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Enquête AEF. Quelles sont les entreprises françaises les plus émettrices du marché européen du carbone ?

En France, 31 entreprises sont clés sur le marché européen du CO2 : elles concentrent à elles seules 80 % des émissions, pour le pays, des industriels assujettis au dispositif. C’est ce que montre une enquête réalisée par AEF sur les données publiques des quotas de CO2, collectées pour plus de 11 000 installations et 31 pays entre 2005 et 2015. Interrogés, plusieurs industriels français ont corroboré les ordres de grandeur de ces chiffres. Si peu d’entre eux s’expriment sur l’impact que peut avoir cette forte concentration, ils insistent sur leurs efforts et leurs vente d’actifs carbonés entre 2015 et 2016. Quant aux quotas gratuits reçus par ces 31 entreprises, leurs surplus représentent 42 millions de tonnes de CO2 sur dix ans, soit 4 % des émissions des sites concernés sur la période.

Dans le panorama européen de l'ETS, où plus de 60 % des émissions sont liées à de la production d’électricité, la France pèse peu du fait de la part prépondérante du nucléaire dans son mix électrique. Ainsi, alors que tous les industriels soumis aux quotas de CO2 en Europe représentent en moyenne 1 900 millions de tonnes par an, la France y loge 100 millions de tonnes, soit quelque 5 % des émissions de l’ensemble. Les installations hexagonales émettent par exemple presque trois fois moins que celles de l’Allemagne :


Cette part moins carbonée des installations se voit aussi dans la place qu’occupe l’ETS dans les émissions annuelles du pays : tandis qu’en moyenne, l’ETS représente 55 % des émissions des pays européens en 2013 (dernières données disponibles), en France l’ETS en représente un tiers.


Le décor planté, reste à comprendre quelles entreprises sont celles qui émettent le plus au sein même de l’ETS en France, faisant d’elles des entreprise-clés concernant la lutte contre le réchauffement climatique, et quelle part du gâteau carboné ces dernières occupent.

Bien que les données du marché ETS soient publiques et vérifiées, la transparence figurant parmi les valeur fondatrices du système (1), il est difficile d’obtenir des chiffres exhaustifs par maison mère. Pour y parvenir, nous avons regroupé les différentes filiales par le biais de leurs "teneurs de compte" ou leur "compagnie parente" inscrits comme tels sur la base de la Commission européenne (voir méthodologie).

En France, 5 à 7 entreprises sur le devant de la scène

La moitié des émissions de l’ETS en France se joue sur une poignée d’entreprises. Cinq sociétés - ArcelorMittal, EDF, Total, Uniper et Lafarge - cumulent en moyenne 50 % des émissions du marché ETS en France sur les dix premières années de fonctionnement de celui-ci (2005-2015). Ces sociétés ne représentent pourtant que 330 sites, soit un quart des installations hexagonales soumises à l’ETS. Les trois premières, ArcelorMittal, EDF et Total, cumulent à elles seules 40 % des émissions.

L’entrée d’Engie dans ce "top", passant de la huitième à la quatrième place ces dernières années, s’explique par une augmentation de ses émissions en France quand celles des autres diminuent :

À partir de 2015, Engie s’est toutefois radicalement repositionnée, se fixant l’objectif d’ici à 2020 de réduire de 20 % son ratio d’émission de CO2 par source de production d’énergie par rapport à 2012 (il était alors de 443g CO2/kWh), et de passer de 18 % à 25 % de renouvelables.

À l’image de ce qui est observé à l’échelle européenne, les émissions de CO2 se diluent sur un plus grand nombre d’acteurs au fil du temps : lors de la troisième phase (2013-2015), 7 entreprises se partagent la moitié des émissions. Derrière Lafarge Holcim, s’invite ainsi dans ce "palmarès" le pétrolier Exxon sous sa marque Esso, suivi à la huitième place par le cimentier Ciments Calcia. Une dilution relative que nombre d’acteurs attribuent aux efforts réalisés par les plus gros émetteurs et aux fermetures de sites, ainsi qu’à l’arrivée de nouveaux entrants, et à l’introduction de nouveaux gaz à effet de serre, N2O et PFC.

La concentration existe au-delà du quinté de tête : on constate qu’à peine une trentaine d’entreprises pèsent sur 80 % des émissions de CO2 observées sur le marché ETS pour la France. Cela signifie que lorsque celles-ci prennent une trajectoire pour se décarboner, l’impact peut être considérable. Survolez les strates ci-dessous pour découvrir ces acteurs, pour voir le pourcentage s’afficher concernant 2013-2015, et le nom de l’entreprise surbriller.


On y retrouve des chimistes tels que Solvay, Arkema, Roquette, des cimentiers tels que Lafarge Holcim, Vicat, Ciment Calcia, des raffineries telles que celle de Petroplus à Petit-Couronnes (qui a fermé) ou celle de Dunkerque, des verriers tels que Saint Gobain et O-I, des sidérurgistes tels qu’ArcelorMittal, des coopératives sucrières telles que Tereos, Cristal Union et Saint Louis Sucre, des pétrochimistes tels que Borealis et la compagnie de Berre, des énergéticiens tels qu’EDF, Engie, Total ou Albioma, ou encore la Compagnie parisienne de chauffage urbain et le semencier Yara. La baisse des émissions des 31 acteurs est en moyenne de 22 % sur 10 ans.


Contacté, EDF estime l’ordre de grandeur juste, bien que sous-estimé à la marge. Il fait valoir sa bonne performance comparé au secteur, avec "en moyenne 15 g C02/kWh en 2015 contre une moyenne supérieure à 300 g CO2/kWh au niveau européen". L’électricien français s’est fixé en octobre "6 objectifs de développement durable pour 2030, à traduire dans les différents métiers du groupe" (lire sur AEF info). Engie confirme également l’ordre de grandeur.

Ciments Calcia fait pour sa part valoir qu'"en France, la majeure partie de l’électricité produite est neutre en carbone, tandis que dans le reste de l’Europe, les centrales à gaz ou à charbon sont la norme. Cela signifie que pour la France, la part des émissions des industriels électro-intensifs tels que les cimentiers est significativement plus élevée qu’en moyenne en Europe".

Le groupe LafargeHolcim, qui estime l'ordre de grandeur juste bien que surestimé ou sous-estimé à la marge selon les périodes, souligne auprès d'AEF avoir "réduit ses émissions nettes de CO2 par tonne de ciment de 25% entre 1990 et 2015", et s'être engagé à porter ce chiffre à "40% en 2030 sur son périmètre monde".

"Ces données montrent une décroissance des émissions au cours des années, ce qui reflète bien l’engagement du groupe Roquette en termes de respect de l’environnement", réagit quant à lui le groupe de biochimie. Celui-ci "utilise déjà la biomasse et le biogaz comme énergies renouvelables depuis plusieurs années sur plusieurs de ses sites, auxquelles s’est ajoutée récemment la géothermie sur son site de Beinheim, en Alsace", avance-t-il.

La société Saint-Gobain corrobore l’ordre de grandeur pour ses 14 installations hexagonales, mais indique une différence de chiffres à la marge, s’expliquant notamment par la vente en octobre 2015 de la société Verallia.

"Total émet un peu moins de 9 millions de tonnes en France", valide Florent Journet-Cuenot, coordinateur climat à la direction stratégie et climat du groupe. Albioma et Vicat confirment également les données.

Le sucrier Tereos, qui confirme également les chiffres, indique avoir "un plan d’efficacité énergétique 2012-2017 d’investissement de 100 millions d’euros sur 5 ans". Ce plan a permis de "réduire sa consommation d’énergie de 15 % et ses émissions de CO2 de 20 %". Sa sucrerie de Connantre, la plus grande d’Europe, est ainsi passée du fioul au gaz en 2015, "économisant 50 000 tonnes de CO2".

La plateforme chimique du Roussillon Osiris confirme également les données, et explique la baisse de ses émissions dans la troisième période par "la fin du contrat avec la Digec", ce qui lui a fait arrêter une centrale à gaz.

Les "fat cats" français

Une donnée très regardée par les ONG, du fait de ses potentiels effets néfastes sur le levier climatique de l’ETS rendu inopérant (lire notre décryptage sur les défis du marchés, à paraître), est le volume de quotas gratuits accordés aux entreprises pour leurs sites industriels. Et surtout, les surplus. C’est-à-dire le nombre de quotas gratuits dépassant les émissions de l’installation chaque année. Cliquez sur le menu déroulant pour découvrir ceux de ces 31 entreprises clés du marché ETS en France, pour leurs installations dans l’Hexagone.

Surnommés par l’ONG Sandbag les "fat cats", les entreprises ayant reçu le plus de quotas gratuits changent radicalement d’une phase à l’autre. EDF passe même de la première place en 2005-2007 à la dernière place en 2013-2015. Cela s’explique par le fait qu’à partir de 2013, le secteur électrique ne bénéficie plus d’aucun quota gratuit, hormis pour quelques acteurs en Europe de l’Est et très dépendants du charbon, qui bénéficient d’une exonération le temps de s’adapter. Au contraire, le secteur du ciment passe de la dernière place lors de la première phase (Ciments Calcia) à la première place lors de la troisième phase (Lafarge Holcim) : cela s’explique par la croissance du secteur jusqu’en 2008, suivie d’une de la chute de la demande avec la crise économique.

"La construction sortait d’une période faste en 2008, et l’allocation de quotas gratuits de la période suivante était basée sur ce niveau d’activité, ce qui a généré des surplus", explique Eric Bourdon, directeur général adjoint du cimentier Vicat. "Pour notre part, nous n’avons pas revendu nos quotas de CO2, car nous savions qu’il s’agissait d’une aberration", indique-t-il. Cela n’a pas empêché son groupe d’investir "sur ses propres fonds" pour "préparer une offre bas carbone".

Lors de la phase 2, ArcelorMittal occupe la première place sur le podium des surplus accordés en France, Albioma la dernière.

Globalement, les surplus reçus par ces 31 entreprises représentent 42 millions de tonnes de CO2 sur dix ans, soit 4 % des émissions des sites concernés sur la période.

Méthodologie


À partir du registre public de la Commission européenne, sur les données 2005-2015 des 1 400 installations françaises (dont 1 100 en activité aujourd'hui) assujetties au marché ETS, nous avons regroupé les différentes filiales d’une même entreprise par le biais de leurs "teneurs de compte" ou de leur "compagnie parente" associés, et inscrits comme tels dans le registre. Lorsque nous savions qu’une filiale, dont le nom diffère de sa maison mère, lui appartenait, nous l’avons inclue. D’une année sur l’autre, les périmètres d’installations des entreprises changeant, des petites installations ou des prises de participations peuvent ne pas être prises en compte. Contactées, les entreprises nous ont confirmé que l’ordre de grandeur était juste, bien que sous-estimé, et plus rarement surestimé à la marge. Les données pour l'année 2016 seront rendues publiques par la Commission le 3 avril 2017.

  • La rédaction d’AEF vous invite à signaler toute erreur éventuelle par email.

(1) La mesure et la publication des émissions de GES doit être robuste, transparente, cohérente et pertinente pour que l'ETS fonctionne efficacement ("The monitoring and reporting of greenhouse gas emissions must be robust, transparent, consistent and accurate for the EU emissions trading system (EU ETS) to operate effectively"), souligne le site de la Commission européenne.

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Ana Lutzky, journaliste