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Brexit : une sortie du Royaume-Uni de l'UE pourrait "paralyser davantage le processus énergétique et climatique" (Iddri)

Alors que les Britanniques sont amenés, le jeudi 23 juin 2016, à se prononcer par référendum sur le maintien ou non de leur pays au sein de l'Union européenne, Oliver Sartor juge que "le Royaume-Uni est une force dans l'ambition européenne pour le climat et l'énergie". Le chercheur spécialisé dans les politiques énergétiques et climatiques à l'Iddri (Institut du développement durable et des relations internationales) revient, pour AEF, sur les conséquences d'un éventuel Brexit sur la politique climatique et énergétique européenne.

AEF : Quelle est la position du Royaume-Uni dans les débats européens sur le climat et l’énergie ?

Oliver Sartor : Lors des négociations du paquet énergie-climat 2030, le Royaume-Uni a très largement soutenu l’objectif de l’Union européenne de réduire, de manière juridiquement contraignante, ses émissions de gaz à effet de serre d’au moins 40 % d’ici 2030 par rapport à 1990. En revanche, le pays s’est opposé à toute mesure contraignante concernant les énergies renouvelables et l’efficacité énergétique. Selon lui, c’est le prix du carbone qui doit déterminer quelles sont les solutions technologiques les plus efficaces pour atteindre les objectifs de réduction d’émissions de gaz à effet de serre. Le Royaume-Uni défend ainsi l’idée que le captage et le stockage du CO2 ainsi que le nucléaire sont des technologies nécessaires pour atteindre ses objectifs climatiques tout en assurant sa sécurité d’approvisionnement d’électricité. Et que le choix des technologies revient aux pays et non pas à l’Union européenne. Ce conflit, entre d’un côté le Royaume-Uni et la République Tchèque et, de l’autre, l’Allemagne - qui défendait un objectif juridiquement contraignant d’énergies renouvelables - a largement modifié le paquet énergie-climat 2030. Ceci dit, je trouve que de nombreux pays jettent la pierre au Royaume-Uni tout en se cachant derrière lui. La France, par exemple, n’a pas été très virulente pour exiger un meilleur arrangement.

AEF : Quelles seraient les conséquences d’une sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne sur la politique énergétique et climatique ?

Oliver Sartor : Le résultat serait, selon moi, négatif pour plusieurs raisons. Malgré le conflit sur les énergies renouvelables, le Royaume-Uni est un des pays les plus avancés en matière de transition énergétique. Après avoir misé sur les énergies renouvelables, avec l’éolien en mer, sa stratégie consiste désormais à remplacer le charbon (le gouvernement a annoncé en novembre 2015 sa volonté de fermer ses douze centrales à charbon d’ici à 2025, lire sur AEF) par le gaz - associé à la technologie de captage et de stockage du CO2 - et d’augmenter la part du nucléaire. Le projet d’Hinkley Point, qui prévoit la construction de deux réacteurs de type EPR, restera d’actualité même en cas de départ du pays de l’Union européenne. Le pays qui a déjà largement investi politiquement dans sa mise en œuvre, estime qu’il est nécessaire pour sa sécurité d’approvisionnement d’électricité à terme. L’incertitude porte plus sur le fait qu’EDF décide ou pas de se retirer du projet à cause du risque financier généré.

Par ailleurs, le Royaume-Uni a toujours soutenu des objectifs ambitieux et contraignants de réduction de gaz à effet de serre ce qui n’est pas le cas de tous les pays. Il est une force pour l’ambition européenne pour le climat et l’énergie. Ensuite, en matière de sécurité énergétique, il est important que le pays - qui est l’un des principaux hubs gaziers en Europe - soit impliqué dans le développement de la politique européenne de sécurité de l’énergie. Je crois cependant que le plus dommageable serait la remise en question de la capacité de l’Europe à jouer son rôle. Un Brexit affaiblirait le poids de l’Union dans les négociations internationales et contribuerait à une désintégration du projet européen. La crédibilité des institutions européennes serait minée avec le risque de réduire la capacité de l’Europe à mettre en place des régulations bonnes pour l’énergie et le climat.

AEF : Et concernant la réforme du système communautaire d’échange de quotas d’émissions de gaz à effet de serre ?

Oliver Sartor : Le Royaume-Uni a toujours soutenu l’EU ETS (European Union emission trading scheme) de façon forte, en défendant un prix du carbone élevé, même si cela n’a pas été suffisant pour qu’il fonctionne bien. Comme les décisions dans les Conseils de l’UE dépendent du poids de la majorité qualifiée, la perte de cet acteur de poids aurait d’importantes conséquences. En effet, si le Royaume-Uni qui soutient cet instrument n’est plus là, le pouvoir d’un pays important comme la Pologne peu favorable à l’ETS, pourrait augmenter.

AEF : Cela pourrait-il conduire à des modifications du dispositif ?

Oliver Sartor : Pour les secteurs couverts par l’ETS, à savoir l’industrie lourde et les énergéticiens, qui sont soumis à un système de plafond de quotas d’émissions, il semble possible de retirer, si besoin, la part des quotas correspondant au poids du Royaume-Uni dans les émissions de gaz à effet de serre. Le cadre resterait ainsi plus ou moins le même. En revanche, pour les secteurs non couverts par l’ETS, comme les transports, le bâtiment, l’agriculture, cela pourrait être plus compliqué. Selon la règle en vigueur, pour ces émissions diffuses, il y a un partage de l’effort : les pays qui ont plus de PIB par habitant se voient attribuer des objectifs plus ambitieux que les autres. Si le Royaume-Uni, qui est un pays relativement riche, quitte l’Union européenne, il faudra procéder à un rééquilibrage de l’objectif de chaque pays afin que l’objectif global européen de réduction des gaz à effet de serre en 2030 reste de 30 %. En temps normal, ces négociations sont déjà très difficiles à conduire puisque chaque pays essaie d’en faire moins que les autres. Si le Royaume-Uni quitte l’Union, le rééquilibrage entre les pays sera complexe et long car il va forcément soulever des enjeux techniques qu’il faudra traiter.

AEF : Il y a donc un risque de ralentissement des processus en cours ?

Oliver Sartor : Oui. L’enjeu actuel de l’Union européenne est de participer au processus qui découle de l’accord de Paris pour le climat. L’accord prévoit que les pays se retrouvent en 2018 pour faire le point sur leur progrès puis revoient leur contribution à la hausse en 2020. Seulement, en ce moment, l’Europe progresse trop lentement pour participer au mieux à ce processus. Une sortie du Royaume-Uni pourrait paralyser davantage le processus européen énergétique et climatique puisqu’au lieu d’achever le paquet énergie-climat 2030, il faudra régler les points techniques soulevés par le départ du pays.

AEF : Quel serait l’impact sur le financement des politiques européennes climatiques ?

Oliver Sartor : Le Royaume-Uni contribue à hauteur de dix milliards d’euros net par an au budget européen. Celui-ci finance les infrastructures, la politique agricole commune… et pour 20 % les activités liées à l’environnement, à l’énergie et au climat. Forcément, si le pays s’en va, la capacité de financement sera diminuée même si, pour l’instant, il est difficile de dire quelles activités seront concernées. Cependant, tout cela dépend des négociations que le Royaume-Uni - s’il veut tout de même rester dans le marché unique - conduira avec l’Union européenne. Celle-ci sera sûrement motivée pour demander un prix assez cher afin de ne pas créer de précédent.

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Camille Chandès, journaliste