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Enquête AEF. Quels sont les grands émetteurs du marché européen du carbone et combien pèsent-ils ?

Douze ans après avoir été lancé, le marché européen du carbone doit la moitié de ses émissions à une quarantaine d’entreprises. C’est ce que montre une enquête réalisée par AEF sur les données publiques des quotas de CO2, collectées pour plus de 14 000 installations dans 31 pays européens entre 2005 et 2015. Parmi ces 40 entreprises clés, plusieurs fleurons publics de l’énergie en Grèce ou en Estonie, des électriciens allemands et polonais présents dans le secteur du charbon, mais aussi les françaises EDF et Engie. Au fil du temps, la concentration des émissions sur un petit nombre d’acteurs s’est toutefois légèrement diluée. Parmi plusieurs facteurs d’explication, les efforts des entreprises les plus émettrices, qui ont diminué de 20 % leurs émissions en 10 ans. Contactées, les entreprises confirment les données et soulignent leurs récents efforts de décarbonation post-COP 21.

Au régime du marché européen de quotas de CO2, tous les pays ne sont pas logés à la même enseigne. Les installations industrielles, qui sont celles qui échangent des tonnes de CO2 sur le marché appelé ETS, représentent parfois l'essentiel des émissions d’un pays. Pour un pays voisin au contraire, c’est avant tout l’agriculture, les transports ou le chauffage des bâtiments qui pèsent sur les émissions annuelles. Ainsi, tandis que les émissions des industriels nationaux soumis aux quotas de CO2 représentent 34 % des émissions totales de la France (lire sur AEF info), elles pèsent 60 % des émissions en Allemagne, 68 % en Pologne, et même 84 % en Grèce.


Pour les gouvernements dont l’industrie a un poids relatif en carbone important, il s’agit là d’une arme à double tranchant : redoutable d’efficacité pour atteindre les objectifs climatiques lorsque l’effort de décarbonation est lancé sur le secteur, ou d’inertie si les risques sociaux ou économiques empêchent que ces secteurs se transforment rapidement vers l’horizon souhaité bas carbone.

Les installations assujetties à ce marché représentent quelque 1 900 millions de tonnes de CO2 émises chaque année dans 31 pays, soit la moitié des émissions européennes.


De quelle manière la concentration de la majeure partie des émissions de CO2 sur peu de groupes industriels européens peut-elle affûter encore davantage cette arme ambivalente ? Pour le comprendre, AEF a cherché à établir une cartographie des entreprises constituant les poids lourds de l’ETS, et à quantifier la masse carbonée qu’elles représentent. Selon les recherches effectuées par AEF sur la base de données publiques de la Commission européenne, 5 entreprises cumulent 20 % des émissions comptabilisées par le système d’échange de quotas.

Trois entreprises allemandes sur le podium

Les sociétés - RWE, Vatenfall, Uniper, PGE, ArcelorMittal - sont ainsi en tête des émissions du marché sur les dix premières années de fonctionnement de celui-ci (trois phases de 2005 à 2015). Ces sociétés ne représentent pourtant qu’un peu plus de 300 sites, soit 2 % des installations européennes soumises à l’ETS. Les trois premières, RWE, Vattenfall et Uniper, cumulent à elles seules 13 % des émissions.


Au premier rang, l’électricien allemand RWE, qui exploite plusieurs centrales à charbon, concentre 6 % des émissions du marché des quotas, suivi de l’électricien allemand Vattenfall, également détenteur de plusieurs centrales à charbon. Deux acteurs se disputent la troisième place : d’une part, la filiale polonaise du conglomérat américain PGE, combattue par l’ONG Les Amis de la Terre pour ses centrales à charbon (lire sur AEF info), qui représente 20 % des émissions de la Pologne.

D’autre part, Uniper, la filiale d’Eon dans laquelle l’électricien allemand a regroupé tous ses actifs "bruns", c’est-à-dire toutes ses centrales aux énergies fossiles très émettrices de CO2, gardant sous la bannière d’Eon les activités plus sobres en carbone et les renouvelables. Face aux quatre électriciens, un seul industriel : le sidérurgiste ArcelorMittal qui figure à la cinquième place.

La concentration existe au-delà du quinté de tête : AEF constate que 40 entreprises pèsent sur la moitié des émissions de CO2 observées sur le marché ETS. Cela signifie que lorsque celles-ci prennent une trajectoire pour se décarboner, l’impact peut être considérable, et ce à l’échelle du continent.


Parmi les électriciens, on retrouve les italiens Enel et Eni, les espagnols Endesa, Iberdrola et Fenosa, plusieurs polonais (Tauron, Zepak, Enea Wytwarzanie) ou encore le tchèque CEZ. Chez les cimentiers figurent le franco-suisse Lafarge Holcim ou la filiale européenne du mexicain Cemex. Parmi les sidérurgistes, la filiale britannique de l’indien Tata, le britannique Longs Steel ou le slovaque US Steel Kosice.


Dans la quarantaine d’entreprises concentrant la moitié du marché figurent plusieurs sociétés d’Europe de l’Est du secteur du charbon. À noter, une unique installation, à savoir la centrale à charbon de Drax Power au Royaume Uni, figure à la onzième place et pèse pour 3 % des émissions et donc du marché européen des quotas.

Beaucoup de cette quarantaine d’acteurs sont des entreprises publiques (EDF en France, PCC en Grèce, EDP au Portugal, Eesti Energia en Estonie…), ce qui peut avoir des effets sur le lobbying des États à l’heure de réformer le marché ETS. L’entreprise PCC représente d’ailleurs à elle seule 74 % des émissions de la Grèce en 2013.

Qu’en est-il de la place de la France ?

Concernant les acteurs français, EDF est en sixième place, et représente 2 % des émissions. "Ces chiffres sont globalement corrects. Nous trouvons que 2 %, c’est beaucoup", reconnaît l’électricien joint par AEF quant à sa performance. "Ce qui est important est la tendance à la baisse, on maintient nos efforts", souligne un porte-parole : pour soutenir les investissements des conglomérats dans une transformation bas carbone, l’entreprise soutient l’idée d’un corridor de prix du carbone.

Engie, avec ses 87 installations, représente 1 % du marché. Total, dont les installations représentent une part importante des émissions en France, n’apparaît pas dans la quarantaine d’entreprises clés au niveau européen, dépassé par d’autres sociétés plus émettrices.

Nombre de ces entreprises ont des installations dans divers pays européens. Ainsi Nuon, la filiale néerlandaise de Vattenfall, opère en Belgique, au Royaume-Uni, en Allemagne et aux Pays-Bas.

À noter encore, dans ce "top", non pas une entreprise mais une centrale bulgare à charbon constituée de trois tranches, chacune détenue et exploitée par des entreprises différentes : Maritsa. La centrale est alimentée par la mine de charbon proche, qui lui est entièrement dédiée.

tout repose sur un millier de sites

Cette concentration correspond bien au pari du marché ETS : jouer sur les quelques installations du continent les plus émettrices, un tel marché du CO2 étant plus difficile à appliquer sur des secteurs plus diffus tels que le transport, disséminés sur une multitude d’acteurs.

Une autre façon de mesurer l’importance ou non de cette concentration est d’avoir recours au coefficient de Gini : un indicateur plutôt utilisé par les statisticiens pour traduire les inégalités de revenus. Plus ce coefficient est proche de 1, plus la société est inégalitaire. Plus ce coefficient est proche de zéro, moins la société est égalitaire. À titre d’exemple, l’indice de Gini est de 0,25 en Norvège et en Suède, les pays scandinaves figurant parmi les plus égalitaires. Il est de 0,65 aux Seychelles, ou 0,63 en Namibie, figurant parmi les moins égalitaires.

Sur le marché de l’ETS, ce coefficient est de 0,93.

L’écart à une situation égalitaire peut être visualisé sur la courbe dite de Lorenz ci-dessous : la droite en bleu correspond à la situation où tous les acteurs émettraient le même volume de CO2. La courbe en rouge correspond à la réalité du marché ETS : 10 % des acteurs émettent 90 % du CO2. Soit 1 000 sites industriels en Europe. Plus la courbe s’écarte de la droite, plus le marché est inégalitaire, et donc concentré. Ici, on voit que la courbe est très loin de la droite.


Réactions des industriels européens

"La base de la Commission européenne est certainement très transparente et très précise", répond Uniper joint par AEF. "Toutefois, le marché européen de l’énergie a subi de vastes changements ces 15 dernières années. L’agrégation de données sur une longue période de temps pourrait dès lors mener à de mauvaises conclusions. Nous pensons que la part de Uniper dans les émissions comptabilisées par l’ETS est aujourd’hui passée sous la barre des 2 %", souligne l’entreprise en réaction au chiffre collecté par AEF pour l’année 2015.

Heidelberg souligne le poids des énergéticiens

"Historiquement, les acteurs de l’énergie sont les 'faiseurs de marché' : ils ont des unités spécialisées de trading CO2 en interne, qui offrent leurs services à des tiers. Au contraire, les industriels manufacturiers se contentent plutôt d’acheter et de vendre des quotas pour être en conformité à la fin de l’année", fait valoir auprès d’AEF un porte-parole du cimentier Heidelberg, maison-mère du français Ciments Calcia. "Il faut aussi prendre en compte des acteurs du marché qui n’ont pas d’émissions de CO2 : les banques et autres institutions financières", ajoute le cimentier.

"Les volumes que vous citez ne nous semblent pas déraisonnables", souligne pour sa part Vattenfall. "Sur la période historique, Vattenfall a pu représenter 4 % des émissions de l’ETS. Mais cela n’est plus représentatif. Compte tenu de nos désinvestissements d’actifs carbonés, notre empreinte CO2 a radicalement changé en 2015. La situation actuelle est plutôt que Vattenfall représente 1 % des émissions de l’ETS."

Pour l’électricien allemand Steag, qui confirme l’ordre de grandeur, "ces chiffres doivent être comparés aux services que leurs entreprises permettent. Nous détenons neuf grosses centrales en Europe, et 200 centrales plus petites en Allemagne. Ce qui veut dire que nous alimentons sept jours sur sept, de manière sûre, environ 7 millions de foyers", explique le groupe, qui appelle à mettre les émissions des industriels "en regard des émissions du secteur des transports ou de l’agriculture".

L’estonien Energia Eesti confirme l’ordre de grandeur, tout comme le grec PCC. Le britannique SSE renvoie à son rapport annuel, tandis que la maison-mère américaine PGE indique avoir "deux rapports listant ses émissions de CO2, mais que les chiffres rassemblés par AEF ne correspondent ni à l’un, ni à l’autre", sans livrer davantage de précisions.

"Nous ne pensons pas que la concentration de ce marché pose problème", répond par ailleurs Uniper. Total et Engie soulignent également que la concentration des émissions sur un petit nombre d’acteurs n’a pas d’impact sur son fonctionnement. "Le marché est liquide, profond, ce qui pose problème, c’est le niveau de prix", soulignent-ils.

Une concentration qui TEND À se dilueR entre les 3 phases

Si l’on regarde cette fois-ci l’angle temporel, on voit qu’entre les phases 1 (2005-2007), et 2 (2008-2012) du marché ETS, et la phase 3 (2013-2015, s’agissant des données disponibles), la concentration diminue légèrement : le "gâteau carboné" est aux mains d’un plus grand nombre d’acteurs. En effet, le coefficient de Gini passe de 0,943 à 0,939, puis 0,937. Quelle en est la raison ?

Pour le porte-parole de l’électricien allemand Steag, la dilution en troisième période "peut être expliquée par une réduction des capacités de production, la fermeture d’installations, et l’utilisation grandissante des énergies renouvelables dans le marché allemand et européen".

Le cimentier Ciments Calcia partage auprès d’AEF ses interrogations en la matière, davantage qu’une conclusion ferme : "il n’est pas clair de savoir quel marché on considère en parlant de l’ETS : ce marché a évolué au fil des années en matière de composition, mais aussi de stratégies des traders. De plus, entre la phase 2 et la phase 3, ce que le marché couvre en termes d’émissions a changé : sont désormais concernées les émissions de N2O… Nous ne connaissons pas les effets de ces changements sur le marché de l’ETS, n’étant nous-même pas des experts de la finance CO2."

Il est possible néanmoins de vérifier la justification avancée par Steag et nombre d’industriels interrogés : cette déconcentration est-elle due au fait que les plus gros émettent moins ? Que les moins gros émettent davantage ?


De fait, les 50 % les moins émetteurs ont relativement fait moins d’efforts. En 2015, ils sont à 90 % de leurs émissions de 2005. Les 50 % les plus émetteurs (40 entreprises) arrivent à la même date à 84 % de leurs émissions de 2005. Les 10 entreprises les plus émettrices, quant à elles, sont descendues à 80 % de leurs émissions de 2005. En d’autres termes, la réduction de la concentration des émissions de CO2 sur quelques acteurs est effectivement due au fait que ce sont les plus gros, qui font le plus d’efforts.

Méthodologie

À partir du registre public de la Commission européenne, sur les données 2005-2015 des 14 000 installations européennes (dont 11 000 en activité aujourd’hui) assujetties au marché ETS, nous avons regroupé les différentes filiales d’une même entreprise par le biais de leurs "teneurs de compte" ou de leur "compagnie parente" associés, et inscrits comme tels dans le registre. Lorsque nous savions qu’une filiale, dont le nom diffère de sa maison mère, lui appartenait, nous l’avons inclue. D’une année sur l’autre, les périmètres d’installations des entreprises changeant, des petites installations ou des prises de participations peuvent ne pas être prises en compte. Contactées, les entreprises nous ont confirmé que l’ordre de grandeur était juste, bien que sous-estimé, et plus rarement surestimé à la marge. Les données pour l’année 2016, qui n’étaient pas disponibles pour cette enquête, seront rendues publiques par la Commission le 3 avril 2017.

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Ana Lutzky, journaliste