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"On a clairement une politique circonspecte vis-à-vis de l’ANR" (Jean-Marc Jézéquel, directeur de l'Irisa)

Comment dirige-t-on un gros laboratoire ? Comment compose-t-on avec ses différentes tutelles ? Quelles relations avec l’écosystème ? Quelle politique de site, pour un laboratoire au rayonnement international ? À la tête de l’Irisa (Institut de recherche en informatique et systèmes aléatoires) depuis 2012, Jean-Marc Jézéquel répond aux questions d’AEF (1). Il décrit la stratégie scientifique de l’Irisa, aborde la question du budget et des personnels, et explique ses réserves vis-à-vis de l’ANR. Il dépeint les difficultés liées à la multiplicité des tutelles, qui "ont des réglementations, des systèmes d’information différents". Enfin, Jean-Marc Jézéquel défend la structuration d’une "université de Rennes", "qui dispose des forces scientifiques suffisantes pour avoir une visibilité internationale". La création de cette université unique implique pour lui de sortir de la Comue.

AEF : Vous dirigez depuis plus de 5 ans l’Irisa, un laboratoire spécialisé dans l’informatique, qui compte plus de 800 salariés, et huit établissements de tutelle (lire encadré ci-contre). Qu’est-ce que cela représente au quotidien ?

Jean-Marc Jézéquel : L’Irisa est une UMR, et n’a donc pas de personnalité morale. Les 800 personnes présentes ici font partie de l’Irisa, mais ont chacune un employeur : Rennes-I, Inria, CNRS, etc. La multiplicité des tutelles alourdit notre tâche, car chaque établissement a une manière de faire différente, un système d’information différent, une réglementation différente ! Par exemple, les agents comptables interprètent différemment certaines choses. Même si ce sont tous des établissements publics… Bien sûr, c’est compliqué, mais il n’y a pas que des inconvénients : quand quelque chose ne passe pas à droite, on passe à gauche !

L’Irisa, 8 tutelles, 800 salariés


L’Irisa (Institut de recherche en informatique et systèmes aléatoires) est une UMR en informatique, automatique, traitement du signal et des images et en robotique, créée en 1975 à Rennes. Le laboratoire est installé sur le campus Beaulieu, et partage ses locaux avec le centre Inria de Rennes.

L’Irisa compte 8 établissements tutelles : Inria, Rennes-I, CNRS, IMT Atlantique, UBS, Insa, CentraleSupélec, ENS, et regroupe 800 personnes (950 avec les stagiaires). Sur les 800 salariés, 660 sont payés par les établissements tutelles, et environ 130 par d’autres employeurs (doctorats Cifre, chercheurs associés DGA, personnels Inra, Agrocampus Ouest, Rennes-II…). Environ un tiers des salariés sont des doctorants, un tiers des chercheurs et enseignants-chercheurs, un tiers des post-docs, ingénieurs sur contrat, personnels administratifs.

Une autre grosse problématique, c’est d’obtenir un budget consolidé. Hors masse salariale, le budget de l’Irisa s’élève à environ 15 M€ ; 90 à 95 % proviennent de ressources contractuelles, et 5 à 10 % de dotations, apportées par les différents organismes, avec des mécanismes assez différents. Pour les ressources contractuelles, l’Union européenne est le plus gros contributeur, avec environ 5 M€. Au niveau national, environ 2 M€ sont apportés par des financements DGA ou ANR essentiellement.

AEF : Quelle est votre politique vis-à-vis de l’ANR ?

Jean-Marc Jézéquel : Je déconseille à mes équipes de répondre aux appels à projets de l’ANR. Compte tenu des faibles taux de succès, ils perdent du temps à monter des projets qui sont de plus moyennement intéressants sur le plan financier. En fait, un projet ANR coûte de l’argent au niveau du laboratoire, car la surcharge d’activités administrative n’est pas compensée. De plus, l’ANR est radine sur les frais, ric-rac pour payer les gens ; les coûts de mission ne sont pas suffisamment couverts. Je conseille plutôt aux équipes d’aller à l’Europe, où on a des marges pour fonctionner, ou vers les industriels, pour des contrats bilatéraux.

Je rappelle aussi que pour les projets ANR, les frais de gestion sont gardés au niveau de l’établissement ; ils ne reviennent pas au laboratoire. J’espère que ça ira mieux avec les 8 % (2). Je suis en négociation avec les établissements pour voir comment nous pourrions en récupérer une partie.

AEF : Votre position est très tranchée…

Jean-Marc Jézéquel : Oui, on a clairement une politique circonspecte vis-à-vis de l’ANR. Le bilan n’est pas complètement négatif, mais il n’est que marginalement positif. Avec une sélection aussi forte – le taux de réussite oscille entre 8 et 12 % –, le résultat est assez arbitraire. On était à plus de 25 % en 2009. On ne perdait pas de temps à monter des projets pour rien : les bons projets passaient. La mise en œuvre de ce modèle n’est plus raisonnable. Ce qui énerve tout spécialement les chercheurs, c’est de voir que l’ANR, c’est 250 personnes, sans compter les experts, avec toujours moins d’argent à distribuer mais toujours plus d’appels…

Seul le programme JCJC (Jeunes chercheuses, jeunes chercheurs) est intéressant. Son taux de sélection est correct, et il permet à des jeunes recrutés depuis 3 à 5 ans d’avoir un premier projet, qu’ils ont eux-mêmes monté. À l’Irisa, nous en avons environ deux, chaque année, qui sont sélectionnés.

D’une façon plus générale, il y a beaucoup trop de choses financées sur appel à projets, parfois pour des montants dérisoires. On perd énormément de temps, à la fois à répondre mais aussi à évaluer les réponses des autres. Si on me donnait directement l’argent, je saurais à qui le donner pour respecter les objectifs stratégiques qui me seraient fixés ! Je plaide pour un système de financement de la recherche plus équilibré, où les chercheurs ne seraient pas contraints d’aller à l’ANR juste pour survivre… De plus, le système rend difficile l’émergence de nouvelles équipes : la prime va au savoir-faire, à la technicité du montage de projets, surtout à l’Europe, mais aussi à l’ANR.

Jean-Marc Jézéquel


Le directeur de l’Irisa, Jean-Marc Jézéquel, est ingénieur en télécommunications (ENSTBr 1986), et docteur de l’université Rennes-I (mention informatique, 1989). Après un passage chez Transpac où il travaille sur le projet "réseau intelligent", il rejoint en 1991 le projet Pampa (programmation des architectures parallèles à mémoire distribuée) de l’Irisa, en tant que chargé de recherche au CNRS. En 1996, il effectue un séjour au Japon comme chercheur invité dans le laboratoire du Pr Yonezawa, à l’université de Tokyo. Il obtient une HDR en 1997.

En 2000, il est nommé professeur à Rennes-I, et prend la responsabilité de Triskell, une équipe projet Inria. De 2010 à 2012, il est responsable du département "langage et génie logiciel de l’Irisa. En janvier 2012, il prend la direction de l’Irisa pour cinq ans Son mandat est renouvelé en janvier 2017. Il obtient la médaille d’argent du CNRS en 2016.

AEF : Quelles sont vos relations avec "l’écosystème" rennais ?

Jean-Marc Jézéquel : La politique de site, à l’échelle du laboratoire, fonctionne bien. Nous n’avons pas de problème pour avoir une politique scientifique commune. L’Irisa compte 41 équipes, constituées par affinités scientifiques, indépendamment des tutelles ; nos équipes sont très mixtes. L’énorme intérêt, c’est que nous pouvons atteindre une masse critique sur chacun des sujets qui nous intéressent.

Par exemple, nous avons créé en très peu de temps une équipe sur la cybersécurité des systèmes embarqués. Nous n’avions personne en 2012. Aujourd’hui, l’équipe EMSEC est composée de sept personnes, au meilleur niveau international (1 ERC + 2 IUF) sans compter les doctorants et les post-dosc. Dans la dynamique de l’Irisa, une équipe qui a du succès peut aller jusqu’à 80 personnes. C’est un signe de réussite. Mais ce n’est plus gérable : on finit par gérer une PME. C’était mon cas avec l’équipe Triskell que j’ai dirigée pendant 10 ans : jusqu’à 50 personnes, 800 000 euros de budget… Il est important de préserver une certaine dynamique, donc après un certain temps, on rebrasse les cartes.

D’une façon plus large, nous avons de bonnes relations avec les différents acteurs de notre écosystème, local, national ou international : le pôle d’excellence cyber (lire sur AEF info), le KIC EIT Digital, le labex CominLabs, la Comue Université Bretagne Loire, Rennes Atalante, etc. Nous sommes en relation étroite avec la Satt Ouest Valorisation, qui aurait pu être une bonne idée, à condition que toutes les tutelles de l’Irisa y aillent. Nous sommes aussi en relation avec les sociétés de valorisation propres à l’une ou l’autre des tutelles, comme Inria Transfert. Nous avons aussi des liens avec l’IRT B-Com, qui nous offre le moyen de tester des idées et d’aller vers des prototypages avancés.

AEF : Comment est organisé l’Irisa ? Comment fonctionnent vos 41 équipes ?

Jean-Marc Jézéquel : Environ deux tiers de nos équipes sont communes avec l’Inria ; nous avons le même principe d’évaluation externe, à la création, et ensuite de façon régulière. J’ai décidé de limiter la durée de vie des équipes ; elles vivent en moyenne 6 ou 7 ans. On peut aller, au maximum, à 10 ou 12 ans. L’Irisa est organisé en 7 départements (3), qui sont la partition thématique des disciplines que l’on couvre. Les responsables de département n’ont pas un rôle hiérarchique, mais un rôle d’animation. Les départements ne sont pas des structures administratives : pas de budget, pas de secrétariat. Cette organisation en départements constitue une structure stable, au sein de laquelle on a une dynamique, des équipes, un brassage… En 2016, nous avons accueilli 23 nouveaux scientifiques permanents, près de 100 doctorants, 50 post-doctorants et ingénieurs !

Ce fonctionnement nous permet d’avoir une véritable politique scientifique, de nous réorganiser, de staffer les projets importants. C’est d’ailleurs ce qui a le plus d’intérêt pour un directeur de laboratoire : mettre en relation des chercheurs, voir éclore de jeunes talents.

AEF : L’Irisa est-il un laboratoire attractif ?

Jean-Marc Jézéquel : Nous sommes assez attractifs, avec un total de 7 ERC attribuées à des membres de l’Irisa. Une partie de notre recrutement est local, mais notre bassin de recrutement est mondial. Ces derniers temps, nous avons établi une relation de confiance avec des formations d’un certain nombre de pays : Roumanie, Cuba, Brésil... Plus récemment, nous avons eu des candidats d’Amérique du Nord, ce qui est un signe d’attractivité. Nous avons 50 nationalités différentes au sein de l’Irisa, avec un "top 10" qui s’établit ainsi : France, Inde, Algérie, Chine, Tunisie, Vietnam, Brésil, Italie, Maroc, Roumanie.

AEF : Les acteurs rennais de l’ESR travaillent actuellement à un projet d’université de Rennes (lire sur AEF info). Qu’en pensez-vous ?

Jean-Marc Jézéquel : Une université de Rennes, si tout le monde joue le jeu, permettra d’avoir une visibilité internationale. Le site dispose des forces scientifiques suffisantes. C’est la bonne granularité de structuration. Cela implique, il me semble, de sortir de la Comue Université Bretagne Loire.

Inquiétudes sur les RH


Jean-Marc Jézéquel observe un alourdissement des tâches des enseignants-chercheurs. "L'informatique au sens large constitue un domaine porteur : nous sommes très sollicités, souvent en première ligne pour monter un projet de recherche, répondre à un appel d’offres, ouvrir une formation". Il ajoute que le fonctionnement de l’ANR et du PIA ont généré beaucoup de travail et de stress. "On est en permanence en train de lire un appel d’offres, d’y répondre. L’évaluation et la compétition sont consubstantielles au métier d’enseignant-chercheur, et personne ne remet ça en question. Mais l’hyper inflation de ces derniers temps a été source de stress. On voit apparaître des pathologies lourdes, type burn-out. Les difficultés financières des établissements pèsent également sur les RH. L’ambiance sociale n’est pas au beau fixe."

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Diane Scherer, journaliste