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Développer l’apprentissage ? "Les entreprises doivent être prêtes à accueillir les élèves" (V. Troger, Espé de Nantes)

"La réforme du baccalauréat professionnel en trois ans et la fin du redoublement" ont causé la baisse de l’apprentissage au niveau infrabac, déclare Vincent Troger, maître de conférences à l’Espé de l’université de Nantes (1), à AEF, le 29 septembre 2017. L’apprentissage, que le ministère du Travail veut réformer, "habitue les jeunes aux contraintes de l’entreprise" et répond "à une demande des familles", estime le chercheur, mais il faut que les entreprises soient "prêtes à les accueillir". Il revient aussi sur les pistes de transformation de la voie pro évoquées par le ministère de l’Éducation nationale. Certains CAP doivent ainsi "être rénovés" car le diplôme "reste un diplôme de consolation". Concernant les poursuites d’études, qui sont un "moyen de revaloriser la voie professionnelle", le chercheur estime que "les formations infrabac doivent être modifiées pour préparer au BTS".

AEF : Le gouvernement souhaite encourager l’apprentissage et lance une concertation pour réformer le dispositif (lire sur AEF info). Or, l’apprentissage est en baisse au niveau infrabac : entre 2009 et 2015, les flux d’apprentis dans le secondaire ont chuté de 24 % (lire sur AEF info). Pourquoi ?

Vincent Troger : Deux phénomènes se sont associés : la réforme du bac professionnel et la fin du redoublement. Avant la réforme, les élèves bénéficiaient de deux ans de BEP avant d’entrer en apprentissage. Ils arrivaient également moins jeunes en entreprise car ils avaient fréquemment une ou deux années de retard dans leur parcours scolaire, ce qui n’est plus le cas car le taux de redoublement a diminué. Désormais, les stages démarrent dès la seconde. Les entreprises se heurtent à des problèmes de maturité des élèves souvent âgés de 15 ans et à des problèmes concernant la législation sur les mineurs. D’où la réticence des entreprises à prendre des apprentis et la difficulté des enseignants à trouver des terrains de stage pour ces élèves.

68 %

c’est le pourcentage de bacheliers apprentis (sortis de CFA) qui ont trouvé un emploi en février 2016 six mois après leur diplômation, contre 45,9 % des bacheliers pro par la voie scolaire.
Source : RERS 2017

AEF : Pensez-vous, comme le Medef, que l’apprentissage peut améliorer l’insertion des jeunes de la voie professionnelle (lire sur AEF info) ?

Vincent Troger : L’apprentissage habitue les jeunes aux contraintes de l’entreprise. Il faut cependant que celles-ci soient prêtes à les accueillir. En Allemagne, les jeunes ont un maître d’apprentissage diplômé par l’État. Ceux qui prônent l’apprentissage en France devraient passer à l’action et travailler sur l’accompagnement des entreprises.

L’apprentissage répond aussi à une vraie demande des familles, qui y voient des possibilités d’une meilleure insertion et le moyen de mettre fin à la souffrance engendrée par la contrainte scolaire. C’est vrai que les jeunes se sentent mieux dans un premier temps, ils ont l’impression d’exister. La demande de rémunération est aussi importante.

Le CAP reste un diplôme de consolation pour les éclopés du collège unique.

Cependant, malgré les avantages fiscaux accordés, un apprenti coûte cher : il occupe un poste de travail. L’apprentissage donc dépend beaucoup de la taille des entreprises. Il varie aussi selon les secteurs : c’est une tradition dans les métiers de bouche, et dans une moindre mesure, dans la vente. Dans d’autres secteurs, davantage de connaissances de base théoriques sont nécessaires, donc il faut plus d’enseignement scolaire.

AEF : Des discussions sur la voie professionnelle ont débuté entre le ministère de l’Éducation nationale et les partenaires sociaux, dans lesquelles la rénovation des CAP est abordée (lire sur AEF). Est-ce nécessaire de réformer ce diplôme ?

Vincent Troger : Si la réforme du baccalauréat professionnel a revalorisé le bac, le CAP reste un diplôme de consolation pour les éclopés du collège unique. 80 % des élèves viennent de Segpa. Dans l’ensemble, le CAP est peu porteur mais évite des sorties sans diplôme.

La situation est néanmoins complexe. Certains CAP ont de faibles débouchés et accueillent les publics les plus en difficulté (nettoyage, accompagnement à la personne). Ils doivent être rénovés. À l’inverse, dans certaines niches professionnelles, ils sont très reconnus : métiers d’art, hôtellerie-restauration, coiffure, ou encore boucherie. Il faut permettre à des CAP de réintégrer un bac pro en première pour que ce diplôme ne soit pas une voie de garage.

AEF : Que pensez-vous de la volonté du ministre Jean-Michel Blanquer d’encourager les parcours mixtes de formation (lire sur AEF info) ?

Vincent Troger : Cela répond à une certaine réalité. Dans certaines filières de production et parfois en vente, les entreprises renâclent à prendre des contrats d’apprentissage de trois ans. De nombreux élèves sont donc sous statut scolaire durant une année, puis décrochent un contrat en apprentissage de deux ans. L’inverse est aussi vrai : certains contrats tournent mal et les élèves souhaitent revenir sous statut scolaire. Permettre des parcours souples dans le même établissement serait facilitateur car les élèves n’ont bien souvent pas de possibilité de se déplacer.

Pour rapprocher les entreprises et les lycées professionnels, il faut raisonner au niveau local : c’est l’écueil de la vision de Jean-Michel Blanquer.

AEF : Plusieurs gouvernements se sont succédé en affichant la volonté de "revaloriser l’enseignement professionnel". Sur quel nouveau levier doit-on agir ?

Vincent Troger : La voie professionnelle est devenue une voie de relégation à partir des années 1970, lorsque la massification des diplômes a créé une concurrence sur le marché du travail et a renforcé le risque de se voir enfermé dans un statut socioprofessionnel subalterne. Aujourd’hui, les élèves de la voie professionnelle souhaitent continuer leurs études ou monter leur entreprise. Le seul moyen de revaloriser la voie professionnelle est d’empêcher qu’elle devienne sans issue. En cela, la réforme du bac pro en 3 ans a réussi : elle permet d’accéder à l’enseignement supérieur par la voie méritocratique.

Cependant, comment faire pour que les bacheliers professionnels soient acceptés en BTS et qu’ils y réussissent ? En effet, ils souhaitent rejoindre des BTS et se dirigent vers l’université par défaut. Les formations infrabac doivent donc être modifiées pour mieux les préparer au BTS.

Cela sera plus difficile dans les filières tertiaires qu’industrielles car les exigences langagières et de bonne présentation sont plus fortes. C’est pourquoi certaines filières tertiaires type gestion-administration sont fragilisées, à terme, à moins qu’on invente un dispositif fort de remise à niveau.

AEF : Jean-Michel Blanquer souhaite conduire des expérimentations dans certaines régions pour "mieux articuler le monde économique et la voie professionnelle" : les liens entre ces deux mondes sont-ils trop distendus ?

Vincent Troger : Les liens entre les lycées professionnels et les entreprises sont très variables. Les chefs de travaux, chargés des relations avec les entreprises dans les établissements, ainsi que les PLP, doivent gérer le versement de la taxe d’apprentissage et essaient de fidéliser les entreprises qui prennent des stagiaires. Pour les PLP, ces activités font l’objet d’une mauvaise prise en compte et ne sont pas rémunérées.

Il faut réfléchir au profil des personnes qu’on veut attirer : des professionnels qui veulent se reconvertir mais dont il faut actualiser la vision de l’éducation ou de jeunes diplômés qui veulent être enseignants ?

En réalité, ce qui affecte le lien entre l’entreprise et le LP, c’est avant tout le bassin d’emploi. Rapprocher les entreprises et les LP ne peut pas être proclamé au niveau national pour cette raison. Il faut raisonner au niveau local : c’est l’écueil de la vision de Jean-Michel Blanquer. Il faut donner les moyens et le temps aux acteurs de s’occuper de ces activités.

AEF : Le Snuep-FSU identifie deux priorités : la baisse des effectifs et le recrutement des PLP (lire sur AEF info). Partagez-vous ce diagnostic ?

Vincent Troger : Les effectifs en LP sont très contrastés : il y a des classes à 30 élèves en commerce-vente, en électronique, en STMS, par exemple. Cependant, en métallurgie, certaines classes comptent 12 élèves. Ce n’est donc pas un faux problème mais cette revendication n’est valide que dans certaines filières sous pression.

Le recrutement des PLP est par contre une vraie difficulté. Le recrutement au niveau du master, introduit en 2010, pose problème : soit les enseignants ont un bon niveau théorique mais peu d’expérience professionnelle, soit ceux qui ont de l’expérience n’ont pas le niveau théorique. Le taux de contractuels en LP est très important. Il faut réfléchir au profil des personnes qu’on veut attirer : des professionnels qui veulent se reconvertir mais dont il faut actualiser la vision de l’éducation ou de jeunes diplômés qui veulent être enseignants ?

La question de leur formation se pose également. Dans les Espé, les enseignements ne sont pas adaptés au lycée professionnel.

(1) Vincent Troger, maître de conférences à l’Espé de l’université de Nantes, spécialiste de l’enseignement professionnel, a publié en août 2016 un ouvrage intitulé "Le baccalauréat professionnel : impasse ou nouvelle chance ? Les lycées professionnels à l’épreuve des politiques éducatives", coécrit avec Pierre-Yves Bernard et James Masy (lire sur AEF info).

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Laure Delacloche, journaliste