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Combien de personnes vivent à moins de 10 km, 20 km, 30 km, 100 km d'une centrale nucléaire française ?

Environ 92 000 personnes vivent à moins de 10 km de la centrale nucléaire de Cattenom, à la frontière du Luxembourg et de l'Allemagne, contre 11 900 individus pour Flamanville, en Normandie. À 20 km, les chiffres sont multipliés par quatre et à 100 km, jusqu'à 9 millions de personnes sont concernées près de Nogent-sur-Seine. Un chiffre qui pourrait être suivi de près ces prochains mois : cinq ans après Fukushima, la question du périmètre d'évacuation des populations en cas d'accident nucléaire grave est débattue. Aujourd'hui circonscrite à 10 km, la zone prise en compte par les autorités pourrait en effet passer à 20 km voire 100 km pour la distribution de pastilles d'iode destinées à préserver la thyroïde. En se basant sur le recensement de la population européenne de 2011 réalisé par Eurostat, AEF calcule combien de personnes seraient concernées autour des 19 centrales françaises.


L’éclairage vidéo d’Ana Lutzky sur les infographies

AEF DD • Ana Lutzky from AEF Groupe on Vimeo.

Retrouvez la vidéo en grand format en cliquant ici.

"Un accident est possible", martèle le président de l’Autorité de sûreté nucléaire, Pierre-Franck Chevet. "Il faut imaginer qu’un accident de type Fukushima puisse survenir en Europe, il y en aura", déclare-t-il encore vendredi 4 mars à Libération. Si la catastrophe nucléaire japonaise a eu des conséquences de nature diverse pour les populations jusqu’à 100 km autour de la centrale, les habitants ont dû être évacués dans un rayon de 20 km. Qu’en est-il en France ?

Les PPI ou "plans particuliers d’intervention" français envisagent une évacuation dans des rayons de 2 ou 5 km seulement autour des centrales. Le préfet décide le jour de l’accident en fonction de sa gravité. Dans un deuxième périmètre de 10 km de rayon, une mise à l’abri de la population, là où elle se trouve, est envisagée. Et les habitants doivent avoir chez eux des comprimés d’iode. Ces médicaments ne protègent pas de toutes les radiations mais, pris rapidement, permettent d’éviter des cancers de la thyroïde.

Aujourd’hui, ces seuils sont fortement remis en cause partout en Europe : dans une position commune publiée en octobre 2014, les associations européennes d’autorités de sûreté et de radioprotection, WENRA et HERCA, considèrent qu’une stratégie doit être définie de manière à pourvoir étendre l’évacuation jusqu’à 20 km et l’ingestion de comprimés d’iode et la mise à l’abri jusqu’à 100 km. En Belgique notamment, l’extension à 20 km est à l’étude. Pierre-Franck Chevet plaide pour que le périmètre de distribution d’iode soit étendu à 100 km.

Quel serait l’impact d’une telle mesure ? De fait, si l’on évalue le nombre de personnes habitant dans un rayon allant de 10 à 100 km autour d’une centrale, les ordres de grandeur varient de la dizaine de milliers au million d’individus. À partir du recensement de la population européenne de 2011 réalisé par Eurostat, voici les résultats pour chacune des 19 centrales en France :


 


Cliquez sur l’image ci-dessous pour accéder à la carte interactive. En survolant chaque centrale avec votre souris, affichez le nombre de personnes concernées pour chaque périmètre, la puissance des réacteurs de la centrale concernée et les grandes villes françaises à proximité dans un rayon de 100 km. Les centrales les plus anciennes sont en rouge (31 à 38 ans de fonctionnement depuis leur mise en service), les deux plus récentes en jaune (Civaux dans la Vienne et Chooz dans les Ardennes, 14 à 20 ans de fonctionnement), et celles d’âge moyen en orange (21 à 30 ans de fonctionnement).


Quatre fois plus de personnes à 20 km

Méthodologie

AEF s’est basé sur les données carroyées du recensement de la population européenne réalisé en 2011 par Eurostat : ces données indiquent, pour chaque carré d’un kilomètre en Europe, le nombre de personnes y résidant. AEF a dès lors calculé, grâce à un programme informatique, la somme des habitants correspondant aux carrés situés à moins de 10 km, 20 km, 30 km et 100 km de chaque centrale (1).

Dans un rayon de 10 km, la centrale de Cattenom, à la frontière avec le Luxembourg et l’Allemagne, concentre le plus grand nombre d’habitants autour d’elle, soit 92 000 personnes. Flamanville, située sur la côte, concentre le plus faible nombre de riverains, soit 11 900 personnes.

Si le rayon est étendu à 20 km, les ordres de grandeur peuvent être multipliés par quatre voire six. La population passe ainsi à 388 000 personnes autour de Cattenom, contre 45 500 personnes pour Paluel en Normandie.

À 30 km, le nombre de personnes est en moyenne multiplié par neuf et c’est Fessenheim qui passe en tête, avec 960 000 habitants concernés.

À 100 km, Nogent prend à son tour la tête du classement, du fait de sa proximité avec l’Île-de-France, avec 9 millions d’habitants concernés. À cette échelle, comparé au périmètre de 10 km, le nombre d’individus est en moyenne multiplié par 140.

QUATRE CENTRALES PRÈS DE LA FRONTIÈRE

Particularité pour quatre centrales : la part des habitants allemands, suisses, belges ou luxembourgeois du fait de leur proximité de la frontière.

En effet, une bonne partie du Luxembourg, et une petite partie de l’Allemagne, sont concernées par Cattenom. À 10 km, 3 600 habitants parmi les presque 93 000 recensés font partie des pays voisins. À 20 km, les habitants de l’autre côté de la frontière s’élèvent à 135 000, soit un bon tiers des 388 000 habitants comptabilisés. À 30 km, la moitié des 813 000 personnes concernées habitent hors de France, approchant les 400 000 individus.

Autour de Fessenheim, la proportion d’habitants outre-Rhin est prépondérante quel que soit le rayon. Dès 10 km, 35 000 des 50 000 habitants concernés sont Allemands. À 20 km, nos voisins germaniques sont au nombre de 165 000 sur un total de 241 000. À 30 km, ils sont 484 000 contre 477 000 Français. L’Allemagne ne cesse de réclamer la fermeture de la centrale, promise d’ici la fin de son quinquennat par François Hollande.

La centrale de Chooz étant relativement enclavée en Belgique, à seulement 3,5 km de la frontière, la part des ressortissants français se laisse rapidement dépasser par celle de ses voisins belges, avec 15 000 habitants de l’Hexagone sur les 22 000 concernés à 10 km, mais seulement 23 000 sur les 70 000 concernés à 20 km, et à peine plus d’un quart des concernés à 30 km soit 49 000 sur 182 000 habitants.

Bugey se trouve à plus de 30 km de la frontière avec la Suisse. Le Conseil d’État de la République et canton de Genève et le conseil administratif de la ville de Genève ont déposé, le 2 mars 2016, une plainte pénale contre X, notamment pour mise en danger délibérée de la vie d’autrui et pollution des eaux, auprès du pôle santé du tribunal de grande instance de Paris. Ils évoquent "la dangerosité avérée de la centrale nucléaire du Bugey". L’avocate Corinne Lepage, ancienne ministre française de l’Environnement et ancienne députée européenne, a été mandatée à cet effet.

grandes villes sous les vents dominants

Si la prise en compte d’un périmètre de 100 km est préconisée par un certain nombre de parties prenantes, c’est aussi qu’un tel rayon comprend des zones et souvent de grandes agglomérations qui pourraient être touchées, en cas d’accident nucléaire grave, du fait des vents dominants. "À Golfech, le vent le plus fréquent est le vent Bordeaux-Toulouse (43 % des cas et 59 % des cas de situation pluvieuse). Dans cette configuration, les villes de Montauban, Castelsarrasin, Toulouse, Narbonne et Perpignan seraient atteintes. Le temps nécessaire au nuage pour atteindre Toulouse est estimé dans 70 % des cas à plus de trois heures. Toutefois, la ville de Toulouse ne pourrait pas être évacuée, d’une part en raison des embouteillages qui y bloquent fréquemment la circulation, et d’autre part en raison de la panique vraisemblablement générée par l’évacuation d’une grande ville", est-il par exemple indiqué dans le PPI de la centrale de Golfech.

Lyon est situé à 35 km du site nucléaire du Bugey, Nogent-sur-Seine à une centaine de km de la région parisienne. L’accessibilité des PPI sur ces sujets est très variable, depuis la visualisation précise des communes concernés pour celui de Cruas et l’avis de la CLIN en Gironde sur un projet de PPI soumis à la consultation publique du 19 mai au 19 juin 2015, jusqu’à celui de Chooz, rempli de pages… vides car "non publiques", en passant par les centrales où les PPI restent introuvables sur Internet comme pour la centrale de Dampierre. "Certains PPI ne sont pas publics et ne sont jamais débattus", déplore ainsi l’Acro (Association pour le contrôle de la radioactivité dans l’ouest).

proches des cours d’eau… et des zones peuplées

Proches des fleuves et de la mer afin de pouvoir en permanence refroidir les réacteurs, les centrales sont également souvent installées à proximité d’important foyers de population, comme le montre cette carte de la densité française. Les zones rouges sont les plus denses, le premier cercle représente un rayon de 10 km autour de chaque centrale, le deuxième de 20 km, et le dernier de 100 km.

âge des réacteurs

Sujet brûlant, non seulement en France mais aussi pour les pays voisins des centrales : l’âge des réacteurs et la question de l’extension éventuelle de leur durée de vie de 40 à 50 voire 60 ans. Voici ci-dessous l’âge des 58 réacteurs français selon la date de leur mise en service (différente de la date de construction ou de raccordement). Chaque ligne correspond à un réacteur, et à l’image du code couleur de la carte interactive, ceux âgés de 14 à 20 ans sont en jaune, de 21 à 30 en orange, de 31 à 38 ans sont en rouge. Les deux réacteurs les plus anciens selon cette classification sont ceux de Fessenheim, âgés de 38 ans.


L'application stricte des périmètres interrogée par l'IRSN

Au Japon, à la suite de l’accident de Fukushima, un périmètre d’évacuation de 20 km a été tracé autour de la centrale. Cent soixante mille personnes ont été déplacées. Cinq années plus tard, 100 000 sont toujours enregistrées comme déplacées et 8 à 10 % de la population évacuée souhaite revenir, selon une étude menée par la sociologique japonaise Reiko Hasegawa, rattachée à Sciences-Po Paris. "En cas d’accident, la France ferait la même chose, avec la même doctrine, selon la dosimétrie reçue par les habitants. Or, l’application très stricte de ces périmètres génère des conséquences très graves pour les populations", commente le directeur de l’IRSN, Jacques Repussard, lors d’une conférence de presse le 11 février. "La voie de la propreté radiologique n’est pas forcément la bonne, il faut restaurer la liberté individuelle quand c’est possible", juge-t-il, avant de proposer d’accompagner les populations dans leur choix : indemniser les populations pour le choc subi, aider celles qui restent à mesurer les doses reçues…

L’agence des Nations unies pour les réfugiés recommande trois options pour les personnes déplacées : organiser un retour volontaire, une intégration sur le lieu d’habitation des réfugiés ou ailleurs dans le pays.


  • La rédaction d’AEF vous invite à signaler toute erreur éventuelle par email.

(1) Un travail similaire du journaliste Philippe Roure, dont AEF s'est inspiré, présente des résultats cohérents avec ceux d'AEF : un léger décalage est notamment dû aux choix de localisation des centrales et de logiciels (QGIS et PostgreSQL contre Python pour AEF).

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Ana Lutzky, journaliste