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Home| Social / RH| Ressources humaines| Dépêche n°510895

Comment les entreprises prennent en compte le risque d’attentat pour protéger leurs salariés

Quelques jours après les attentats du 13 novembre à Paris et Saint-Denis, qui ont fait au moins 129 morts, le Medef annonçait l’installation de plusieurs groupes de travail, dont un consacré spécifiquement à la sécurité des entreprises et des salariés. Est-ce à dire que les entreprises ne sont pas préparées au risque d’attentat ? En tout cas, les attaques contre le Bataclan, le Stade de France et plusieurs restaurants et bars ont rappelé aux chefs d’entreprise, comme à tous les citoyens français, que les lieux symboliques ne sont pas les seules cibles potentielles des terroristes. Comment les entreprises réagissent-t-elles face à cette menace ? Quelles mesures ont-elles mis en place pour protéger leurs établissements, et surtout leurs salariés ? Ont-elles revu leurs plans de sécurité après les événements de la semaine dernière ? AEF fait le point sur les pratiques les plus courantes.

À l’annonce des attentats du 13 novembre, comment ont réagi les employeurs ? "Les attaques étant intervenues un vendredi soir, nous avons eu le week-end pour réagir", explique Éric Davoine, président d’ASIS France (1). Concrètement, il s’agissait dans un premier temps "d’appeler les gens en déplacement, de mettre en place une cellule psychologique, de mettre en place des mesures de travail à distance", ou encore de renforcer les contrôles d’accès à certains lieux de travail ainsi que les équipes de surveillance humaine. Il s’agit aussi, tout simplement, de rappeler les consignes de sécurité et de les faire appliquer, et d’appeler à la vigilance, comme le souligne Olivier Hassid, directeur du CDSE (Club des directeurs de la sécurité d’entreprise). Pour Éric Davoine, ce volet "gestion de crise" est plutôt maîtrisé par les entreprises. Mais "ce qu’on ne sait pas forcément gérer, c’est la durée", ajoute-t-il.

De fait, la création, par le Medef, d’un groupe de travail consacré à la sécurité des entreprises et des salariés, quelques jours après les attentats, pourrait laisser croire que les entreprises ne sont pas préparées à cette menace. Pourtant, si l’on en croit Brigitte Bouquot, présidente de l’Amrae (Association pour le management des risques et des assurances de l’entreprise), "il y a eu une énorme prise de conscience ces quinze dernières années, après le 11 septembre 2001. Le sujet, qui jusque-là était un peu délégué, est revenu au niveau des directions générales. Les directions de la sûreté – ou de la sécurité — sont passées d’une approche un peu périphérique, centrée sur le gardiennage, à une approche beaucoup plus globale, intégrée aux processus". Pour elle, "les sociétés ont fait un gros travail sur l’organisation, les processus, la gouvernance, les ressources humaines".

la protection des salariés, "un souci permanent"

"Notre pays a fait évoluer sa doctrine après les attentats du 11 septembre" 2001 contre les tours jumelles du World Trade Center, rappelle celle qui est aussi directrice des assurances et de la gestion des risques du groupe Thales. "On considère que la menace n’est plus une menace militaire stricte, sur des terrains d’opération à l’étranger. La menace terroriste peut se jouer partout. Dès lors, il y a un continuum entre les enjeux de défense et la société civile, dont l’entreprise." Par exemple, un arrêté de 2006 définit douze secteurs d’activité dits "d’importance vitale" (activités civiles et militaires de l’État, gestion de l’eau, alimentation, énergie…) et, au sein de ces secteurs, environ 250 "opérateurs d’importance vitale", qui ont des obligations particulières en termes de sécurité et coopèrent avec les pouvoirs publics en la matière (voir encadré). La loi de programmation militaire 2014-2019 a d’ailleurs renforcé leurs obligations sur le volet cybersécurité (lire sur AEF).

Et si les agents de sécurité exerçaient leur droit de retrait ?

"S’il y a bien une population qui serait fondée à faire jouer le droit de retrait, ce sont les agents de sécurité" eux-mêmes, observe Éric Davoine. "Ils ne sont pas préparés, pas formés, pas armés, pas équipés" pour faire face à l’irruption de terroristes. Et pourtant ils sont censés assurer la sécurité des salariés et des clients d’autres entreprises. Aussi, certaines sociétés de sécurité envisagent d’équiper leurs agents de gilets pare-balles. "Mais si on est obligé de fournir de tels équipements, il faut se poser la question du maintien en place des personnels", estime Éric Davoine. Dans ces circonstances, pour lui, "si la situation devait se pérenniser, cela risquerait de devenir difficile".

Si "la protection des salariés est un souci permanent" des entreprises, les enjeux diffèrent selon le secteur d’activité dans lequel elles opèrent, souligne Gilles Maindrault, administrateur de l’Amrae et directeur des risques du groupe La Poste. Par exemple, une entreprise qui accueille des clients peut certes renforcer la vidéosurveillance et le gardiennage, mais elle ne peut pas cesser d’ouvrir ses agences ou ses magasins. Pour le CDSE, les entreprises dont l’activité principale consiste à recevoir du public (grande distribution, commerce de détail, centres commerciaux, etc.) sont les plus directement concernées. Dès lundi, elles avaient d’ailleurs renforcé les mesures de sécurité, notamment en ajoutant des agents de sécurité.

Mais, souligne Éric Davoine, cela ne garantit pas la continuité de l’activité. En effet, même si l’employeur prend des dispositions particulières, les salariés peuvent se sentir exposés et décider de faire valoir leur droit de retrait, comme l’ont fait les salariés de la Tour Eiffel ces derniers jours. Au-delà des absences éventuelles de collaborateurs, "les dispositifs de plan de continuité de l’activité prennent tout leur sens, même s’ils sont parfois difficiles à piloter dans certains secteurs", relève Brigitte Bouquot. "Ils nécessitent un effort collectif très important, car ce n’est pas du 'presse-bouton', mais un gros effort managérial d’adaptation et d’appropriation a été fourni par les entreprises ces dernières années et on en voit les effets."

sensibiliser les collaborateurs au risque

Aussi, il est nécessaire de sensibiliser l’ensemble des collaborateurs au risque, estime la présidente de l’Amrae. "Déployer des processus de contrôle comme dans les aéroports a été fait depuis quinze ans. Ce qui est nouveau, c’est la communication vers les collaborateurs (managers), la responsabilisation des managers, sur tous les risques, y compris le risque d’attentat. Il faut aussi écouter les salariés pour les aider à évacuer leur angoisse, renforcer la solidarité du groupe et non le repli. La culture du risque ne doit pas être réservée à des experts. Désormais les gens sont beaucoup plus avertis et informés, on leur parle comme on ne l’aurait pas fait il y a vingt ans." En effet, observe Gilles Maindrault, "il y a une certaine maturité des salariés et des citoyens français, une forme de résilience" liée à la récurrence d’attaques terroristes sur le territoire national. "La France est sous statut Vigipirate depuis vingt ans, on passe périodiquement au statut 'écarlate' ou 'attentat', donc il y a une certaine automaticité des dispositifs de sécurité", constate-t-il.

Pourtant, selon Éric Davoine, les salariés sont loin d’être suffisamment sensibilisés. "Dans certains pays, dont les États-Unis, il y a des formations à l’irruption de ce qu’on appelle les 'active shooters'. En France, on a déjà du mal à mobiliser les salariés sur l’évacuation incendie…" Jusqu’à présent, une telle formation était quasiment exclue en France : les employeurs la jugeaient inutile, ou susceptible de créer de la panique plutôt que de rassurer. "Aujourd’hui, on aurait peut-être plus d’écho", estime Éric Davoine. Pour lui, "une piste pourrait être de commencer par des actions volontaires", pour éviter l’effet anxiogène. S’il reconnaît que ce type d’action de sensibilisation peut paraître "surprenant au commun des mortels parce qu’on n’est pas tous exposés" au risque de fusillade, cet expert de la sécurité rappelle que l’employeur a l’obligation de former ses salariés aux risques auxquels ils sont exposés dans le cadre de leur travail. Pour beaucoup, cela se résume à connaître les issues de secours en cas d’incendie. Mais dans certains secteurs, cela va beaucoup plus loin. Ainsi les convoyeurs de fonds ou les guichetiers des banques sont-ils préparés au risque d’attaque à main armée.

Pour autant, l’accumulation de mesures de sécurité a ses limites. "Il arrive un moment où il est difficile d’augmenter encore l’intensité des dispositions, quand on a déjà un niveau très élevé", note Gilles Maindrault. Ainsi, la direction d’une chaîne de fast-foods a décidé de "ne pas alourdir les dispositifs de sécurité habituels, afin de ne pas créer de psychose supplémentaire et de ne pas 'faire le jeu' du terrorisme'". Et ce malgré un risque jugé élevé. "Nous savons que nous sommes très exposés par nature, et nous essayons de vivre avec !"

"le risque résiduel est dans le facteur humain"

Reste un sujet, "sensible", sur lequel les entreprises s’expriment avec réticence : la possibilité de compter, parmi leurs salariés, des personnes susceptibles de commettre des actes terroristes. La RATP a ainsi été pointée du doigt après qu’on a appris qu’un des kamikazes du Bataclan y avait été chauffeur de bus pendant plusieurs mois. Le Parisien affirmait ainsi que l’opérateur de transports publics d’Île-de-France "serait l’une des sociétés qui emploierait le plus de personnes faisant l’objet d’une fiche S de surveillance", recensant les individus suspectés de radicalisation et de terrorisme. L’entreprise a réagi en indiquant qu’elle fait preuve "de la plus grande vigilance" : "Tout agent qui postule à un emploi à la RATP doit fournir un extrait de casier judiciaire vierge" et "tout agent assermenté ou titulaire d'un port d'arme fait l'objet d'une enquête administrative préalable".

Certes, "l’entreprise a un rôle car elle doit pouvoir s’assurer de ce qui se passe chez elle", admet Gilles Maindrault. Mais elle doit "agir dans le cadre des lois". Or, rappelle Brigitte Bouquot, "l’entreprise n’a pas accès à toutes les informations qui concernent ses salariés et ceux de ses sous-traitants", comme les "fiches S". À elle de mettre en œuvre des processus appropriés, et de compter sur "tout ce qui est de l’ordre de l’intuition, de la vigilance, qui ressortit de la culture du risque" du corps social. Reste que "le risque résiduel est souvent dans le facteur humain".

Opérateurs d’importance vitale, sites Seveso : des régimes particuliers

Certaines entreprises sont plus particulièrement exposées au risque d’attentat, comme les multinationales qui opèrent dans des zones à risques (Areva, Total, Lafarge…) ou les entreprises identifiées comme "opérateurs d’importance vitale", dont l’activité est jugée "essentielle et difficilement substituable ou remplaçable […], visant à produire et à distribuer des biens ou services indispensables". Ces sociétés ont un correspondant au sein des services de l’État qui les informe sur les menaces, "mais n’impose jamais une mesure, car c’est à l’entreprise de prendre ses responsabilités", selon Éric Davoine.

Quant aux sites Seveso, c’est-à-dire présentant des risques d’accident majeur impliquant des substances dangereuses, ils font l’objet d’une vigilance particulière en matière de risque d’attentat et d’intrusion. Une vigilance renforcée en juillet 2015, après l’attaque, en Isère, d’une usine chimique Air Products par le salarié d’un sous-traitant. Le ministère du Développement durable et les professionnels concernés ont notamment décidé de réaliser des audits interministériels de sûreté physique des sites (barrière, contrôle d’accès, clôture…) sur un panel d’entreprises volontaires et de formaliser pour chaque site une cartographie des zones sensibles et de leurs conditions d’accès. Un budget de 95 millions d’euros a en outre été débloqué par le ministère du Développement durable pour accélérer l’élaboration des plans de prévention des risques technologiques.

(1) ASIS International est la première association mondiale de professionnels de la sûreté. Elle compte environ 38 000 membres, venant aussi bien du public que du privé et représentant des utilisateurs, des prestataires, des institutionnels et des fabricants.

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Lucie Prusak, journaliste