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10 ans de LRU : "On a perdu l’âme des universités. On est dans l’auto-anomie" (Stéphane Leymarie)

"Je cherche quelque chose de positif à dire sur la LRU, mais très honnêtement, je ne trouve pas", déclare à AEF Stéphane Leymarie, secrétaire général de Sup’Recherche-Unsa, interrogé sur les 10 ans de la promulgation de la loi LRU. "Remplissons-nous mieux nos missions de service public aujourd’hui qu’avant la LRU ? Je crains que non", observe-t-il. "L’ambiance n’est plus la même dans les établissements, chacun compte ses heures, tout le monde se désintéresse des étudiants", se désole celui qui se trouve à la tête d’un syndicat qui se veut "réformiste". Il pointe le danger inéluctable de la hausse des droits d’inscription, seul levier à même de donner un peu d’air aux universités autonomes. Il s’interroge sur le mode de désignation des présidents qualifiés de "mauvais 'super DGS'" et s’inquiète du volume potentiel de contentieux dans des universités qui "bricolent sur tout".

AEF : Cela fait 10 ans que la loi LRU a été promulguée : avec le recul, diriez-vous que l’autonomie des universités est un bon principe ?

Stéphane Leymarie : Remplissons-nous mieux nos missions de service public aujourd’hui qu’avant la LRU ? Je crains que non. La LRU est simplement une loi de gestion et de gouvernance des établissements qui a provoqué une griserie chez les présidents renforcés par cette loi, lesquels se sont engouffrés là-dedans et l’ont soutenue contre l’avis des organisations étudiantes et syndicales. Une première claque est intervenue très vite avec la pénurie budgétaire et le désengagement de l’État. La LRU a simplement contraint les présidents à prendre localement des décisions difficiles que l’on n’avait pas le courage politique de prendre nationalement.

Aujourd’hui, on observe que les marges de manœuvre des universités sont très maigres, que ce soit pour les dépenses - puisqu’on est déjà à l’os - ou pour les recettes : la formation continue représente 1 % des budgets et les contrats de recherche 2 à 3 %. Si bien qu’à ce jour, le seul levier pour augmenter l’autonomie de financement - et il serait considérable - serait d’augmenter les droits d’inscription. Il me semble, et cela me désole, que l’on tend inéluctablement vers cette direction.

AEF : Faut-il selon vous aller vers davantage d’autonomie ?

Stéphane Leymarie : Plus d’autonomie pédagogique ? C’est du bla-bla que les présidents mettent en avant en espérant mettre la main sur les ressources humaines : l’autonomie pédagogique est du ressort des enseignants et des enseignants-chercheurs. L’autonomie immobilière via la dévolution du patrimoine ? C’est à mon sens une bombe à retardement.

Je suis au contraire favorable à plus de cadrage national. Je me méfie au plus haut point de "l’expérimentation" et des "initiatives locales" qui sont bien souvent le paravent de doctrines cachées, essentiellement comptables, à savoir la réduction du nombre d’universités par le phénomène de sélection naturelle, comme l’illustrent les mouvements récents des idex ou des Comue.

AEF : Que pensez-vous du mode de désignation actuel des présidents d’université ? L’élection leur permet-elle de gouverner au mieux ?

Stéphane Leymarie : Au départ, j’étais favorable à l’élection par les pairs qui nous assurait d’avoir un président issu de la communauté. Mais avec le recul, je vois qu’être issu de la communauté ne garantit en rien d’avoir les compétences nécessaires pour piloter des établissements de la taille de certaines universités, tout en restant ancré dans le terrain. Les présidents d’aujourd’hui sont bien souvent de mauvais "super DGS".

Avant la LRU, les présidents étaient élus par leurs pairs mais ils n’avaient pas à gérer les contingences de la masse salariale, assurées par l’État : ils pouvaient jouer un rôle politique ou socio-économique. Aujourd’hui, ils sont absorbés par l’administration, obligés d’apprendre les codes dans la plus grande urgence, avec des outils de plus en plus complexes de gestion budgétaire, de GRH, juridiques ou encore de systèmes d’information. Les présidents se veulent omniscients mais n’ont plus aucune marge de manœuvre pour faire de la politique.

De plus, ils sont davantage des représentants de la CPU que de leur établissement. À l’image d’un syndicat corporatiste, la CPU permet aux présidents de se "technocratiser". On assiste donc à une belle illustration de la pensée de Max Weber défendue dans Le savant et le politique : là où la LRU devait faire émerger le savant, avec des présidents qui auraient été de grands scientifiques - argument vendu au départ - on a assisté à la victoire du politique, au sens de technocrate, qui grenouille, calcule, et fait carrière pour lui seul. Il faudra un jour faire un bilan des promotions "accélérées" des membres de gouvernances universitaires…

AEF : Que faudrait-il faire pour arranger les choses ? Nommer les présidents ? Appliquer les procédures internationales d’appels à candidatures comme l’a promis Emmanuel Macron pour les "meilleures" universités ?

Stéphane Leymarie : Je n’ai pas la solution, mais une chose est sûre : si l’on applique les standards internationaux, nos présidents français seront sur la touche ! J’aimerais garder l’illusion que l’on puisse conserver un brin de collégialité et professionnaliser la fonction présidentielle. Le modèle français me fait penser que l’on arrivera rapidement à ce que le corps des chefs d’établissements devienne un corps spécifique.

AEF : Quel regard portez-vous sur la professionnalisation des cadres universitaires après le passage aux RCE ?

Stéphane Leymarie : Je suis très inquiet de l’énorme volume potentiel de contentieux que génèrent les universités aujourd’hui. Le nombre de contentieux a déjà explosé, mais c’est une infime partie par rapport à ce que ça pourrait être si tout le monde se saisissait de ses droits. Les universités bricolent sur tout : on a vu comment l’avocat Florent Verdier s’est emparé de la question de la sélection en master, mais il pourrait faire la même chose sur les procédures de recrutement, d’avancement ou encore de mutations sur priorités légales ! Les universités ne sont pas du tout armées sur le plan juridique, et les rectorats, censés assurer le contrôle budgétaire et de légalité, ne sont pas à la hauteur.

AEF : La LRU a-t-elle eu un impact sur le travail quotidien des enseignants-chercheurs ?

Stéphane Leymarie : Le quotidien des enseignants-chercheurs a été considérablement affecté par les évolutions législatives ou réglementaires de ces 15 dernières années. Personne ne sait plus qu’est-ce qui est imputable à telle ou telle loi, mais nous sommes confrontés de plein fouet à la technocratie, à la raréfaction des ressources et à la rationalisation de nos modes de travail.

AEF : Que pensez-vous des comités de sélection qui ont remplacé les commissions de spécialistes, avec le but de limiter le localisme ?

Stéphane Leymarie : S’il y a une chose qui fonctionne mal, ce sont bien les comités de sélection ! Censés être créés de manière ad hoc pour chaque poste, ils sont quasi pérennes, le président du comité cooptant ses copains… Le Conseil d’État a bien tenté ces derniers temps de donner des interprétations plus précises sur les conditions du déport, mais elles sont tellement compliquées que cela tend à mettre en péril la constitution même de comités de sélection dans certaines disciplines ! Au moins, avec les commissions de spécialistes, il y avait de la confrontation et le classement final faisait l’objet d’un vote.

AEF : Votre bilan de la LRU est donc très négatif ?

Stéphane Leymarie : Je cherche quelque chose de positif à dire sur la LRU, mais très honnêtement, je ne trouve pas. Je ne vois pas d’amélioration ! L’ambiance n’est plus la même dans les établissements, chacun compte ses heures, tout le monde se désintéresse des étudiants. On a perdu l’âme des universités. On est dans l’auto-anomie. Cela me désole d’autant plus que je suis à la tête d’un syndicat qui se veut "réformiste", "progressiste", même si ces termes sont complètement galvaudés aujourd’hui.

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Anne Mascret, journaliste