine en nombre d’étudiants de France.

Il faut rendre hommage à ceux qui, dans le passé, ont constitué cet ensemble puissant et cohérent. Le CHRU de Lille est l’un des seuls à être cotutelle sur des unités de recherche : nous sommes autour de la table avec l’université, l’Inserm, le CNRS, l’Institut Pasteur et le centre Oscar Lambret [spécialiste du cancer] et cela ne pose aucun problème. Le CHRU de Lille dégage plus de 25 M€ sur ses fonds propres pour l’activité de recherche, en plus des 66 M€ de financements Merri. C’est considérable et cela donne la capacité de produire des travaux de haut niveau.

AEF : Le CHRU sera probablement en déficit cette année, pour la cinquième année consécutive (lire sur AEF info). Comment abordez-vous cette difficulté ?

Frédéric Boiron : Cette année, la masse salariale coûte 23 M€ de plus, en raison de décisions nationales, alors que les effectifs n’ont pas progressé. Comme l’activité est plutôt atone, nous n’avons pas les recettes en face. Le déficit devrait s’élever à 25 M€, peut-être plus. Il faut cependant considérer cette somme à l’échelle d’un budget proche de 1,3 milliard d’euros : nous avons le volume et le temps de trouver des solutions pour revenir à l’équilibre. Je suis préoccupé et mobilisé par cette question mais surtout confiant. Nous avons des marges à gagner en maîtrisant nos dépenses et en améliorant nos recettes. Cela passe par une réflexion sur l’organisation et par la bonne valorisation de l’activité. Le retour à l’équilibre prendra forcément plusieurs années - trois ou quatre - mais il est à portée de main.

AEF : Le montant du déficit (25 M€) correspond à l’investissement sur fonds propres dans le domaine de la recherche. Envisagez-vous de couper dans cette somme ?

Frédéric Boiron : Nous devons continuer à investir malgré les soucis financiers. Donner un coup de rabot partout serait une mauvaise décision. Si l’on diminuait notre effort dans le domaine de la recherche, ce serait une catastrophe. De même, nous devons continuer à renouveler nos équipements et investir dans les bâtiments. Le projet d’Institut Cœur poumon, évalué à 180 M€, est en cours : on en a encore pour 60 M€. Nous allons aussi lancer le chantier de la maternité Jeanne de Flandres, pour 50 M€ : le calendrier est en cours d’étude, ce sera plus loin que ce qui était espéré, mais nous le ferons. Nous devons aussi reconstruire la pharmacie (40 M€) et réinstaller l’hôpital gériatrique des Bateliers, si possible avec d’autres partenaires, une opération absolument nécessaire mais qui coûtera aussi quelques dizaines de millions d’euros.

AEF : Le personnel du CHRU de Lille est sous tension permanente, selon les syndicats. Allez-vous prendre des mesures pour améliorer les conditions de travail ?

Frédéric Boiron : La pression est réelle. Tout le monde ressent de la tension à tous les niveaux. La relation entre les patients et les soignants a changé : la crainte du reproche est plus forte qu’autrefois et les réclamations tournent plus facilement à la demande indemnitaire et au judiciaire. La pression est aussi économique. J’entends parler de plans d’économie depuis que je travaille. Nous vivons dans un pays où la croissance est inférieure à 1 % mais où les dépenses de santé augmentent de 2 % chaque année. Je ne veux pas l’oublier. Il est normal qu’on nous demande d’être plus économes et plus efficaces.

Aujourd’hui, avec la T2A, si l’activité baisse, nous recevons moins d’argent alors que nous avons toujours les mêmes charges. Cette équation pèse sur les équipes, chacun le ressent. Cependant, il n’est pas possible de dire que ça va mal partout dans un établissement qui compte 16 000 salariés, plus de 200 métiers et dix hôpitaux. La situation est probablement très différente d’un hôpital à l’autre, en fonction de l’ancienneté des locaux ou de l’intensité de l’activité. Nous avons de nombreux sujets de réorganisation et de redistribution des moyens à traiter, au moment où nous prenons le virage ambulatoire.

AEF : La tarification à l’activité est-elle adaptée à ce changement ?

Frédéric Boiron : L’activité ambulatoire a progressé de 3,9 % sur les six dernières années, celle de l’hospitalisation conventionnelle de 1,1 %. Cette année, nous allons enregistrer 2 000 séjours ambulatoires en plus et 2 000 séjours conventionnels en moins. La modalité de la prise en charge est en train de s’inverser mais l’écart de recettes est majeur : un séjour moyen en ambulatoire nous apporte 700 euros de recettes quand un séjour conventionnel en chirurgie en apportait 4 000 euros. Nous allons faire évoluer nos missions pour libérer des moyens mais cela va prendre plus de temps que dans une petite structure. Il n’est pas possible de tout modifier d’un claquement de doigt dans un établissement de cette taille.

Je suis donc très favorable, et je le dis aussi en tant que président de l’ADH (association des directrices et directeurs d’hôpitaux), à l’évolution de la T2A. Ce modèle a été un progrès mais il a atteint ses limites. Quand nous parlons de partenariats dans les territoires, de parcours de santé, nous sommes confrontés à un paradoxe : nous partageons des services et une stratégie avec d’autres établissements tout en étant concurrents. Par ailleurs, à l’hôpital, on fait beaucoup de choses qui n’ont pas d’étiquettes de prix : l’accompagnement des patients, les soins non médicaux, la prévention, l’accompagnement social, l’éducation thérapeutique, etc. Tout cela n’est pas financé par la T2A. Enfin, nous ne maîtrisons pas une grande partie de nos charges.

La ministre, qui connaît bien l’hôpital, a annoncé des expérimentations sur la T2A. Je souhaite qu’elles soient menées ici dans le cadre du GHT, pour nous permettre de mesurer les conséquences des décisions qui seront prises. La T2A est une bonne technique mais il faut la compléter, sans faire d’aventurisme. Il ne s’agit pas de faire une nouvelle grande réforme : allons-y de façon raisonnable, en faisant confiance aux acteurs.

AEF : Quel regard portez-vous sur l’activité du GHT piloté par le CHRU de Lille ?

Un GHT, dix établissements

Le GHT métropole Flandre intérieure regroupe le CHRU de Lille, le groupe hospitalier Loos Haubourdin, le groupe hospitalier Seclin Carvin, les hôpitaux d’Armentières, d’Hazebrouck, de Bailleul, de Roubaix, de Tourcoing, de Wattrelos et de Wasquehal.

Frédéric Boiron : Je suis très partisan de la démarche territoriale : aucun hôpital ne peut plus vivre seul. Pour les autres établissements, le partenariat avec le CHRU est parfois vital. Mais nous sommes aussi très dépendants de la qualité de leur offre de soins : il faut que la première ligne soit efficace pour que nous ne soyons pas submergés.

Ici, le GHT a mis un certain temps à s’affirmer. Mais nous nous voyons beaucoup et nous sommes sur une bonne trajectoire. Le projet médical partagé, adopté au début de l’été, est entre les mains de l’ARS. Le GHT a vocation à mettre en commun des fonctions support : le système d’information, le département d’information médicale, les achats, la coordination des écoles paramédicales… Ces compétences sont transférées au directeur de l’établissement support. Mais sur les achats par exemple, ce qui est transféré, c’est la procédure, pas la décision d’acheter. Si un établissement veut construire un bâtiment, le CHRU n’a pas son mot à dire. En revanche, pour passer le marché, il faudra passer par le GHT, l’objectif final étant de tirer les prix.

Il y a des inquiétudes, c’est normal. Mais personne ne souhaite que ça devienne trop complexe. Avec une bonne organisation, le GHT sera une vraie force.

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Sylvain Marcelli, journaliste