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Banques et changement climatique : Laurence Pessez, DRSE de BNP Paribas, répond à AEF

En vue de la COP 21, AEF lance une série d’interviews de représentants de secteurs particulièrement mis sur le devant de la scène. Première série avec les banques, dont la responsabilité sociale et environnementale et le rôle dans le financement de l’économie sont un levier majeur face au risque climatique. La déléguée à la responsabilité sociale et environnementale de BNP Paribas, Laurence Pessez, répond fin avril 2015 à AEF sur l’approche de la banque pour piloter ce sujet sur l’ensemble de ses métiers. Stanislas Pottier, directeur développement durable du Crédit agricole, avait répondu sur les mêmes enjeux le 30 mars dernier (lire sur AEF), et Jean-Michel Mépuis, son homologue à Société générale, s’était à son tour exprimé le 10 avril (lire sur AEF).

 

Suite à l'amende, un comité d'éthique annoncé à l'AG

BNP Paribas a été incriminée par la justice américaine en 2014 pour non-respect de l’embargo américain sur des pays comme l’Iran, le Soudan et Cuba. Elle est parvenue le 30 juin 2014 à un règlement global relatif à l’enquête, dans le cadre duquel elle a reconnu sa responsabilité pour avoir enfreint certaines lois américaines et accepté de payer un total de 8,97 milliards de dollars. "Les investisseurs ISR se sont posé de nombreuses questions en juillet, et nous avons passé beaucoup de temps avec eux, organisant deux rencontres avec la direction générale."

BNP Paribas a dès lors pris la décision de créer un comité d’éthique. Y seront présents "des représentants du comité exécutif, de la conformité, des experts indépendants spécialistes de géopolitique, de droits de l’homme et d’environnement et un universitaire. Et surtout, il sera présidé par une personnalité extérieure."

AEF : Comment prenez-vous en compte le risque climatique dans vos différents portefeuilles ?

Laurence Pessez : Sur un certain nombre de secteurs sensibles tels que les centrales à charbon, ou l’exploitation forestière, tous deux très liés au changement climatique, nous avons des politiques particulières (1). Contrairement à d’autres banques françaises, nos politiques s’appliquent sur l’ensemble de nos produits et services, qui s’agisse de la banque de détail ou de la banque d’investissement, et dans toutes nos filiales dans le monde. Nous sommes présents dans 70 pays d’où l’importance de ces politiques.

Au-delà des politiques sectorielles, nous avons commencé à appliquer un filtre d’analyse RSE à tous nos clients corporate. Cela permet d’identifier les clients présentant des risques ESG, qui feront l’objet d’une diligence spécifique voire d’une démarche d’engagement.

Enfin, nous prenons en compte des critères d’empreinte CO2 dans nos politiques de crédit et de notation. Nous menons une analyse RSE de toutes les demandes de financement, et entrons beaucoup plus dans le détail dans une vingtaine de secteurs. L’ensemble de ces outils nous permet une certaine exhaustivité dans l’analyse.

AEF : Comment cela se traduit-il au quotidien dans vos activités ?

Laurence Pessez : En 2014, la filière RSE du groupe a revu 481 transactions (financements, entrées en relation, accompagnements d’exportations notamment) dont 240 sur des secteurs particulièrement sensibles d’un point de vue environnemental. Concrètement, à la direction des risques, une trentaine d’ingénieurs-conseils déterminent les enjeux RSE de chaque secteur et interviennent en appui pour les dossiers de crédit si les commerciaux identifient une "zone grise".

Quant à la gestion d’actifs, nous allons procéder à la mesure de l’empreinte carbone de tous nos fonds en actions et la communiquer à nos clients. Cette initiative s’inscrit dans la droite ligne du Montréal Pledge. Il s’agit d’un signal fort, car ce manifeste était jusqu’ici surtout signé par des propriétaires d’actifs et non par des gestionnaires d’actifs. Mesurer l’empreinte CO2 de nos fonds va nous demander de dégager du temps et des moyens, différentes méthodologies existent sur le marché et il va nous falloir trouver la bonne.

AEF : Y a-t-il des cas où vous avez fait évoluer l’entreprise que vous financez ?

Laurence Pessez : Ce que cette politique permet dans un premier temps, c’est de ne pas financer un certain nombre de choses. Nous avons ainsi refusé plusieurs centrales à charbon, et pas seulement sur des critères d’efficacité énergétique. L’objectif est en effet pour nous que cela ne dégrade pas le mix énergétique du pays et que l’on ne finance que lorsqu’il n’y a pas d’alternative pour permettre l’accès à l’énergie.

Voici quelques mois, nous avons par exemple refusé une centrale supercritique en Turquie, qui remplissait pourtant les conditions d’efficacité énergétique de notre politique sectorielle. Mais la Turquie a un mix basé sur beaucoup de gaz et de renouvelables, et le charbon ne fait pas partie ses ressources naturelles : il aurait été importé de pays lointains, notamment du Mozambique et d’Afrique du Sud. Le projet nous était présenté dans une logique de diversification, mais nous avons estimé que l’impact environnemental était trop important.

AEF : Que répondez-vous à ceux qui estiment que d’autres banques moins "regardantes" vont tout de même financer ces projets ?

Laurence Pessez : Nous faisons le pari d’un effet d’entraînement. Cela ne va pas se faire en un jour, mais c’est tout de même un signal. C’est aussi le pari des ONG lorsqu’elles soulignent l’engagement des trois grandes banques françaises à ne soutenir aucun projet dans le bassin minier de Galilée en Australie (lire sur AEF) : l’idée est de faire pression sur les banques locales. L’avenir nous dira si leur campagne a eu un effet.

AEF : De quelle manière parvenez-vous à modifier les projets dans un sens plus environnemental ?

Laurence Pessez : Sur le plan environnemental, il est moins évident d’avoir une influence en aval car c’est souvent dès la conception d’un projet que son impact environnemental est déterminé. Nous avons le choix entre le financer ou non. En revanche, sur le plan des droits humains ou des armes controversées, il existe une marge de manœuvre auprès des entreprises.

Nos prestataires de recherche spécialisés avaient par exemple fait état de suspicions concernant plusieurs sociétés clientes, sur une implication dans des armes controversées, dans des pays n’ayant pas signé les traités internationaux. Nous sommes entrés directement en contact avec chacune des quatre entreprises, et leur avons demandé un écrit clarifiant leurs positions et niant toute implication dans des armes controversées. Ce qui a permis, dans certains cas, aux prestataires de revoir leur analyse.

Autre exemple : nous avons demandé à une entreprise agroalimentaire en Asie de s’engager à respecter les conventions de l’OIT sur sa chaîne de sous-traitants et de vérifier que chaque employé bénéficiait bien d’un contrat de travail. C’était la condition pour que l’entreprise ait accès à des crédits de moyen terme auprès de BNP Paribas. L’un de nos ingénieurs-conseils se rend régulièrement sur place pour poursuivre le dialogue.

Importance des investisseurs ISR au capital de BNP Paribas

"Nous avons testé l’approche de mesure de l’impact climatique des activités financées par BNP auprès de certains de nos investisseurs ISR, français ou étrangers comme des fonds de pension, qui l’ont trouvée intéressante. S’ils représentent une faible part du capital de BNP Paribas, ces investisseurs, qui peuvent être étrangers à l’image du fonds norvégien, ou français tels qu’Axa, sont néanmoins importants car ce sont des investisseurs de long terme. Par ailleurs, il ne faut pas négliger leur influence auprès de leurs pairs."

AEF : Quelles méthodologies utilisez-vous pour mesurer votre impact climatique et quels montants sont concernés ?

Laurence Pessez : C’est un peu le serpent de mer. Nous ne sommes pas convaincus par les méthodologies existantes permettant de mesurer les émissions indirectes des banques : nous les avons testées [des travaux ont été menés au sein de l’Orse (lire sur AEF), prenant notamment pour base une méthodologie de l’université Paris Dauphine, de l’École Polytechnique et du Crédit agricole]. Or la marge d’approximation est très large. Ce n’est pas un outil de pilotage. En outre, entrer dans une bataille de chiffres avec les ONG n’a pas non plus beaucoup de sens (2).

Les banques sont en pleine expérimentation sur ce sujet. Les investisseurs sont conscients qu’une analyse macroéconomique, holistique, tend à additionner des choux et des carottes. Nous avons pour notre part choisi de nous tourner vers une approche sectorielle, en identifiant des indicateurs d’impact environnemental significatifs dans une logique de pilotage.

AEF : Comment procédez-vous ?

Laurence Pessez : Nous avons commencé par l’énergie, en nous demandant : quel mix énergétique finançons-nous ? En 2014, nous avons ainsi calculé le mix des entreprises productrices d’électricité que nous finançons (3), et l’avons comparé au mix électrique mondial selon l’AIE. Résultat : nous voyons que nous finançons plus de nucléaire, moins de charbon, et plus de renouvelables, nous sommes donc en avance sur le mix mondial.

L’idée est de continuer à utiliser cette mesure sur deux ou trois ans afin de voir si les grandes masses évoluent rapidement ou non, et pouvoir ensuite nous fixer des objectifs. Nous allons de même trouver des indicateurs pour le secteur du transport, et en avons établi sur l’agriculture, où il y a des enjeux de stress hydrique et d’accaparement des terres.

AEF : Les ONG vont monter en puissance jusqu’à la COP 21. Avez-vous mis en place une stratégie particulière à ce sujet ?

Laurence Pessez : Nous avons toujours beaucoup d’échanges avec les ONG. En 2014, 15 rencontres ont eu lieu en France et en Belgique. L’équipe RSE du siège a reçu près de 60 demandes d’informations ou de rencontres, et une personne de l’équipe est spécifiquement en charge des relations avec les parties prenantes. On sait bien que les ONG vont nous challenger sur le charbon : c’est l’année où jamais et elles sont dans leur rôle. Nous allons toutefois attendre les résultats de la COP 21 pour envisager une mise à jour de notre politique sectorielle en la matière.

AEF : François Hollande a annoncé la fin des crédits exports pour le charbon (lire ici, ici et sur AEF). Quel est l’impact de cette décision pour les banques, qui financent les entreprises en s’appuyant sur ces garanties ?

Laurence Pessez : Un mouvement se fait sentir en ce sens de la part d’un certain nombre d’agences étatiques de crédit export. Outre la question des centrales se pose celle de l’extraction du charbon : souvent, il s’agit de financements "corporate" de sociétés minières qui exploitent des minéraux divers. Parvenir à calculer notre exposition sur le charbon relève donc d’un travail quasi-manuel, que nous sommes en train de mener.

AEF : Que pensez-vous de l’outil des green bonds ?

Laurence Pessez : Je le trouve intéressant, des projets concrets existent derrière cet outil, qui permet de rallier une base d’investisseurs nouveaux. Certes, le débat est vigoureux sur la dimension plus ou moins verte du green bond, mais il ne faut pas oublier que comme pour tout sujet qui démarre, certains ajustements sont nécessaires.

Nous avons pour objectif d’être dans le top 5 sur ce type d’émissions à l’horizon de deux ou trois ans, afin de retrouver notre part de marché "naturelle" : BNP Paribas est parti un peu plus tard que ses homologues et se trouve actuellement classé entre dixième et douzième. En revanche, nous avons été innovants en développant un type inédit d’obligation verte structurée, émis par la Banque mondiale, et dont la rentabilité est basée sur l’indice Ethical Europe de Vigeo.

AEF : Êtes-vous favorable à la création d’un label ISR soutenu par l’État et à quelles conditions ?

Laurence Pessez : L’enjeu est relativement limpide pour BNP Paribas. Nous vendons beaucoup de produits ISR auprès des particuliers dans le réseau. En 2014, 40 % de la nouvelle collecte d’épargne des particuliers s’est d’ailleurs faite sur la gamme ISR. Or lorsque nous leur vendons ce type de produit d’épargne, nous avons besoin de leur montrer l’impact concret que cela aura et de leur raconter le nombre d’emplois locaux, de PME ou de personnes en difficultés que leur épargne investie va aider.

Pour nous, il est donc important que le label certifie des sous-jacents, et non uniquement un processus de gestion, qui parlera peu à l’épargnant. Nous avons aujourd’hui 29 fonds labellisés auprès de Novethic, Luxflag ou Finansol, et cela nous convient bien.

AEF : L’annonce faite par les ministres des Finances du G20, qui demandent au Conseil de stabilité financière de travailler sur le risque climat (lire sur AEF) est-elle pour vous une bonne nouvelle ?

Laurence Pessez : Je milite pour que les injonctions contradictoires soient résolues en amont. Qu’il s’agisse de donner un prix au CO2 ou d’établir des politiques de soutien stables et prévisibles pour les énergies renouvelables, tout ce qui permet non pas de financer le développement économique à tout prix mais d’inclure la contrainte climatique au départ, de rendre les enjeux lisibles et d’aligner les intérêts me semble bénéfique.

 

(1) Depuis 2010, BNP Paribas a élaboré des politiques de financement et d’investissement dans 6 secteurs particulièrement sensibles sur le plan environnemental : l’énergie nucléaire, la production d’électricité à partir du charbon, la pâte à papier, l’huile de palme, l’industrie minière et les sables bitumineux.

(2) Le Crédit agricole et Société générale font valoir un impact CO2 de leurs portefeuilles dix fois moindre que celui calculé par les Amis de la Terre en 2010.

(3) Analyse menée pour les clients les plus importants dans le secteur de la production d’électricité, représentant au 31 décembre 2014 les deux tiers de l’exposition BNP Paribas sur ce secteur, en effectuant une pondération des mix de chaque entreprise par l’exposition du groupe.

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Ana Lutzky, journaliste