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Home| | Hebdo Défense| Dépêche n°550812

Contrat australien des douze sous-marins : "Il y a un avant et un après en termes d’image" (Hervé Guillou, P-DG de DCNS)

"Il y a eu, avec la sélection de DCNS pour le futur programme de sous-marins australiens, un avant et un après en termes d’image." Dans un entretien accordé à AEF, Hervé Guillou, P-DG de DCNS, détaille sa vision du marché mondial de la défense navale, les problématiques auquel l’entreprise est confrontée et, bien évidemment, le contrat de construction de douze sous-marins signé avec Canberra. "Tout le monde ne nous parle plus que de l’Australie ! J’en suis très heureux car DCNS est une des plus belles entreprises au monde." Dans un contexte d’innovation technologique permanente, Hervé Guillou souligne la nécessité pour DCNS de mener "une veille transversale sur d’éventuelles ruptures technologiques". "Le rythme des évolutions n’a plus rien à voir avec le cycle des grands programmes d’armement", souligne le dirigeant.

AEF : Vous êtes à la tête de DCNS depuis 2014. Dans quel contexte l'entreprise évolue-t-elle ?

Hervé Guillou : Nos clients, les marins, ont trois sujets principaux de préoccupation qui, par conséquent, deviennent les nôtres. Le premier est d’anticiper la montée observée des États-puissances. C’est un sujet majeur dont on parle assez peu dans la presse. La Russie a augmenté en trois ans de 50 % sa flotte de sous-marins et de 17 % son budget de défense. La Chine construit trois frégates par mois et un sous-marin tous les quatre mois, et adopte une attitude montrant le retour à des postures de rapport de force. Pour la France, cela signifie garder un porte-avions en état de marche, disposer d’un ensemble de bâtiments de surface et sous-marins de premier rang, construire des matériels en temps et en heure, maîtriser les programmes, garder la posture de la dissuasion.

Le deuxième sujet, c’est la montée des instabilités asymétriques et le nombre de zones de conflits de longue durée dans laquelle la marine est impliquée. Le contrat opérationnel du Livre blanc de 2013 prévoit une à deux zones de déploiement en permanence. La France est impliquée sur cinq zones depuis maintenant plusieurs années. Plus de dix bateaux ont déjà fait plus de 150 jours de mer cette année, l’un d’eux en a fait 220 ! C’est sans précédent. Cela implique des problèmes de vieillissement du matériel, d’entretien et de renouvellement de la flotte, mais aussi le renforcement de l’action de l’État en mer avec un spectre de bâtiments qui couvre l’ensemble des missions. Pour DCNS, notre défi est d’assurer le maintien en condition opérationnelle, de faire des offres compétitives, d’entretenir une posture acceptable pour la marine en termes de disponibilité des bâtiments.

Enfin, le troisième enjeu est de ne pas rater de marche technologique. C’est un défi que nous partageons avec nos clients. Nous sommes dans une accélération sans précédent des cycles d’innovation. Le maintien de la supériorité technologique est une obligation si nous voulons garder la supériorité au combat. Dans notre métier, nous n’innovons pas pour le marketing ! Par exemple, si tout se passe bien, nous devrions signer prochainement le contrat pour la fourniture de cinq frégates de taille intermédiaire. D’ici à leur mise en eau, en 2023, il y aura eu probablement eu deux générations de télécommunications. Nous en serons minimum à la 6G. Cela remet en question beaucoup de choses et nous oblige aussi à garder un œil sur des technologies qui ne relèvent pas spécifiquement de la défense. Nous devons avoir une veille transversale sur d’éventuelles ruptures technologiques. Par ailleurs, le rythme des évolutions n’a plus rien à voir avec le cycle des grands programmes d’armement. Il faut donc changer la manière de concevoir nos navires et prévoir que les bâtiments puissent évoluer plusieurs fois au cours de leur vie. Enfin, nos clients changent aussi d’approche sur la façon dont ils anticipent leurs besoins opérationnels. Tout cela va complètement bouleverser les méthodes de management de projet.

AEF : Les responsables politiques sont-ils sensibles à cette question, de votre point de vue ?

Hervé Guillou : Un effort accru est nécessaire dans le domaine de la recherche et développement. La direction générale de l’armement effectue un gros travail pour le développement des études amont. Il faut sanctuariser un milliard d’euros par an pour rester dans la course aux nouvelles technologies et assurer le renouvellement progressif des équipements. Sinon, nous allons nous faire éliminer. Les décideurs politiques ont bien compris l’importance de cet enjeu et défendu les budgets. Cela fait partie de la posture : sans la recherche et développement, il n’y a pas de réponse possible au modèle d’armée que la France a choisi pour sa défense.

AEF : Vous évoquiez le contexte général à l’instant. Quid de celui de DCNS ?

Hervé Guillou : Nous faisons face à l’émergence permanente de nouveaux concurrents. Le marché ouvert, c’est-à-dire en dehors des États-Unis, se répartissait auparavant entre Européens – principalement DCNS, l’Allemand TKMS et l’Italien Fincantieri. Aujourd’hui, nous voyons arriver un nouvel entrant de notre taille tous les un ou deux ans, avec qui nous sommes en concurrence partout dans le monde – Inde, Argentine, Pakistan, Vietnam, Thaïlande… L’entreprise russe OSK a dépassé les 3 milliards d’euros de chiffre d’affaires il y a six ans environ, le Chinois CSCC les 5 milliards un peu plus récemment, et nous voyons que les Coréens commencent à se structurer avec une offre de défense héritée de transferts de technologie essentiellement d’Outre-Rhin. Et il ne faudra sans doute pas cinq ans pour voir arriver un industriel indien.

Pour nous, c’est un sujet d’importance car ça change complètement le paysage concurrentiel. Et peut-être que même en l’absence d’impulsion politique sur l’Europe de la défense, il faudra que nous, industriels, fassions en sorte de retrouver des tailles critiques pour résister. D’ailleurs, je constate que l’Europe de la défense n’a fait que reculer depuis la fin de la guerre froide. Très peu de programmes majeurs européens ont été lancés depuis lors si ce n’est le NH90 ou le programme de frégates antiaériennes Horizon dans les années 1990. Quant à l’Airbus A400M, il est sorti plutôt par la volonté des industriels. Ce repli des budgets, plutôt que de conduire les États et les industriels à s’allier, a favorisé des positions de repli sur soi sur des actifs stratégiques, à une exception près, les accords de Lancaster House signés entre la France et le Royaume-Uni en 2010. Donc si les nouvelles contraintes du marché nous obligent à aller plus vite que la volonté des États, sans attendre d’hypothétiques programmes, il faudra que nous nous organisions. Il me semble d’ailleurs que l’initiative est en train de changer de côté.

La deuxième grosse évolution, c’est l’impulsion donnée par l’Otan pour que les pays consacrent l’équivalent de 2 % de leur PIB à leurs budgets de défense. Pour la première fois depuis plus de 30 ans, le budget de la défense français repartira à la hausse en 2017. Les Allemands ont donné des signaux, les Britanniques y sont quasiment.

AEF : Vous avez signé, en avril 2016, un accord pour la fourniture de douze sous-marins à l’Australie. Comment se met-il en place à présent ?

Hervé Guillou : Je dois dire avant tout qu’il y a eu, avec la sélection de DCNS pour le futur programme de sous-marins australiens, un avant et un après en termes d’image. Du jour au lendemain, celle de DCNS et de la construction navale – puisque STX France a également signé un gros contrat quelques jours auparavant — a considérablement évolué. Nous sommes passés à la une des rubriques économiques des journaux. Et je vois également ce changement dans la fierté de nos collaborateurs. Tout le monde ne nous parle plus que de l’Australie ! J’en suis très heureux car DCNS est une des plus belles entreprises au monde. Il n’y en a pas cinq qui ont le spectre de nos compétences. Nous avons quelque 400 spécialités !

Pour ce qui concerne la mise en place du programme, nous avons signé un premier contrat opérationnel le 29 septembre dernier. Il pose les fondations d’un partenariat qui va se dérouler sur plusieurs décennies. La première phase est dite de "design et mobilisation", avec la mise en place de l’équipe pour réfléchir aux infrastructures, aux systèmes informatiques, au développement de notre filiale en Australie, au début des études des futurs sous-marins… Le même jour, le gouvernement australien a signé un contrat avec Lockheed Martin pour la fourniture des systèmes d’armement. Nos équipes travaillent désormais de concert pour fixer le timing industriel. En parallèle, nous discutons avec les chantiers navals d’ASC à Adelaide pour voir comment nous allons nous organiser industriellement.

En outre, il y a tout un cycle de discussions d’État à État sur des accords en matière de sécurité, de soutien stratégique, de formation, de R & D… Ils sont en phase finale de négociation.

AEF : La presse australienne a publié des documents confidentiels sur les sous-marins Scorpene. Comment interprétez-vous cette fuite ? Est-elle le signe d’une concurrence exacerbée ?

Hervé Guillou : Ce n’est pas une fuite, mais la publication illégale de documents collectés progressivement entre 1999 et 2011. Ces documents ne comportent aucune information qui causerait un préjudice opérationnel à nos clients. C’est un dossier qui a été construit pour nuire. Est-ce le fait d’un industriel seul ou d’un industriel aidé par son État ? Je ne sais pas. Nous avons porté plainte. L’enquête, conduite par les autorités françaises, est en cours. C’est du ressort de la justice.

AEF : Vous évoquiez tout à l’heure l’image de DCNS. Arrivez-vous à recruter facilement ?

Hervé Guillou : Pas vraiment. Beaucoup de métiers ont une mauvaise image, en particulier les ouvriers et techniciens. Nous allons reprendre l’initiative en matière de formation professionnelle car nous ne pouvons pas rester dans la situation actuelle. Il faut redonner de l’attractivité aux métiers industriels, d’étude et de construction et remettre l’ascenseur social en marche. Aujourd’hui encore, de nombreuses familles souhaitent que leur enfant fasse une licence généraliste plutôt qu’un apprentissage au sein d’un site industriel d’un de nos bassins d’emplois pour être technicien, ouvrier ou dessinateur. Quel dommage !

AEF : C’est ce contexte qui vous amène à vouloir faire travailler davantage les salariés de DCNS ?

Hervé Guillou : Il ne s’agit pas de cela. DCNS a pris la décision de créer un nouveau cadre de discussions avec les partenaires sociaux pour faire en sorte que, dans le temps de travail de 35 heures, l’efficacité collective soit meilleure. Nous nous sommes donné comme objectif, il y a déjà un an, de gagner 45 minutes de temps de travail efficace par jour. Là-dedans, il y a différentes contributions. Du point de vue de l’entreprise, nous avons fait des efforts de réorganisation, notamment en ce qui concerne le "front office" et le "back office" de l’entretien de la flotte pour que les collaborateurs passent plus de temps sur les navires et moins de temps à s’échanger des bons entre spécialités, à attendre des pièces ou des matériels…

La deuxième moitié concerne l’organisation du temps de travail. C’est une discussion qui était bloquée. Nous avons dénoncé l’accord d’entreprise pour permettre aux organisations syndicales de négocier (lire sur AEF). Notre projet remet en cause certaines amplitudes des horaires variables, par exemple. Pour une équipe pluridisciplinaire qui travaille sur le porte-avions, s’il y a une plage horaire d’une heure le matin pour la prise de service. Si le chaudronnier arrive à 7 heures et le mécanicien à 8 heures, le chaudronnier a perdu une heure. Et le soir, c’est le mécanicien qui va perdre une heure. Il faut donc mieux organiser le temps de travail à l’intérieur des 35 heures. Quand DCNS est devenue une entreprise, il y avait d’autres chantiers plus urgents à gérer que l’organisation du travail et notre accord d’entreprise est l’héritier de l’ancienne direction de la construction navale. Aujourd’hui, il faut changer de braquet. C’est fondamental pour notre compétitivité.

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Clément Giuliano, journaliste